Fiches cinéma et philosophie   

La belle verte de Coline Serreau

sur le thème nature et culture


    Mila (Colline Serreau) incarne la distance philosophique devant le monde actuel, la distance d’un esprit lucide, non-contaminé par les préjugés d’un temps et qui verrait directement ce monde tel qu’il est. Le jeu du film consiste à tourner en dérision une culture qui se croit très évoluée en montrant qu’elle est sous-évoluée, primitive, barbare même. Mieux : les " primitifs " qui vivent en Afrique sont présentés comme beaucoup plus évolué : mieux insérés dans la nature, plus avancés spirituellement. Le renversement est complet et il produit un effet, nous sommes invités à nous retirer intérieurement et à regarder notre monde comme un curieux spectacle que nous suivrions d’une distance désimpliquée. Cela autorise toutes les remises en questions des prétendues évidences culturelles. " Vous en êtes encore à manger de la viande ? ! ! ! " " Vous ne vous êtes pas encore débarrassés de vos machines ? ! ! !".

    Le comble, c’est que lorsqu’elle intervient, c’est pour " déconnecter ". L’idée pourrait être prise au sens : sortir quelqu’un de la réalité, comme s’il s’agissait de donner une euphorisant. Or en fait, " déconnecter ", ici c’est débrancher un individu d’un système qui le vampirise, le nourrit et l’empoisonne en même temps. Ce n’est pas couper du réel pour plonger dans une illusion, c’est libérer de l’illusion d’une vie fausse et artificielle et reconnecter au réel en sortant de l'hallucination ordinaire. Ce n’est pas plonger dans un rêve, mais sortir du cauchemar de la vie ordinaire ; vivre vraiment avec une lucidité plus fine, une sensibilité plus vive, un amour plus vrai et sincère. C’est revenir à la nature, alors que l’on est de part en part un produit de culture, une sorte de machine branchée, alimentée par le système social. Être branché, c’est aussi être dépendant, c’est s’alimenter par l’intermédiaire du tuyau culturel. Être débranché, revient à retrouver sa nature autant que sa liberté. Revenir à la Vie dans son essence pathétique, affective, à la vie comme vécu de la conscience et non comme fonctionnement technique ou comme rôle social. Le médecin déconnecté cesse d'être avant tout un "chef", un "technicien", redevient humain et il redécouvre la Vie, le miracle de la naissance qu'il n'a jamais connu que dans un fonctionnement de technicien "je coupe, je péridurale... mais la vie, je ne sais pas ce que c'est que la donner".

    Ce qui est remis en cause c'est en fait toute la structure de la société post-moderne : A) la notion de hiérarchie sociale, avec son cortège de supériorité (les chefs), de domination, de compétition sociale. B) La valeur prétendue de la technologie comme mesure de l’évolution : " nous aussi on a eu l’être industrielle, mais après il y a eu le chaos pré-renaissance du rejet des produits industriels contrer tout ce qui pouvait empoisonner la nature et la vie humaine ". D’où le retour à la nature comme achèvement logique de l’évolution. C) le mensonge social et l’absence d’amour comme lien véritable " si vous ne mettez pas de rouge à lèvre on ne vous aime pas ? ", " Mais pourquoi reste tu avec un type comme moi ? Mais pour ton compte en banque mon chéri, c’est tout ". Attention, quand ils sont déconnectés, ils se mettent à parler vrai ! ". D) l’argent " t’as pas de monnaie, t’as rien ". " Ils ont encore de la monnaie ? ". Un monde dans lequel les relations seraient fraternelles, ce serait un monde où le don, le prêt, l’échange se feraient sans intermédiaire, comme dans le cadre d’une famille où l’on se prête des choses sans utiliser l’argent. E) la télévision comme poison mental "j’en ai marre de cette télé qui te bouffe la tête, à partir d’aujourd’hui dans cette maison, on se parle ".

     Cette leçon mérite d’être prolongée. Il  est très facile de passer à côté du sens du film, en prenant un parti d'emblée critique : y voir de la naïveté, de voir là une Utopie baba cool des années 68 dans la période du retour à la nature. Nous sommes si fiers de notre technologie moderne, que nous avons beaucoup de mal à comprendre un monde qui en serait délivré. Nous n’avons pas envie et nous ne pouvons pas  retourner à l’état sauvage. Nous sommes à l’ère d’Internet et des nouvelles technologies. Mais, ce film à un résonance : on ne peut pas ne pas penser à un rapprochement avec Rousseau : " Emile sera un sauvage parmi les hommes ". L'idée que la véritable éducation doit réintroduire la nature dans la culture. Dans un univers social violent, déshumanisé, coupé de la Nature, le ton du film sonne très juste. Ce qui est dit dans le film, c’est que l’évolution, (que nous n'interprétons qu'en terme technique),  c’est l’évolution spirituelle, l’utilisation à 100% des ressources du cerveau dans une conscience plus élevée avec ses pouvoirs (cf. télépathie, pouvoirs psychiques) et non pas l’évolution matérielle de la technique. " Sur terre, ils sont sous-développés, ils n’utilisent que même pas 5% de leur cerveau ! !". L’éloge du film va aussi au respect et à la culture du corps de sa beauté, de sa vigueur, au soin de l’exercice physique pour une vie saine. Enfin, la musique – et sa relation au silence - semble jouer un grand rôle, elle est vue comme l’art suprême (Bach comme un envoyé d’un autre monde). Mais le silence a une importance encore plus grande (cf. les concerts de silence).

     Noter aussi l’ironie sur Jésus (lui aussi venant d’un autre monde) " et bien, ils ne l’ont pas raté Jésus, ils l’ont crucifié ! ". Noël ? le jour du crucifié où on offre des pistolets aux enfants.

Réactions, débat après le film (les réponses sont collectives comme les questions)

       Frank, Ludovic. C'est une utopie en fait. Qu'est-ce qu'une utopie?

      R. Oui, mais pas au sens péjoratif ordinaire qui fait de ce mot un synonyme d'illusion, non, au sens de la représentation d'une société idéale, voilà le sens de l'utopie. On peut y voir une sorte de paradis, un monde fantastique.

       Frank : Peut-on vivre sans argent?

     R. Nous venons de passer à une monnaie européenne. Soyons audacieux : si la conscience mondiale devient plus cohérente, ce sera une étape vers la monnaie mondiale. En supposant que les hommes vivent dans la concorde et l'amitié, on peut fort bien imaginer encore une étape, la suppression de la monnaie et de don direct dans l'échange. Le culot de Colinne Serreau, c'est d'aller à ce terme. Pour la même raison, elle imagine une société où la hiérarchie disparaîtrait ainsi que l'État et la justice!

      Jean-Luc, Sébastien, Laetitia, Jonathan Que signifie l'épisode du rétroviseur?

     R. Ne voyez vous pas que ce qui est en cause c'est la relativité de ce que nous considérons comme "important", "sérieux". L'ego est si fier de ses appartenances qu'il y investit l'importance. Mais qu'est-ce qu'un rétroviseur comparé à la souffrance des hommes partout dans le monde? Les hommes aiment trop leur voiture.

      Cyril Que signifie cette relation au bébé pour se recharger?

      R. D'abord une critique de la pollution de la nourriture et de l'eau aujourd'hui, et puis l'idée que la conscience se rechargerait par transfert d'énergie directe auprès d'une source pure de tout conditionnement !

     Jean-Luc : quelle est la signification du cirque?

     R. C'est d'évidence une théorie de l'éducation qui est proposée : le matin, éducation du corps pour le maintenir en bonne forme, l'après midi, développement de la conscience : en résumé, un esprit sain dans un corps sain!

     Thibaut, Sébastien : pourquoi ces contorsion sur la musique?

     R. peut-être que l'idée est que si nous étions d'avantage sensible, c'est tout notre corps qui vibrerait dans la musique. Elle comprend physiquement la musique. C'est elle qui l'a composée dans le film.

      Cyril : Comment expliquer la durée de leur vie?

     R. Dans une vie qui serait sans stress, dans lequel l'alimentation serait pure, la vie saine, la curiosité nourrie, certainement que les facteurs d'usure physique du corps seraient moindres!

Cyril : quel est le sens de leur vaisseau spatial?

     R. comme le film livre une critique sévère de la technique, celui-ci est une émanation directe de la conscience, une sphère produite par le psychisme!

Frank : quel est le rôle de la punk?

     R. curieusement, c'est le seul personnage qui soit déjà déconnecté ! Elle est très nature. Authentique. elle tranche par rapport aux autres qui sont immergés dans une représentation par rapport à une hiérarchie. C'est un clin d'oeil.

      Raphaël : La déconnexion, revient à dire la vérité, à ramener à la réalité.

     R. C'est une prise de conscience, un éveil.

       Vincent : au fond la connexion, c'est être formaté dans la société, suivant le système social.

       R. Déconnecté : être débrancher d'une système qui nourrit les consciences d'images et de valeurs (cf Matrix). Avant la déconnexion, la représentation du monde est tissée d'illusions. 

       Mahboub : c'est le système de la classe sociale qui alimente la connexion.

      R. La connexion fait vivre branché sur un système qui nourrit de fausses valeurs. Par exemple, la boulangère effectue un retour à l'authenticité. La scène de la boucherie est aussi une prise de conscience.

       Aurélien :  mais les légumes sont aussi des êtres vivants.

       R. Exact. Mais ce que sous-entend le film, c'est la prise de conscience de l'acte de tuer un être vivant pour se nourrir sous une forme très proche de nous, l'animal. C'est une hypothèse importante.

       Fabien : Ils téléphonent avec de l'eau. 

       R. On peut trouver une symbolique de l'Eau et de la Terre dans le film. Ce n'est pas le plus intéressant. Ce qui est très provoquant, c'est l'idée que si nous développions nos capacité psychiques, (la télépathie), notre technologie deviendrait inutile. C'est le contre-pied exact de la façon de penser d'aujourd'hui ! Les prothèses technologique sont une exhibition de notre incapacité psychique! Plus nous développons ces prothèses, plus nous sommes naturellement attrophiés!

       Audrey, Fabien : Pourquoi les concerts de silence?

     R. Encore une critique cinglante de notre monde actuel qui vit dans le bruit. Une plus haute sensibilité nous rendrait sensible à une art très élevé (Bach) et sensible à la musique du silence. 

Mahboub : curieux cette critique des papiers du billet. 

     R. comme la critique des papiers d'identité : ici, sans papier tu n'as pas de réalité!

    Audrey, Raphaël : la critique de la nourriture implique que nous avons pollué notre cadre de vie et empoisonné notre nourriture. On mange n'importe quoi et on respire du poison.

    Fabien : la déconnexion du stade de foot revient à rapprocher les hommes et à les rendre plus sensibles. C'est le passage de la violence à la douceur.

© Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.


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