Philosophie et spiritualité


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Dissertation : 


Laurent DESTRIAU 02/05/02

Alain, Oppositions entre fatalisme et déterminisme

Selon certains, toute personne, tout objet a un destin auquel on ne peut que se résoudre. Des éléments peuvent donner à penser que cette superstition populaire - appelée fatalisme – est bel et bien une réalité. Et de fait, le fatalisme est bien difficile à réfuter.

D’un autre côté, si l’on considère les prédictions offertes par la science, par exemple en astronomie ou en météorologie, il devient possible d’affirmer que tout peut se prévoir, quelle que soit l’échelle. Il s’agit du déterminisme.

Dans ce texte, Alain explique ces deux notions, et veut démontrer qu’elles s’opposent dans leurs principes même : le fatalisme est une superstition populaire selon laquelle un événement doit avoir lieu, quelques en soit les causes, alors que le déterminisme permet seulement des prédictions scientifiques fondées sur le principe de causalité.

De la ligne 1 à la ligne 5, Alain place sa théorie dans le contexte scientifique. Il s’appuie sur une réalité : la science peut prévoir les événements dans « un système clos, ou à peu près clos ». En effet, du fait de la fermeture de ceux-ci aux événements extérieurs, seulement un petit nombre de paramètres interviennent dans les systèmes de ce type : ils sont assez simples pour être à la portée des calculs des scientifiques. La prédiction d’un événement futur y est donc possible, et cette possibilité, fondée sur l’idée que les mêmes causes conduisent aux mêmes effets, est appelée déterminisme. Les exemples de systèmes prévisibles sont nombreux : « calorimètre »,  « circuit électrique », « système solaire »…

En partant de ces faits, il devient crédible qu’un « esprit exercé aux sciences » puisse étendre la possibilité de prédiction dans les systèmes clos à tous les systèmes « réels », et ce, à n’importe quelle échelle. Si l’on peut prévoir ce qui se passe dans un système simple, il est aussi possible de le faire dans un système plus complexe, et ainsi de suite… En effet un système complexe n’est en fait qu’un ensemble de systèmes plus simples. En prenant en compte tous les systèmes basiques qui interagissent et qui constituent, au final, les « systèmes réels », la science serait donc capable de prédire n’importe quel événement, quelle qu’en soit la complexité.

De la ligne 6 à la ligne 12, Alain choisit de s’intéresser aux exemples de cette logique déterministe auxquels furent confrontés certaines personnes. En premier lieu, les millions d’individus qui côtoient la mort durant les guerres sont amenées à réfléchir, à repenser aux événements qui font que certains sont morts et que d’autres pas : « un peu moins de poudre dans la charge, l’obus allait moins loin, j’étais mort ». On observe que la mort, aussi grave soit telle, ne tient qu’à peu de choses, et que sa cause « un peu moins de poudre » peut-être dérisoire. La personne qui tient ce raisonnement a le pouvoir de connaître, de calculer ce qui ce serait passé si cette condition avait été changée.

De même lors d’un accident. En effet l’accident est par définition un ensemble de causes malheureuses qui aboutissent à un événement tragique : supprimer l’une de ces causes suffit à éviter le pire. « Si ce passant avait trébuché, cette ardoise ne l’aurait point tué ». En effet le fait que le passant ait trébuché suppose qu’il ne soit pas au mauvais endroit lors de la chute de l’ardoise. Or il s’agissait justement de la cause de sa mort : ce passant serait donc encore en vie… Un événement prend donc le plus souvent toute son importance dans ses conséquences postérieures.

Ce raisonnement est à la portée de n’importe qui, c’est ce qu’Alain appelle « déterminisme populaire ». Celui-ci ne prend en compte que les causes visibles par une personne extérieure et non-impliquée : il ne s’agit ni du résultat d’une enquête, ni d’une étude sérieuse de l’événement prenant en compte les causes de manière exhaustive. Pourtant celui qui le tient n’est pas dans l’erreur : bien que d’autres causes influent sur l’événement, celles que voit ou qu’imagine la personne extérieure – « si ce passant avait trébuché » - existent bel et bien. On peut donc utiliser la logique déterministe sans en avoir la rigueur scientifique.

De la ligne 12 à la ligne 19, Alain introduit la notion de fatalisme, qui d’après lui se « mêle » à l’idée déterministe. Le fatalisme est l’idée selon laquelle tout événement doit arriver, sans que l’on ne puisse rien y faire : « le mauvais sort » n’a que faire des « précautions ». C’est à dire que l’on doit se résoudre à son destin, car on ne peut aller contre lui.

En introduisant l’idée de « dieu » il montre que le fatalisme est souvent lié à des préceptes religieux. Et en effet, l’emploi d’expressions telles que « si Dieu le veut bien » dans l’espoir d’un événement heureux ou « Dieu en a voulu ainsi » après une tragédie, montrent à quel point l’idée fataliste peut s’ancrer dans la religion.

Alain qualifie tout ceci d’ « opinion de sauvage ». Le fatalisme est bel et bien une superstition ancestrale. Depuis les temps les plus reculés de l’histoire, l’homme se sentant souvent impuissant devant des événements qui le dépassent, a tendance à penser qu’il ne peut aller contre eux. Parfois contraint, il se résout à la fatalité du cours de l’histoire.

Chez les « hommes peu instruits », le fatalisme est confondu avec le déterminisme : ils « acceptent volontiers l’idée déterministe », car ils y voient une confirmation de leur superstition fataliste. En effet, le déterminisme, en affirmant que tout est régi par des lois rigoureuses, y compris le comportement humain, peut laisser penser que l’homme n’a aucune influence sur les événements, et que ce qui a été prédit se réalisera... fatalement.

Mais de la ligne 20 à la ligne 27, Alain exprime puis développe sa thèse : fatalisme et déterminisme sont deux doctrines opposées, « l’une chasserait l’autre si l’on regardait bien ». Il définit l’idée fataliste par : « ce qui est écrit ou prédit se réalisera quelles que soient les causes ». C’est là qu’est toute la contradiction du fatalisme avec lui-même, et à fortiori sa principale différence avec le déterminisme : le fatalisme se targue de savoir que tel ou tel événement se réalisera, et ce… sans prendre en compte les causes !

La mythologie et la tragédie grecque portèrent le fatalisme à son apogée, en particulier dans histoires telles que celle d’Eschyle : les prédictions des oracles se réalisent toujours, quels que soit les efforts que l’on fasse pour y échapper. Eschyle, créateur de la tragédie grecque, n’échappa - d’après la légende - pas à cette règle : la prédiction selon laquelle il devait être écrasé par une maison se réalisa, malgré les précautions prises par ce dernier : il reçut une carapace de tortue sur la tête, qu’un aigle avait laissée tomber. De même dans d’autres fables telles que celle du « fils du roi qui périt par l’image d’un lion », ou dans des proverbes comme « l’homme qui est né pour être noyé ne sera jamais pendu ». Alain le souligne par l’expression « état naïf » : le fatalisme ne tient sur aucune réalité mais subsiste grâce à l’ignorance et aux peurs primitives des gens.

Le déterminisme au contraire s’appuie sur des événements « le plus petit changement écarte des grands malheurs » : la cause, dérisoire pour le fatalisme, est considérée par le déterminisme dans toute son importance, et en prenant en compte le fait qu’elle puisse engendrer des conséquences infiniment plus grandes. Et contrairement aux idées fatalistes, le déterminisme ne prend en compte que la relation de cause à effet : s’il prédit un événement, c’est qu’il en connaît la cause. Dans le fatalisme au contraire, un événement est prédit, mais la cause n’est pas connue. Le déterminisme, comme toute science qui se respecte, avoue pouvoir se tromper « un malheur bien clairement prédit n’arriverait point » : si une cause - si petite soit-elle – a le pouvoir de changer le cours des événements, et que celle-ci est omise au cours des prédictions, il y aura erreur. La précision du déterminisme repose donc sur le nombre de causes prises en compte : plus celui-ci est grand et plus les chances de justesse et de précision des prédictions sont élevées.

De la ligne 27 à la fin, Alain montre que malgré ces évidences, le fatalisme « ne se rend pas pour si peu ». Ce dernier réussit, sans remettre en cause le déterminisme, à retourner ses propres erreurs en éléments en sa faveur. « Il était écrit que tu guérirais, mais il l’était aussi que tu prendrais le remède, que tu demanderais le médecin […] ». Tout n’est que fatalité, c’est à dire que l’être humain ne peut rien contre le cours des événements, il ne fait que suivre un destin qui lui est tracé. Le fatalisme est donc très difficilement contestable : comment en effet démontrer l’influence que peut avoir l’homme sur son existence lorsqu’il n’est pas lui-même maître de son propre comportement ?? Pour le fataliste, au contraire, il est facile d’appuyer ses idées : « c’était écrit », « si le malheur a été évité, c’est que fatalement il devait l’être »…

Les « oracles » du fatalisme utilisent le déterminisme. En effet, pour donner une certaine crédibilité à leur doctrine, ils regardent les « causes » et donc voient « d’avance les effets ». En profitant de l’ignorance et de la crédulité, ils peuvent alors se faire passer pour des « dieux parfaitement instruits ». On peut alors parler véritablement de « déterminisme théologique » : le fatalisme devient une doctrine où la superstition se mêle à un raisonnement logique basé sur le déterminisme, utilisé à des fins de manipulation.

L’intérêt philosophique de ce texte est d’opposer fondamentalement la réalité du déterminisme aux superstitions fatalistes. Le fatalisme ne s’appuie en effet sur aucune théorie scientifique, il n’est qu’une vieille superstition. Ce texte a donc le mérite de démolir les principes du fatalisme, car cette doctrine représente un véritable danger. En effet, le fait de penser que sa vie est dictée par un destin laisse à penser, comme dans les fables d’Eschyle, que l’on ne peut rien contre les événements malheureux. Ce raisonnement peut pousser à baisser les bras devant l’adversité, ou pire, à ne plus prendre de précautions lors de situations à risques, et donc à mettre sa vie en péril !

On peut tout de même s’interroger : Alain, par la portée qu’il donne à la science, va peut-être trop loin. En effet, étendre les prédictions à « tous les systèmes réels » implique, en poussant cette idée jusqu’au bout, de pouvoir projeter l’humanité, et donc notre planète, dans son futur. Si d’un point de vue strictement théorique, rien ne s’oppose réellement à une telle affirmation, on peut tout de même douter que des scientifiques arrivent jamais à réunir tous les phénomènes, les forces qui agissent sur le système terrestre. Alain le dit lui-même, « le plus petit changement écarte de grands malheurs » : c’est à dire qu’il faudrait prendre en compte chaque détail, aussi infime soit-il. Et à supposer qu’après des progrès importants, la science soit capable de faire des prédictions avec un nombre quasi-infini de paramètres, encore faut-il avant de se lancer dans des prédictions réunir ces paramètres. C’est à dire, si l’on reprend l’exemple de notre planète, connaître avec précision la situation de tout ce qui constitue le système Terre : atmosphère, nuages, vagues, êtres vivants, cerveaux humains… et tout ceci dans un même instant !! Ce n’est bien sûr pas à la portée de l’être humain, aussi « exercé aux sciences » soit-il.

En affirmant que tout peut se prévoir, le déterminisme ne doit pas être considéré seulement dans ses applications concrètes, mais aussi comme un système philosophique selon lequel rien n’est dû au hasard, rien n’arrive fatalement, mais au contraire tout a des causes et tout a des effets. On peut d’ailleurs remarqué que le déterminisme ne s’oppose peut-être pas seulement au fatalisme, mais aussi à la religion. En effet, toute religion possède un ou plusieurs dieux, qui ont tous une volonté, et cette volonté ne peut se montrer qu’en s’appliquant à des événements terrestres. On peut donc se demander si la religion ne s’apparenterait pas à une sorte de fatalisme. Le déterminisme pourrait-il alors se montrer aussi convaincant face aux préceptes religieux auxquels il est opposé que face aux seules idées fatalistes ?

 

 

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