Au
beau milieu d’une existence banale, de mère, épouse, femme d’affaires,
Yolande connaît un éveil spontané en 2003. Sans référence à aucune
tradition spirituelle, elle témoigne ici pour la première fois.
Pendant
quarante ans, comme tout le monde, je me suis prise pour mes pensées, pour
mon corps : je me prenais pour une personne. Et puis il y a eu ce
basculement. En un instant, spontanément, ce silence dans ma tête. Plus de
pensées : le silence, une stupeur, un étonnement profond qui ne laissait
place à rien d’autre.
Alors je me suis mise à observer. Mon fonctionnement
avait changé. Il y avait « cette chose », ce silence… et tout le reste. Le
reste, ce que j’appelle le je suis, c’est-à-dire le
contenu de l’instant :
j’ai vu que tout apparaissait dans cette chose, d’instant en instant. Que
tout y disparaissait.
Ton
fonctionnement avait changé, dis-tu ?
Il y avait une légèreté, un bien-être. Je me sentais
en phase avec moi-même, en phase comme je ne l’avais jamais été. Les
choses se présentaient, les situations, les événements, même ceux qui
auparavant m’auraient dérangée… Je ne trouvais rien à y redire. Je ne
réagissais plus, en fait. Et lorsque, deux mois plus tard, mon fils est
mort dans un accident… même chose. Ce silence, cette tranquillité
m’empêchait de réagir, m’empêchait d’être une mère détruite par la mort de
son fils. J’ai vu que la souffrance n’existait pas.
La
souffrance n’existe pas !?
Ce n’est pas la situation qui fait souffrir. Pour
moi, il y a le silence. La situation ne fait pas souffrir quand le
silence, quand cette chose est là.
Cette
chose, qui la voit ? Yolande ?
C’est cette chose qui voit. En elle apparaît la
vision, la clarté qui voit tout ce qui apparaît. En fait, c’est
simultané : à l’avant-plan il y a cette chose et… le reste, tout ce qui
apparaît, toute l’existence, au second plan.
Cette chose est l’espace qui est avant toute chose,
toute pensée, tout événement. On ne peut pas la comprendre : c’est elle
qui comprend tout, qui englobe tout. Cette chose - appelons-la Silence,
Présence, Puissance, Amour ou Ultime Réalité, de toute façon aucun mot ne
peut en rendre compte - cette chose, on peut seulement la vivre. Au début,
je croyais qu’elle était au fond de moi. Maintenant je vois qu’elle est
partout. Elle est tout. Il n’y a rien d’autre, rien qui ne soit elle. Il
n’y a plus à s’inquiéter, à s’accrocher à rien.
Cette
chose est au fond de toi et partout… Et Yolande, où est-elle ?
Yolande apparaît toujours, mais dans le second plan,
comme le reste. Elle existe sans exister. Elle n’existe plus mais elle est
là. Elle n’a plus de pouvoir. C’est ce silence, cette puissance qui a pris
le pouvoir sur tout.
Elle
a tout de même des pensées, des émotions…
Bien sûr des pensées, des émotions peuvent surgir.
Mais cette puissance les balaye instantanément, elle les laisse au second
plan. Donc tu n’as aucune possibilité de t’identifier à elles. Et cette
chose est si puissante que tu ne peux revenir en arrière, tu ne peux
revenir à ton ancien mode de fonctionnement, t’identifier à… tout ce que
tu n’es pas.
Ça m’est arrivé parfois, au début, d’essayer de
penser comme avant, de faire des projets comme avant. Impossible. Tout
comme, autrefois, si j’avais voulu arrêter de penser je n’aurais pas pu,
aujourd’hui, si je veux penser, eh bien je ne peux pas. C’est aussi simple
que ça.
Et
les émotions, toutes ces réactions automatiques qui nous viennent ?
C’est pareil. La peur, la tristesse, c’est comme le
reste : un mouvement qui passe en toi et qui repart. S’il n’y a personne
pour se l’approprier, il n’y a pas de peur, pas de tristesse. Il n’y a pas
de réaction.
D’où
viennent, selon toi, les réactions ? Y a-t-il moyen de s’en libérer ?
Elles viennent de la pensée. De la croyance en l’idée
d’être une personne. Quand cette croyance tombe – et cela se fait en un
instant, pas besoin de vingt ans de pratique pour ça – il n’y a plus que
ce silence, cette intensité, alors tu te laisses faire. Il y a ce point de
vue neuf qui est toujours là, ce vide plein, ce silence tantôt très
intense et tantôt doux mais toujours présent. C’est une sensation, comme
un toucher, une présence qui ne te lâche pas, même au milieu de l’action,
de la concentration. Ce toucher omniprésent qui t’englobe, qui englobe
tout le contenu de l’instant, t’empêche de t’identifier à la pensée, à
l’émotion qui surgit. C’est lui qui te donne le sentiment profond que la
personne n’est pas. Et c’est lui, c’est cette sensation qui devient
vision, action… parce que cette spontanéité, cette sensation constante ne
te permet pas d’être dans ta tête. C’est la sensation qui voit,
directement. Et la vision, c’est l’action.
La
vision c’est l’action ?
Quand tu es dans la fluidité, il y a action, sans
filtre, sans pensée. Tu vois, tu sens; l’action, le geste, la parole se
présentent spontanément, sans que tu aies eu à les penser.
Comme
si la réalité de l’instant te dictait le geste juste ?
Tu vois que les choses se font toutes seules, sans
besoin de les penser… La vie n’a pas besoin d’être pensée. Juste besoin
d’être vue. Le reste se fait tout seul.
Le
simple fait de voir…
…fait. Tu vois cette fluidité qui agit.
Et
l’amour, dans tout ça ? Tu dis que cette chose c’est l’amour… Qu’en est-il
de l’amour entre deux personnes ?
C’est la non-relation qui permet la relation.
La
non-relation ?
La non-relation avec la personne que tu croyais être.
La non-séparation. Et c’est cette chose au dedans qui permet ça. C’est
elle qui permet l’amour, qui est amour.
Dans la fusion amoureuse, on entre en relation avec
la non-relation à l’intérieur de soi. C’est dans cette non-relation, cette
chose, que réside l’amour. Et c’est parce qu’on entre en contact avec elle
que l’on dit, que l’on sent « je suis amoureux ». L’autre n’y est pour
rien. Ni soi-même. Ni la relation entre les deux… C’est l’écoute de cette
chose, en nous, qui permet l’amour. C’est elle qui te fait découvrir que
l’amour n’est pas à l’extérieur, qu’il ne dépend de rien, d’aucun objet,
d’aucun état : c’est quelque chose qui est là, à l’intérieur. Plus besoin
de chercher le bonheur à l’extérieur : cette chose qui te rend vivante,
aimante, aimée… elle est avant tout, elle est là. Et c’est de cette chose,
de cette non-relation, que l’on tombe amoureux. Un amour qui ne peut être
détrôné par quoi que ce soit.
C’est vrai aussi que dans la relation amoureuse il y
a des instants d’oubli de soi-même, des instants d’intimité qui sont cette
fusion, cette non-séparation. Le problème, c’est que quand il y a « tomber
amoureux de » l’objet ou la personne, tu rentres dans une relation avec
toi-même et tu ne vas plus penser qu’à ça, qu’à cette personne. Donc tu te
coupes de l’essentiel. Cette même passion devrait être pour cette chose
invisible qui te permet d’être dans la non-relation avec toi-même, donc
aussi avec l’autre, et te permet de sentir l’intensité de l’instant
présent plutôt que l’intensité de la seule relation avec cette personne.
Cela
signifie-t-il que tu ne peux plus tomber amoureuse de quelqu’un ?
Tu es tombée amoureuse de cette chose invisible, ça,
c’est sûr. Mais tu peux quand même tomber amoureuse de quelqu’un, puisque
c’est ce que je vis. C’est beau de voir que, dans l’instant, tu es aussi
amoureuse de cette personne. Mais si elle n’est plus là, ou si elle
s’absente, rien ne manque. Cette chose est toujours là et elle te permet
de vivre, même sans cette personne, dans un bien-être total.
Donc,
Yolande peut tomber amoureuse… Ce n’est pas une émotion, ça ?
C’est l’intensité qui guide. Auprès de telle personne
elle est plus forte qu’auprès de telle autre. L’intensité est là : tu la
suis. C’est elle qui te fait être ici, ou là, avec celui-ci ou avec
celle-là. Tu ne décides pas : tu y vas, tu y es. La tête n’intervient pas.
L’émotion non plus.
Dans cette intensité, comment perçois-tu l’autre,
tous les autres
Je les perçois comme moi, comme les arbres, la
montagne, mes pensées : au second plan. J’en reviens toujours là. Ils sont
là sans être là. Ils sont passés au second plan au même titre que moi, que
mon corps, que tout ce que je croyais être.
Oui,
mais comment perçois-tu chacun ? Il y a des différences de l’un à l’autre,
tout de même… même au second plan !
Ce que je sens, surtout, c’est ce qu’il y a de plus
proche en moi, c’est-à-dire mon corps, les sensations de mon corps qui se
sont amplifiées à l’infini. Dans ce second plan, le plan du je suis, c’est
le plus proche. C’est sensation, intensité, mouvement. Cette intensité
varie avec ce qui se présente dans le contenu de l’instant, proximité de
telle ou telle personne incluse. Mais il n’y a pas la pensée pour dire
« parce que je sens tel mouvement dans mon corps, cette personne est comme
ci », ou « je dois faire comme ça ». Ce qui va se faire dans l’instant se
fera… mais ce ne sera pas le résultat d’un savoir, d’une compréhension :
c’est le silence qui agit.
Tu ne
peux rien t’approprier ?
Non.
Mais
perçois-tu mon psychisme, mes états d’âme ?
Tu es là, tu sens, tu te laisses traverser par ce qui
se passe, par un mouvement que tu sens dans ton corps, fusionné avec tout
le reste. Mais tu n’interviens pas, tu n’as pas de réaction, d’opinion, de
commentaire. Quand quelqu’un entre dans la pièce, tu peux sentir un
mouvement plus inconfortable, ou sentir au contraire l’intensité qui se
déploie, mais tu n’en déduis rien. Tu ne cherches pas à comprendre
pourquoi, comment, ni s’il y a quelque chose à résoudre et comment. Tu
sens, point.
Et
quand quelqu’un se confie à toi, te demande conseil ?
Tu ne fais qu’être écoute. Il n’y a pas de mouvement
de Yolande qui pense ceci ou cela. Mon je suis est partagé avec tout ce
contenu de l’instant, et je laisse toute la place à cette chose à
l’avant-plan, cette chose avant le je suis, pour agir si elle doit agir.
Donc si un geste vient, il vient du silence. C’est lui qui sait. C’est lui
qui fait.
Que
faire pour vivre ce silence ?
Je fais une totale confiance à cette présence dans
l’invisible. Donc la seule chose qui peut être dite, il me semble, c’est
d’être ce que l’on est dans l’instant, de le vivre pleinement, simplement…
et de laisser la spontanéité faire ce qu’elle a à faire.
C’est quelque chose qu’on ne peut pas comprendre, pas
apprendre, ni vouloir, ni savoir. Alors : se laisser faire – quoi
d’autre ?
Vivre
l’instant pleinement, simplement… ce n’est pas si simple !
Il y a des tas de moments dans la vie où l’idée de la
personne disparaît, où il n’y a plus que cette chose qui voit. Les moments
de joie, d’étonnement, d’émerveillement devant un paysage ou une belle
musique. Les chocs aussi, une peur violente… Mais le plus souvent on ne
les remarque pas, parce qu’aussitôt après la pensée se les approprie…
Rester là, plutôt. Avant la pensée : sentir. Rester simplement avec cette
sensation, sans vouloir comprendre ni résoudre rien. Avoir toute son
attention portée sur cette sensation, et l’accepter surtout, l’accepter
silencieusement, pas mentalement. Vraiment l’accepter totalement, en
étant… simplement.
Beaucoup de gens croient qu’il faut qu’il y ait une
lumière, une grande lumière, des choses extraordinaires… Et si simplement
c’était ça ?... Quand le silence est là : rester avec ce silence, cette
tranquillité, découvrir au fur et à mesure ce que ça te procure comme
légèreté de voir que tout est là, OK, mais c’est au second plan – pas
besoin d’en faire un monde. Et quand c’est l’inconfort : rester avec cet
inconfort, totalement, se laisser engloutir par lui, se laisser mourir –
une mort psychologique - pour pouvoir laisser place à ce silence, le
laisser prendre le dessus une bonne fois pour toutes…
Rester là, avec cette sensation de l’instant, cette
intimité… Rien que d’être là, tu n’es déjà plus là. Parce que tu sens tout
le contenu de l’instant présent, sans interférer. Donc tu n’as plus l’idée
d’être une personne : tu n’es que sensation. Tu sens cette conscience,
peut-être encore un petit peu individuelle, que « ton » corps est
inconfortable avec cette tristesse, ce malaise où tu es : déjà c’est un
cadeau, parce que tu te rends compte que l’instant, l’intensité, la vérité
n’est pas dans ta tête… C’est merveilleux de pouvoir sentir ça, déjà! Déjà
accepter cette simplicité de sentir que la vie c’est ça, ce n’est pas voir
des lumières ou entrer en extase : c’est ça, aussi. C’est la simplicité de
ne pas être cette personne qui ressent. C’est sensation, point.
Qu’est-ce qui fait que, pour la plupart, ces instants ne durent pas ? Que
l’agitation revient ?
C’est un problème d’identification. Le mental
revient, redevient le plus fort et te piège. Piégé, tu y crois fermement,
tu oublies le silence et cette chose puissante qui est là.
Vivre ces moments quand il se présentent.
Les
vivre avant la pensée…
La pensée aussi, il faut l’accepter. Elle reste au
second plan. Laisser cette attention, cette sensation, cette chose au
premier plan, dans cette simplicité totale, avant d’être cette personne
qui dit « c’est à moi que ça arrive » ou « ça va passer ». Peut-être tout
simplement accepter cette simplicité du silence, cette simplicité de
sentir, cette simplicité d’être avant qui que ce soit. Rester dans cette
simplicité de sentir, tout simplement, sans pour autant avoir été chercher
cette tristesse, sans chercher à sentir ton corps ni quoi que ce soit
d’autre.
Se laisser saisir par ce qui est là, parce que c’est
là… Quel est le sens de la recherche spirituelle, alors, puisqu’elle vise
toujours un savoir, un état, un progrès, quelque chose « devant » ?
Elle a encore un sens puisqu’elle est là, puisqu’elle
se présente. Vouloir faire le contraire ce serait la même chose : ce
serait refuser ce qui se présente… Je crois qu’il faut accepter tout ce
qui se présente, que ce soit de méditer, de faire du yoga, d’avoir l’air
d’être dans une recherche spirituelle – alors que ce qui entraîne dans
tout ça, comme dans tout le reste de la vie d’ailleurs, c’est quand même
et toujours cet état premier.
Donc continuer à se laisser faire, même s’il y a
encore la personne qui est là, et qui veut, et qui espère. Sentir, plutôt
que d’essayer toutes sortes de techniques… Mais il faut aussi accepter ces
techniques : elles font partie du chemin qui se présente à soi
Propos recueillis par Laurence Vidal Le silence guérit de Yolande
Duran-Serrano et Laurence Vidal
Editeur : Almora (12 avril 2010)
