Article :    Gai savoir   bonheur et pédagogie

Christian Wicki        page 1, 2, 3, 4.


1. L’individualisme contemporain ou

l’exaltation du plaisir à tout prix

 

1.1. Qu’est-ce que l’individualisme ?

 

L’individualisme n’est pas une doctrine ou une idéologie réductible à un système. C’est une pensée aux multiples facettes qui par définition considère les individus comme la seule réalité et le prend comme principe de toute évaluation. La pensée individualiste se refuse alors à envisager les problèmes humains de façon collective, et ne reconnaît pas comme des entités véritables et autonomes les grands ensembles que sont la société, les peuples, les nations ou l’humanité. Elle n’accepte de voir en eux que des sommes d’individus et n’accorde de valeur qu’à ces derniers. L’individu autonome est donc la seule réalité, il est également source de valeur et but de toute pensée politique et philosophique qui revendique ce qualificatif d’individualiste.

 

1.2. L’individualisme comme culte du bonheur

 

C’est un truisme d’affirmer que notre époque est avant tout individualiste. Veillons toutefois à ne pas être trop simplificateur : notre individualisme n’est pas seulement cette quête hédoniste (du grec hédonè, le plaisir) effrénée, sensuelle et égoïste qu’une certaine paresse intellectuelle se plaît à brocarder et à caricaturer. Qu’est-ce qui fait courir l’individu contemporain ? L’argent, la rentabilité, la réussite matérielle, les honneurs, la beauté plastique, le plaisir « cash and carry » ? Assurément ! En somme, tout ce que la philosophie épicurienne qualifiait de désirs « non naturels et non nécessaires », plaisirs « cinétiques » c’est-à-dire en mouvement, et qui condamnent de facto l’homme à une frustration chronique. Nous dirons que tous les hommes sont « en souffrance » de ces valeurs matérielles, dans le double sens de l’expression, à la fois en attente et en manque douloureux. Au fond, c’est comme si l’homme moderne n’avait d’autres besoins que matérialistes.

 

Cette thèse me semble pourtant quelque peu simpliste. En effet, on ne peut qu’être surpris d’observer combien les idéaux altruistes et spirituels font également florès à notre époque : il est singulièrement réducteur de dire que tout individualisme est forcément matérialiste, que tout homme vise le bonheur et recherche son plaisir à n’importe quel prix, fût-il au prix fort. Si le besoin le plus universel est le bonheur, les moyens que se donne l’homme pour réaliser cette finalité tendent à dépasser l’opposition simpliste entre solidaire et solitaire, sollicitude et solitude, spiritualisme et matérialisme. Nous vivons dans un temps où l’ambivalence et l’ambiguïté ne sont plus des défauts à éviter mais des faits avec lesquels il faut composer. Le bonheur oui, mais pas à n’importe quel prix. Le plaisir oui, mais à condition de l’intégrer dans une vision globale de la personne humaine. Que les hommes étaient heureux lorsqu’ils inventaient le bonheur… que les hommes sont malheureux quand ils subissent la tyrannie du bonheur à tout prix. Cette dérive est stigmatisée par le philosophe Pascal Bruckner, dans son dernier essai L’euphorie perpétuelle, Grasset, 2000 :

 

Un nouveau stupéfiant collectif envahit les sociétés occidentales : le culte du bonheur. Soyez heureux ! Terrible commandement auquel il est d'autant plus difficile de se soustraire qu'il prétend faire notre bien. Comment savoir si l'on est heureux ? Et que répondre à ceux qui avouent piteusement : je n'y arrive pas? Faut-il les renvoyer à ces thérapies du bien-être, tels le bouddhisme, le consumérisme et autres techniques de la félicité ? Qu'en est-il de notre rapport à la douleur dans un monde où le sexe et la santé sont devenus nos despotes ? J'appelle devoir de bonheur cette idéologie qui pousse à tout évaluer sous l'angle du plaisir et du désagrément, cette assignation à l'euphorie qui rejette dans l'opprobre ou le malaise ceux qui n'y souscrivent pas. Perversion de la plus belle idée qui soit : la possibilité accordée à chacun de maîtriser son destin et d'améliorer son existence. C'est alors le malheur et la souffrance qui sont mis hors la loi, au risque, à force d'être passés sous silence, de resurgir où on ne les attendait pas. Notre époque raconte une étrange fable : celle d'une société vouée à l'hédonisme, à laquelle tout devient irritation et supplice. Comment la croyance subversive des Lumières, qui offrent aux hommes ce droit au bonheur jusqu'alors réservé au paradis des chrétiens, a-t-elle pu se transformer en dogme?

 

1.3. « Ca va ? » ou l’intimation au bonheur

 

Au fond, nous serions tous complètement immergés dans cette matrice du bonheur, où envers et contre tout (contre tous…), nous devrions apparaître bien dans notre peau, sinon nous serions coupables de ne pas bien nous débrouiller dans un monde où il y a tout ce qu'il faut pour notre bien-être. Prenons simplement un exemple analysé par Pascal Bruckner : le sens profond de la formule de salutation « Comment ça va ? » :

 

Une légende veut que cette expression, en français du moins, soit d'origine médicale : comment allez-vous à la selle ? Vestige d'un temps qui voyait dans la régularité intestinale un signe de bonne santé.

Cette formalité lapidaire, standardisée répond au principe d'économie et constitue le lien social minimal dans une société de masse soucieuse de réunir des gens de tous horizons. Mais elle est parfois moins de routine que d'intimation : on veut contraindre la personne rencontrée à se situer, on veut la pétrifier, la soumettre d'un mot à un examen approfondi. Où en es-tu ? Que deviens-tu ? Discrète sommation qui ordonne à chacun de s'exposer dans la vérité de son être. Car il y a intérêt que ça aille même si l'on ne sait pas où ça va dans un monde qui fait du mouvement une valeur canonique. En quoi le "ça va" machinal qui ne demande pas de réponse est plus humain que le "ça va ?" plein de sollicitude de celui qui veut vous mettre à nu, vous acculer à un bilan moral. C'est que le fait d'être désormais ne va plus de soi et nécessite une consultation permanente de son baromètre intime. Est-ce que je vais si bien après tout, est-ce que je n'enjolive pas ? De là que beaucoup éludent et coupent court, supposant à l'autre assez de délicatesse pour déchiffrer dans leur "ça va" un discret abattement. Terrible à cet égard cette locution du renoncement : "on fait aller" comme si l'on était réduit à laisser les jours et les heures circuler sans y prendre part. Mais pourquoi faudrait-il que ça aille après tout ? Tenus journellement de nous justifier, il arrive souvent que nous relevions d'une autre logique. Tellement opaques à nous-mêmes que la réponse n'a plus de sens même à titre de formalité.

"Tu as l'air en pleine forme aujourd'hui." Tombant sur nous à la façon d'une coulée de miel, ce compliment a valeur de consécration : dans le face-à-face des radieux et des grincheux, je suis du bon côté. Me voici, par la magie d'une phrase, placé au sommet d'une hiérarchie subtile et toujours mouvante. Mais le lendemain un autre verdict tombe, impitoyable : "Comme tu as mauvaise mine." Ce constat me fusille à bout portant, m'arrache à la position splendide où je me croyais installé pour toujours. J'ai démérité de la caste des magnifiques, je suis un paria qui doit raser les murs, cacher son teint brouillé à tous.

En définitive "comment ça va ?" est la question la plus futile et la plus profonde. Il faudrait pour y rétorquer avec exactitude procéder à un inventaire scrupuleux de son psychisme, à de minutieuses pesées. Qu'importe : il faut dire oui par politesse, civilité et passer à autre chose ou ruminer la question une vie entière et réserver sa réponse pour après.

 

1.4. Et l’école, elle va bien ? Et à l’école, ça va ?

 

Qu’on me pardonne de citer longuement ces textes, mais il y a une raison à cela : ce « devoir de bonheur », ce diktat de l’individualisme contemporain, cette matrice de nos comportements,  toutes ces obligations à être heureux n’ont-elles pas également envahi le périmètre de nos écoles ? L’école, jadis lieu de « résistance » aux diverses pressions sociales et économiques, n’est-elle pas devenue à notre époque l’exact reflet de ces pressions, ce « miroir que l’on promène le long d’une rue » (Stendhal » ? Le labeur, la rigueur, l’effort soutenu, le sens du sacrifice : toutes ces valeurs inscrites au cœur même du processus éducatif sont-elle devenues caduques ? Si oui, à qui en incombent les responsabilités ? Une pédagogie qui privilégie le savoir-être au détriment des savoirs et autres savoirs-faire n’est-elle pas le symptôme de cette dérive ? L’école doit-elle enseigner spécifiquement le bonheur d’apprendre et dispenser le plaisir de savoir ? Les nouvelles pédagogies centrées sur l’apprenant et sur ses besoins ne courent-elles pas le risque de transformer l’apprenant en consommateur exigeant, pressé, dont le bonheur serait le dû le plus imprescriptible ?  Mais alors comment définir ce bonheur ? Par la qualité des savoirs acquis ou par le confort aménagé dans son apprentissage ? Par la transmission d’un « enracinement » ou par la liberté accordée à la créativité personnelle ? Cet article n’a ni l’ambition ni la prétention de vouloir apporter des réponses à ces questions qui débordent très largement le cadre fixé ; toutefois, j’aimerais faire fond sur le « bonheur de penser » pour faire état de quelques observations issues de ma pratique d’enseignant de philosophie au Collège des Creusets à Sion.

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