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André Gorz      La crise des ressources naturelles


    « la croissance économique, qui devait assurer l’abondance et le bien être à tous, a fait croître les besoins plus vite qu’elle ne parvenait à les satisfaire, et abouti à un ensemble d’impasses qui ne sont pas économiques seulement : el capitalisme de croissance est en crise non seulement parce qu’il est capitaliste, mais aussi parce qu’il est de croissance. On peut imaginer toute sorte de palliatifs à l’une ou l’autre de ces impasses dont cette crise mondiale résulte. Mais sa nouveauté est qu’elle est aggravée à terme par chacune des solutions partielles et successives par lesquelles on prétend la surmonter… Nous savons que, depuis cent cinquante ans, les sociétés industrialisantes vivent du pillage accéléré de stocks dont la constitution a demandé des dizaines de millions d’années et que, jusqu’à ces tout derniers temps, les économistes, qu’ils fussent classiques ou marxistes, ont rejeté comme régressives ou comme réactionnaires les questions concernant l’avenir à très long terme : celui de la planète, celui de la biosphère, celui des civilisations. A long termes, nous serons tous morts, disait Keynes, pour expliquer par une boutade que l’horizon temporel de l’économiste n’avait pas à dépasser les dix ou vingt prochaines années : la science, nous assurait-on, découvrirait de nouvelles voies, les ingénieurs de nouveaux procédés encore insoupçonnés aujourd’hui. Mais la science et la technologie ont fini par faire cette découverte capitale : toute activité productive vit des emprunts qu’elle fait aux ressources limitées de la planète et des échanges qu’elle organise à l’intérieur d’une système fragile d’équilibres multiples. I ne s’agit point de diviniser la nature ni de retourner à elle, mais de prendre en compte ce fait : l’activité humaine trouve en la nature sa limite externe et à ignorer cette limite, on provoque des retours de bâton qui prennent dans l’immédiat, ces formes discrètes encore si mal comprises : nouvelles maladies et nouveaux mal-être ; enfant inadaptés (à quoi ?) ; baisse de l’espérance de vie, baisse des rendements physiques et de la rentabilité économique ; baisse de la qualité de vie bien que le niveau de consommation soit en hausse. La réponse des économistes consistait essentiellement, jusqu’ici, à traiter d’utopistes et d’irresponsables ceux qui constataient ces symptômes d’une crise des rapports profonds avec la nature, dans lesquels l’activité économique trouve sa condition première. Le plus loin que l’économie politique soit allée, a été d’envisager la croissance zéro des consommations physiques. Un seul économiste, Nicholas Georgescu Roegen, a eu le bon sens de constater que, même stabilisée, la consommation de ressources limitées finira inévitablement par les épuiser complètement, et que la question n’est donc point de ne pas consommer de plus en plus, mais de consommer de moins en moins : il n’y a pas d’autre moyen de ménager les stocks naturels pour les générations futures ».

Ecologie et liberté, 1977, premier chapitre, Editions Galilée.

Indications de lecture:

Noter la date de parution de ce texte: 1977. On voit donc que les thèses de la décroissance soutenable ne sont pas récentes !

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