Leçon 285    L'amour inconditonnel     

Le discours de Diotime dont Socrate se fait porte-parole dans Le Banquet, atteint le sommet de la dialectique ascendante de l’amour[1] quand Diotime évoque l’océan de l’amour, l’amour illimité qui n’est plus dépendant d’une belle forme (un corps ou plusieurs), d’une belle œuvre (dans l’art), d’une belle action (dans l’ordre pratique), d’une belle loi (dans la politique), d’une belle science (dans la connaissance). Nous pourrions dès lors penser que tant que l’amour est attaché à une forme, il est conditionnel et que sa dimension véritablement spirituelle est au-delà de la forme. Est-ce à dire que l’Amour au sens le plus élevé est inconditionnel ?  C’est du moins ce que pourrait suggérer l’image de l’océan illimité de l’amour. Mais le sens commun de notre époque ne l’entend pas de cette oreille, pour lui il y a trente six mille raisons de penser que l’amour est nécessairement conditionnel. En effet, la postmodernité ne pense l’amour qu’au deux premiers degrés de la dialectique ascendante de Platon, l’amour d’un beau corps, ou encontre plus souvent, au temps de l’échangisme et des amours pluriels, l’amour de plusieurs beaux corps. Donc dans le domaine de la forme au sens le plus trivial du terme. Sans compter en plus qu’avec le matérialisme ambiant, la conditionnalité de l’amour se radicalise : pour la femme l’attente d’une sécurité financière, pour l’homme le sexe à domicile. Bien sûr, cela ne se dit jamais, mais se pratique bien souvent. Du coup, l’idée même d’amour inconditionnel est reléguée bien loin, dans l’ordre de la religion ou de la mystique, quand ce n’est pas dans les contes de fées new age. Bref, pas sérieux, plutôt évaporé et fumeux. Il est entendu que quand on aime, c’est à condition de recevoir quelque chose en retour : donc je t’aime si...

Mais est-ce bien vrai ? L’amour vrai est-il par nature inconditionnel ?  

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A. l'amour oui, mais sous conditions

    Il n’y a pas de démarche plus illusoire que de partir de l’idéal pour interroger ensuite le réel, ce qui invariablement amène à les confondre, à mélanger une abstraction intellectuelle, même manucurée par des images plaisantes, avec la réalité de fait. Ceci dit, il ne faudrait pas non plus pencher à l’opposé de manière cynique et en rester au factuel, en le jugeant lamentable, déplorable et surtout indépassable. L’exercice de la lucidité est indispensable. Donc, commençons à cerner de plus près l’amour, tel qu’il est vécu par la plupart des êtres humains.

     1) Conditionnel veut dire soumis à des conditions, ce qui du point de vue logique s’exprime sous la forme si… alors. Au risque de décevoir, soyons assez honnête pour le voir en face, ce que nous nommons d’ordinaire amour est très souvent conditionnel et à vrai dire, rien n’est plus courant ni plus banal.

       Dès l’enfance, à travers le conditionnement culturel, l’idée pénètre l’esprit de l’enfant sous la férule de croyances inconscientes. « Si tu pleures, alors maman va se fâcher… Si tu ne dis pas la vérité, alors papa ne va pas être content…Si tu as de mauvaises notes à l’école, alors tu vas décevoir tes parents… » Sous le coup de ces injonctions répétées, l’enfant finit par comprendre que pour être aimé, il doit satisfaire les attentes de ses parents. Pour obtenir de l’affection, ravage de l'amour conditionnel sur les enfantsil doit remplir des conditions, auquel cas, il sera payé de retour par de l’amour et des compliments qui, soit dit en passant, viendront au passage renforcer le sentiment du moi. Hegel dirait le désir de reconnaissance. Peut être pas de l’amour, toujours est-il que l’idée de mérite s’installe, bien avant d’être pleinement justifiée et conceptualisée ; et par définition elle présuppose des conditions à remplir pour obtenir une récompense. Si ce n’est pas de l’amour conditionnel, c’est quoi d’autre ? Le processus est intériorisé et de part et d’autre de la relation, il ficèle étroitement chacun dans le réseau serré de l’attachement. Le petit gars qui fait beaucoup d’efforts sur le cours de tennis pour faire plaisir à son papa, attend en retour des encouragements, une réassurance affective et s’il ne l’obtient pas, s’il ne rencontre que l’indifférence ou la critique, il accumule de la colère et une frustration de ses attentes affectives, car fondamentalement, c’est en termes d’amour qu’il veut être récompensé de ses efforts. Le père en question, sans même s’en rendre compte, lui met la pression et le soumet à un chantage implicite : « tu auras toute mon affection… si tu y arrives, … si tu n’y arrives pas, tu va me décevoir… » Et c’est une menace terrifiante dans la conscience d’un enfant. On parlerait dans le vague de stress, mais il est évident qu’en pareil cas, cela va bien plus loin, la véritable dimension où se noue la souffrance de l’enfant est celle du cœur, dans l’attente et la demande d’amour. Insistons sur ce point : « sans même s’en rendre compte », parce que (voir le travail de Byron Katie), si nous portions au niveau conscient les croyances sous-jacentes, elles exploseraient dans toute leur absurdité. Et ce serait une libération. Mais tant qu’elles sont entretenues en sourdine, elles fonctionnent très bien.

       Un pas de plus et rendons-nous à l’adolescence. On peut toujours se hausser le col, ironiser et dire qu’à ce stade, on a dépassé l’amour conditionnel de la petite enfance. L’ado se pose contre, il veut se singulariser en s’opposant au groupe familial, ce qui implique le rejet de l’amour conditionnel dévolu à ses parents. Mais le rejet n’est qu’un déplacement, car il s’agit, afin de structurer son ego, pour l’ado de s’inclure dans un autre groupe. Pour y être reconnu. La question devient sans même s’en rendre compte : « que puis-je faire pour que ma demande affective doit remplie ? » Et il y a toutes sortes de conditions à remplir : tu dois impérativement t’habiller en conformité avec le clan auquel tu veux adhérer, porter l’attirail et les marques qui susciteront la reconnaissance. Le jean déchiré pour faire révolté, les tatouages, les piercings et les clous qui vont avec. Tu dois louanger ce que les autres apprécient, adhérer aux croyances de tes potes et répéter ce qu’ils disent, parler leur langage, dans un maximum de mimétisme, tu dois prendre des poses convenues, frimer clop au bec, boire cul sec de l’alcool en rigolant bien fort pour marquer que t’es un vrai mec, ou une super meuf, tu dois  t’embarquer dans la consommation de toutes sortes de produits récréatifs à la mode, pour faire comme les autres, te faire reconnaître dans l’uniforme obligatoire fashion victim, hipsters, skater, punk anarchiste, etc. tu dois écouter la musique du clan… alors, alors, seulement… (en rassemblant un maximum de conditions) tu obtiendras la satisfaction affective… de ne plus te sentir tout seul. Tu auras fabriqué une identité pour sentir que tu es apprécié. Comme membre d’un clan… mais pas pour qui tu es. L’amour conditionnel n’est pas du tout rejeté, mais au contraire renforcé à la puissance dix comme exigence tyrannique.

         Et il devient l’amour passionnel.  Je t’aime à la folie si tu m’appartiens corps et âme, si tu ne m’appartiens pas alors je te hais. Tant que je peux compter sur toi pour satisfaire mes demandes, je t’aime, mais si tu refuse mes conditions, alors je te déteste. Aux premiers temps du flirt, avec de la complaisance, quand l’autre veut bien se prêter au jeu et jouer la comédie, cela passe pour un temps, mais il arrive toujours un moment où la conditionnalité devient très… pesante. Et c’est le moment de la rupture, quand l’autre veut retrouver sa liberté, se sentir aimer pour ce qu’il est – sans conditions - et non pour satisfaire à une demande conditionnelle. Et c’est ainsi que se passe une période tourmentée, pas vraiment heureuse.  

2) Parvenu

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     © Philosophie et spiritualité, 2018, Serge Carfantan,
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