Fermeture de l’abattoir de Martigny ; Oui, mais…

(PAR LUCA GILLIOZ)

La récente polémique des vidéos de l’abattoir de Martigny semble avoir déchaîné les passions et surtout attisé les débats quant à sa fermeture. Le manquement à la Loi en la matière est formel : selon l’art. 7.4 Chap. 2 du Code pénal, les employés enfreignent la loi. Ainsi, la fermeture de l’abattoir s’inscrit dans la suite logique du déroulement des événements, même si Vincent Rotten, lorsqu’il est interrogé dans le Nouvelliste[1] à ce sujet, fait juste de remarquer que cette mesure impliquera de facto une délocalisation de la chaîne d’abattage en Suisse Alémanique, et donc une transparence moindre.

Les Verts trouveront le juste milieu. Fin de l’histoire. Ils demanderont de « régulariser la situation aux abattoirs de Martigny, de faire un état des lieux de la situation et d’instaurer un système de contrôle efficace pour l’avenir ».

Mais cela ne veut rien dire.

« Ce sont des phrases certes, mais des phrases toutes faites, des phrases qu’on jette au vent de la discorde pour mieux la pervertir. Des phrases en kit, et qui, s’articulent entre elles mais sans construire vraiment, sans racines profondes. »[2]

La vidéo nous fait frôler une possible prise de conscience.

Recouvrir celle-ci du voile de l’indifférence maquillé en engagement pour nos valeurs fragiles de « bien-être animal » nous fait passer à côté de l’essentiel.

Et si on se penchait un peu plus sur ce qui fâche dans cette polémique ? Et si, de nos mains ensanglantées, on creusait la terre pour y trouver ces racines ? Fermer un abattoir aux pratiques occasionnellement et a priori injustifiables résoudra-t-il les problèmes posés par son existence même ?

Le débat sur la fermeture d’un abattoir nous donne l’occasion de nous poser la question plus profonde mais néanmoins plus centrale du rapport à l’animal. Ce billet, sans prétention à une vérité universelle, consiste en un parcours des différentes questions que l’on peut se poser quant à notre rapport aux animaux.

En admettant que rendre celui-ci le plus conforme à la réalité soit notre but, il convient de prendre un pas de recul sur le regard actuel de l’animal, pour faire un tour d’horizon déconstructif de ses fondements, si fragiles soient-ils.

Conditionnement culturel

Une exploration des ressorts culturels, traditionnels, en somme des acquis sociaux qui fondent une vision est une étape nécessaire à la démarche analytique qui nous intéresse ici. En l’occurrence, notre rapport à l’animal, et notamment à la viande, semble indéniablement conditionné. C’est ce que soutient la psychologiste sociale Dr. Melanie Joy, qui, dans sa vidéo d’explication sur le « carnisme » [3], pointe du doigt les présumées absurdités de nos regards sur les animaux, en cela qu’elles ne découlent finalement que du déterminisme de notre culture. Ainsi, de la même manière que certains auteurs du domaine discréditent les principaux porte-paroles des religions en soulignant leur déterminisme culturel (s’ils n’étaient pas nés là, ils se réclameraient d’une autre religion), Dr. Joy nous fournit ici une clé de compréhension sur nous-mêmes : la culture dans laquelle nous baignons règle bel et bien une partie de notre regard sur l’extérieur. La triviale, mais néanmoins déroutante question sur laquelle la chercheuse nous amène à réfléchir ici est la suivante : pourquoi la consommation de chien ou de chat serait-elle plus problématique que la consommation de porc ? À ce propos, elle rappelle dans la vidéo que « les cochons ont une intelligence au moins égale à celle d’humains âgés de trois ans[4], et supérieure à celle des chiens. »

Alors certes, il serait juste de mettre en évidence que notre considération de l’animal est aussi déterminée par la vision cartésienne de l’animal-machine[5] (mille fois réfutée par la littérature scientifique relative à la sensibilité des animaux), ou par les ressorts traditionnels d’une culture (le foie gras, la viande séchée).

Mais le choix de ce regard ne peut pas se faire de manière juste si l’on omet de constater avec une bonhomie certaine que dans l’absolu il n’y a pas de raison de soutenir que, par cet exemple, manger du chien est plus barbare que manger du porc. Force est aussi de constater ici que notre propension aux histoires et à l’imagination nous fera prêter des qualités humaines à l’un tandis que les causes sociologiques qui nous intéressent nous feront déconsidérer l’autre le temps d’une mise à mort : c’est absurde. Joy affirme donc que « Le carnisme est universel ; (…) les cultures où on mange de la viande ne considèrent habituellement qu’un très petit nombre d’animaux, parmi des millions d’espèces possibles, comme comestibles. Toutes les autres espèces sont classées comme non-comestibles et dégoûtantes. (…) Les membres de chaque culture ont donc tendance à juger leurs propres choix comme étant rationnels, et les choix des autres cultures comme étant dégoûtants, et souvent même choquants. » L’examen de la chercheuse souligne la particularité ethnocentriste du carnisme.[6]

De la littérature à l’aporie

Notre manque indéniable de connaissance au sujet de la réalité animale renvoie aussi à cette barrière linguistique dont nous risquons de devenir l’esclave, si nous ne laissons pas de place pour le remettre en question. En effet, il est banal de mettre en évidence par exemple que le mot “viande’’ réduit la complexité de ce qu’est un animal, au stade de simple nourriture. En la matière, notre langue est confortablement polysémique : on distingue par conséquent la vache avant l’abattage, du bœuf après celui-ci ; ou encore, le cochon du porc… Ce problème du langage comme simplification du réel, est loin d’être banal. S’il ne s’articule pas qu’autour de la question animale, le phénomène de ‘’chosification’’ d’un individu se retrouve dans les épisodes-clés de notre histoire. Ainsi, le mot ‘’ Tutsi’’ pour un Hutu au Rwanda, durant le génocide, devenait chargé de symbolique jusqu’à en faire oublier l’humanité du membre de l’ethnie rivale. Même principe pour les Juifs durant la seconde guerre mondiale, ou pour les Rohingyas en ce moment en Birmanie. Dans tous les cas, en étant qualifié de la sorte, l’individu persécuté acquiert à son détriment une place archétypale dans le regard de ses pairs, laquelle devient un obstacle manifeste à sa reconnaissance comme être humain.

Bien que cela semble évident, il paraît ici nécessaire de rappeler : le parallèle établi entre la chosification de l’animal et celle de l’humain n’a en aucun cas l’ambition de prétendre à l’équivalence de ces deux natures. Ce serait accepter le postulat antispéciste, thème certes en lien, mais dont il n’est pas question dans cette discussion-ci. L’ambition du parallèle est uniquement de souligner la présence du processus de chosification dans nos rapports à ceux qui nous entourent. Par ce mécanisme, faire rentrer l’individu en question dans la case symbolique de la “vermine’’ altère dangereusement les rouages de l’empathie. De ce fait, on observe ici que le mot “viande’’ crée un clivage entre la réalité de l’animal et la fonction d’aliment à laquelle celui-ci est réduit ; notre rapport à la viande répond donc aux mêmes principes.[7]

Enfin, il est important de souligner ici que la viande, telle qu’on a l’habitude de la voir, nous empêche dans sa forme même d’avoir conscience de son origine réelle : la chair d’un animal. À ce propos, l’anthropologue spécialiste des comportements alimentaires au CNRS, Richard C. Delerins, établit le terme de ‘’sarcophagie’’ pour parler de la façon dont cette forme nous éloigne de la réalité de la bête tuée. Il dit, dans un article à ce sujet[8] : « la “sarcophagie” ou dissociation consiste à effacer la ressemblance entre l’animal et la chair de l’animal ; il s’agit de distendre le lien cognitif et émotionnel entre la viande et l’animal de boucherie. Rien dans la découpe des morceaux et les manières de vendre la viande ne doit rappeler l’animal : d’où le succès du steak haché, des boulettes et des viandes préparées pour s’intégrer à des plats cuisinés. »

Le chercheur met donc ici en évidence la difficulté à avoir conscience de l’origine de ce qu’est la viande, réellement. Mais qui souhaite reconnaître une carcasse d’animal mort à l’heure de s’attaquer à un steak ? Les mots ne portent malheureusement pas assez la réalité de ce phénomène. Et c’est bien  où se situe le problème. 124’000 animaux sont tués chaque minute dans le monde, pour leur chair ; cela non plus ne veut rien dire… Et à Camus de nous rappeler, dans “La Peste’’ : « Et puisqu’un homme mort n’a de poids que parce qu’on l’a vu mort, cent millions de cadavres lancés à travers l’histoire ne sont qu’une fumée dans l’imagination. »

Autant dans l’analyse des ressorts culturels que dans celle des conditionnements linguistiques, il apparaît que notre vision de l’animal est fortement altérée, voire complètement faussée. Nous consommons des produits venant d’animaux, mais personne n’a et ne veut avoir conscience de ce qu’il se passe lors de leur processus de transformation en nuggets, en saucisses, en terrines, en viande hachée. Nous les consommerons avec la même candeur que lorsque nous croquerons dans des biscuits, parce que, guidé par notre confort, nous nous abandonnons à la facilité d’arguments tels que : « Ils sont fait pour ça de toutes façons, ils ne souffrent pas, l’être humain a toujours fait comme ça… » Parallèlement, si l’être humain a toujours usé de violence, il est nécessaire qu’il se penche sur les racines de celle-ci, afin de l’éradiquer. Le discours simplificateur empêche ici toute modification de notre comportement, et le prétexte de l’intemporalité des mœurs semble fragile…

Dissonance cognitive

Si les arguments évoqués ne semblent pas particulièrement difficiles à appréhender, ils se heurtent néanmoins au trivial mais puissant mécanisme de défense qu’est le déni. Comment ne pas le comprendre ? La consommation de viande est un confort dont nous refusons de nous priver. La justifier nous protège contre la possible culpabilité de nous considérer comme des meurtriers d’animaux, en nous évitant en même temps de changer ce régime si facile et délicieux. Il est facile de comprendre donc que les questions qui pourraient nous pousser à le refuser par souci de cohérence apparaissent comme des attaques à notre liberté. Les réactions fusent dès lors sur les réseaux sociaux comme dans les médias traditionnels : relativisme et indifférence volontaire transformeront le débat éthique soit en simple fait divers, soit encore en accusation d’extrémisme[9] envers le mouvement “vegan’’, devenu le bouc-émissaire nécessaire à l’expiation de ces tensions.

Pistes d’action

Il ne reste ici qu’à se demander quelle est la meilleure façon d’avoir une vision concrète de ce qu’est en fait un animal, et plus particulièrement, car c’est ce qui nous intéresse, ce qu’est un abattoir. Mais alors, que faire ? Comment savoir ? Comment entretenir un rapport à la réalité conséquent, si les mots nous en empêchent, notre conditionnement et notre mauvaise foi aussi ?

Si ces éléments, par leur nature, constituent bel et bien un obstacle à la compréhension effective de la réalité animale, confronter celle-ci matériellement peut nous amener à la déontologie nécessaire relative à notre choix de rapport à l’animal. L’éducation y joue un rôle, le courage, peut-être aussi. Mais il s’agit là d’un choix, à prendre avec le plus de conscience possible. Il semble que le seul fait qu’il y ait en nous un signal empathiquedevant la vidéo d’une bête qui se fait tuer, même de manière légale, soit une raison pour refuser le déni de ce phénomène. L’honnêteté intellectuelle exigerait d’aller, par exemple, visiter un abattoir, choisir de voir plutôt que de faire l’autruche. « Un abattoir c’est violent. Les enfants ne savent plus comment la viande arrive dans leur assiette »[10] déclare de son côté Florian Volluz, président des éleveurs valaisans d’ovins et de caprins. Alors pourquoi condamne-t-il les activistes qui filment les abattoirs ? Des caméras-surveillance devraient y être installées de manière permanente, pour que quiconque qui cherche à s’informer en ait la possibilité.

 

À la lumière des considérations apportées, le végétarisme, plus qu’une morale, se profile ici comme un rapport à la réalité, prenant ses fondements au plus proche du concret. En effet, c’est la mise en œuvre du refus de la complexe hypocrisie dont il a été question tout au long de l’analyse.

Tout compte fait, notons que paradoxalement, ce billet n’a pas tant pour objet l’animal en lui-même, que l’Homme, dont on a tour à tour déconstruit les biais cognitifs qui habitent sa réalité psychique. C’est la raison pour laquelle les principes évasifs de “bien-être animal’’, de “cruauté’’ ou de “maltraitance’’ n’ont pas été évoqués, comme le débat antispéciste. Ainsi, même si l’on eût pu parler d’écologie (dont l’impact d’être végétarien n’est plus à prouver), ou de santé ([11],[12]), leurs postulats sont en effet plus éloignés de ce dont il est uniquement question ici : la cohérence.

En somme, ce billet restera conceptuel tant qu’il ne sera pour les lecteurs qu’une succession d’argument plutôt qu’une invitation à la mise en doute de nos habitudes carnistes. En d’autres mots, une injonction à la cohérence et à la confrontation de la réalité.

À Paul McCartney de résumer : « Si les abattoirs avaient des fenêtres, tout le monde serait végétarien. »

Luca Gillioz, relu par Stéphane Albelda et Béatrice Riand

 

[1] https://www.lenouvelliste.ch/articles/valais/canton/abattoir-de-martigny-debat-choc-sur-une-video-820042

[2] Béatrice Riand, J’aurais préféré Baudelaire heureux

[3] https://www.youtube.com/watch?v=ao2GL3NAWQU&t=43s : vidéo explicative (conseil : mettez la vitesse de vidéo à 1.5x, Dr Joy parle particulièrement lentement)

[4] Soutenu à 6 :38 de la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=ao2GL3NAWQU&t=43s

Se basant sur l’étude de l’université de Emory d’Atlanta : ‘’On the intelligence of pigs’’

[5] https://dicophilo.fr/definition/animal-machine/ : Descartes affirmait que l’animal n’était rien d’autre qu’une machine perfectionnée

[6] Vidéo ‘’What is carnism’’, référencée ci-dessus

[7] https://www.youtube.com/watch?v=ao2GL3NAWQU&t=43s : 3min02

[8] https://food20.fr/vegetarisme-entre-bonheur-dissonance-cognitive/

[9] Eddy Farronato, président de l’association des maîtres-bouchers, s’exprimant sur la page ‘’libre opinion’’ du Nouvelliste du 26 février 2019.

[10] https://www.lenouvelliste.ch/articles/valais/canton/abattoir-de-martigny-debat-choc-sur-une-video-820042

[11] https://www.futura-sciences.com/sante/questions-reponses/nutrition-etre-vegetarien-ce-bon-sante-1180/

[12] https://yuka.io/regime-vegetarien-sante/

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