Carmin profond
de Arturo Ripstein
De la mortelle solitude des monstres
Carmin profond d'Arturo Ripstein est un petit
bijou tout noir, de ce noir du sang séché des plaies définitives, un
terrible et profond carmin… Coral est laide, difforme d’obésité, pas très
intelligente, seule très seule malgré ses deux enfants. Infirmière
embaumeuse, elle fait les petites annonces du cœur en rêvant à Charles Boyer
– nous sommes en 49. C’est Nico qui se présente, séducteur de troisième zone
spécialisé dans le dépouillage de veuves et autres âmes naïves et… seules.
Il est affligé d’une ridicule calvitie vécue comme un inadmissible trauma
qu’une moumoute compense jusqu’au moment où elle tombe ou s’envole par la
fenêtre…
Le couple fatal se constitue définitivement lorsque Coral découvre
que Nico a tué sa femme. Plutôt que de fuir ou de le dénoncer, elle
abandonne ses enfants et le force à la prendre comme complice, femme,
amante, sœur, moitié du diable, etc. C’est donc désormais ensemble qu’ils se
présentent, en tant que frère et sœur, aux rendez-vous fixés par les
malheureuses prétendantes à la fin de… la solitude. Toutes y laisseront leur
vie, l’une après l’autre. Cette histoire de souffrance(s), de complexes, de
blessures narcissiques et –donc !- de solitudes, est un fait divers réel qu’Arturo
Ripstein (ancien assistant de Bunuel) met en scène avec presque autant de
détachement que ses personnages éliminent leurs proies… Il écarte les lois
du genre qui magnifient l’horreur à grand renfort de romantisme, de
nihilisme, de psychologisme, et se contente de filmer la médiocrité, le
sordide dans son aspect le plus effroyablement banal, juste une dérive
sanglante de la souffrance, sans préméditation ni autre violence que celle
nécessaire à la perpétuation du projet initial inconscient : en finir avec
cette vie de tordu(e)(s), en finir avec la vie tout court. Le film a une
dizaine d’années maintenant mais porte en lui assez d’universalité pour être
intemporel. Les femmes qui interprètent les victimes de cette folie humaine,
trop humaine, rivalisent de talent face à l’incroyable Regina Orozco,
monstre total et absolu si dangereusement dissimulé derrière le pathétique…
Olivier DAVID, Shanghai 2007
© Philosophie et spiritualité, 2007,

E-mail : philosophie.spiritualite@gmail.com
|