Leçon 286.    La subversion de l'image      

    Qu’elle soit rêverie romantique, création artistique, photographie, look ravageur pour magazine de mode ou design sophistiqué, toute image est d’abord une création mentale avant même de s’imposer sur un support physique. Donc pas une simple reproduction, un souvenir, encore moins un concept clair et distinct pour l’intellect, comme en mathématique. Non, une image est un jeu avec les formes mentales. Nous tombons dedans toutes les nuits dans l’état de rêve, alors les images s’animent dans une remarquable et très élastique complexité, car l’imaginaire ouvre sur la toile d’un monde. Toutefois, le monde onirique ne se déploie en rêve que sur un mode hallucinatoire, sur le fond de notre inconscience. Remarque qui devrait attitrer notre attention.

    Est-ce à dire que le saisissement de l’esprit par des images induit une sorte de stupeur qui le laisse comme interdit ? En même temps, n’est-ce pas le propre des images de tirer l’esprit vers l’émotionnel en inhibant du même coup l’exercice de la rationalité ?

    Notre époque a pourtant des vues très différentes sur le rapport à l’image. A écouter les théoriciens de la communication, ils ont l’air de penser que l’on manipule les images, comme on manipule des concepts ou que le rapport à l’image est pensé. Mais ce n’est vrai que dans la théorie, pas dans les faits. Dans un monde dominé par les images, n’y a-t-il pas un risque de perte du sens critique ? Le risque c’est que nous soyons manipulés par les images au dépend de l’exercice de discernement de l’intellect. Le risque est réel, mais est-il bien mesuré ?

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A. Invasion des images

     "Il faut se faire une raison : nous vivons à l’âge de l’audiovisuel. La plupart des gens, les jeunes surtout, lisent peu, retiennent mal, oublient de qu’ils ont appris à l’école et se souviennent à peine de ce qu’on leur dit à la télé. Le mot recule davantage chaque jour derrière l’image, et pas n’importe laquelle. L’image qui bouge e qui parle, non comme dans les livres, comme dans la vie, celle-là, oui, on la regarde. Les autres on les efface en appuyant sur un bouton ». Ce texte a été écrit en 1978 ! Depuis lors, on ne peut pas dire que le monde ait changé, il suit exactement la même logique, la même chose dans un processus implacable et dans une amplification spectaculaire. Quelle logique ?

1) Commençons par préciser une distinction. Ce dont nous allons traiter ici est l’image effective telle qu’elle peuple notre univers quotidien, il ne s’agit pas vraiment d’une image mentale que notre esprit aurait élaboré, comme par exemple l’imaginaire que se crée un enfant. Les images photographiques, les vidéos, les affiches, les films du cinéma etc. sont des objets concrets que l’on saisit par la vue. Celles que Jacques Ellull’on peut manipuler avec un logiciel, que l’on peut regarder dans un magazine ou accrocher sur un mur comme un poster. Il y a différence entre les images que se crée l’enfant en écoutant une histoire est les images que l’on crée pour lui par le biais de moyens techniques, car ce n’est pas son imaginaire, mais un imaginaire social qui a été fabriqué dans sa direction par des moyens techniques.

De ce point de vue, pour citer Jacques Ellul, il « n’existe aucune mesure entre les images des sociétés antérieures et les nôtre ». Sculptures, peintures et images chez les Grecs n’étaient pas un point d’arrêt obligé du regard et au Moyen-Age, « L’immense majorité des hommes est exclue du jeu des images, et ceux qui les possèdent n’en ont qu’une petite quantité, toujours les mêmes ». Les tableaux et les sculptures des cathédrales rassemblaient l’attention des chrétiens sur un récit qui exemplifiait la foi, toujours le même. Il serait complètement absurde de projeter notre relation postmoderne aux images dans le passé. Dans les sociétés traditionnelles, « le spectateur n’est pas submergé, écartelé par ces images, qui au contraire concentrent son attention…On ne pouvait absolument pas parler d’une civilisation de l’image, aujourd’hui certainement ». La vue n’était pas obnubilée par des images, « la vue s’adressait au spectacle naturel : l’homme n’avait d’autre image que celle de la Nature, c’était le contact principal avec la réalité qui l’entourait ». « Le seul spectacle de l’homme traditionnel était celui de la Nature, qui précisément n’était pas un spectacle parce que cette Nature était la fois source de la vie possible, et menace permanence contre laquelle il fallait se prémunir ». Nous vivons dans un univers de signalisation, de photos, d’affiches, d’illustrations, de cinéma, de publicité, de télévision, à tel point qu’il faut, pour comprendre le monde actuel, s’incliner sur un prérequis : nous ne savons plus penser en dehors des images… y compris les images de la Nature. Plus fort que « beau comme une carte postale » : on dira aujourd’hui : « beau comme une image Photoshopée » !

2) Impossible de nier le rôle fondamental de la télévision dans la survalorisation de l’image et la logique dont elle est l’autodévelopement. Or dans le déferlement d’images qu’elle propose, la télévision possède un pouvoir d’adaptation extraordinaire, « elle est agent de socialisation, au sens… d’intégration dans le corps social, dans une collectivité » et pour tout dire, dans un système économique. Ceux-là même qui consomme de fait beaucoup de télévision, sont aussi des consommateurs type. La première forme d’identité sociale par excellence. La télévision est, non pas sous la férule d’un système totalitaire qui accapare des organes presse, mais de par sa nature comme média, un « agent d’uniformisation et de conformisation au monde ». Elle opère précisément dans le jeu des images dans « le renoncement à être soi de l’individu ». Elle agit comme compensation. Mais la fulgurance des images laisse étourdi a cet effet étonnant d’exclure le sens, « La TV joue nécessairement comme un antisurréalisme, comme un décapant du sens ». La télévision nous met dans un état de passivité qui laisse satisfait : « « La TV drogue souveraine. J’existe dans ce qui m’évacue » ! écrit Ellul.  

Et ce n’est pas tout. La télévision étale des « évidences » en images pour recomposer en toile de fond une « réalité » sociale qui est la représentation d’un monde « normal ». L’aspect fragmentaire des images, leur défilé constant, qui fait que le consommateur est happé par les images, élude toute vision en profondeur, et cependant, en en même temps, la télévision recrée une cohérence. A travers la télévision, « la société se fait voir comme un lieu de rencontre d’images… la cohésion de ces images ne vient alors que d’une interprétation de la société ». Il ne faut donc surtout pas croire que l’image n’est que la projection devant soi d’un fragment de réalité. « Elle n’est pas seulement une séquence que je suis contraint de suivre. Elle est vraiment une construction de la réalité ».  Ce n’est pas très facile, car cela exige une distance critique, mais avec un peu d’attention, nous pouvons très bien remonter en amont des images, dans les présupposés du discours qui les porte, dans les croyances de base qui le soutiennent. C’est vrai pour n’importe quel programme qui passe sur les chaînes et c’est particulièrement flagrant dans les spots publicitaires, mais c’est la même chose ailleurs. La conséquence suit : « par toutes ces voies, la télévision mais plus généralement la multiplicité des images, participe fortement au contrôle social ».

3) Passons maintenant au domaine de la pédagogie. Personne ne conteste l’usage de l’illustration dans un livre de classe. Nul doute qu’un enfant saisit mieux ce dont on lui parle avec le support d’une image. Comment pourrait-on évoquer le style de Michel-Ange sans montrer la chapelle Sixtine ? Comme faire comprendre la vie des serfs au Moyen-Age sans recourir à des images d’autrefois qui offriront une impression authentique ? Et ce qui est vrai pour l’histoire l’est aussi pour la physique, la chimie et la biologie.

Cependant, fait notable, l’illustration a envahi tous les domaines, y compris ceux qui ne sont pas tributaires de l’image, comme la littérature, la philosophie, le latin. Même les dictionnaires se sont remplis d’images. Ce n’est pas tant que la pédagogie ait découvert les vertus de l’images, non, la vérité est ailleurs : « les élèves ne pourraient plus matériellement étudier sur des livres denses, mal présentés, sans illustrations, imprimés en petits caractères d’il y a un demi-siècle ». Ils sont en permanence sollicités par des images, celles de la télévision, des films, des jeux vidéo. Le résultat de ce qu’il faut bien appeler un conditionnement ambiant, c’est qu’ils ne peuvent rassembler leur attention qu’accrochés à des images. C’est une loi générale : « Il est presque impossible à l’enfant, mais aussi à l’homme d’aujourd’hui de fixer son attention sur autre chose que des images ». Donc : « si l’on veut enseigner, faire connaître quelque-chose, de nos jours, il faut, sans réticence, le représenter ; l’exprimer dans une photo, un schéma, une reproduction. L’explication est accablante, elle lasse l’auditeur, la parole ne retient plus ni l’attention ni l’intérêt. La connaissance aujourd’hui s’exprime dans des images ». Et la remarque vaut pour tous les domaines de connaissance. Jusque dans les années 50 l’image était l’illustration d’un texte dominant. Le discours était premier, l’image était là juste pour rendre concret le contenu du discours. Le rapport c’est petit à petit inversé « l’image était l’illustration d’un texte. Maintenant le texte est devenu explication des images ». D’où la pratique actuelle de l’enseignement des langues vivantes entièrement centré sur l’image. D’où les réclamations des enseignants à disposer de toujours plus de moyens techniques de projection. L’accent s’est déplacé depuis le discours vers l’image, la parole se dévalorise et l’écrit en prend un coup. C’est une banalité, mais la lecture est en perte de vitesse et avec elle la maîtrise du langage. Il est devenu très difficile d’aborder en classe des textes denses sans devoir passer un temps prolongé ne serait-ce que sur du vocabulaire de base. Les générations qui arrivent en terminale aujourd’hui n’ont jamais écrit une lettre et n’ont le plus souvent lu que deux ou trois livres, ceux qui étaient au programme du français, mais ils sont parfaitement à l’aise avec les images.

Nous sommes dans l’ère de l’immédiat et quoi de plus immédiat qu’une image ? L’image est un raccourci mental qui permet de faire l’économie de la réflexion en s’en tenant à une banalité expressive, elle permet même de faire l’économie de la recherche de la vérité. Il y a un implicite : la domination de l’image se traduit par un trait remarquable : « aujourd’hui pour l’homme quelconque, l’image est une preuve de ce qu’elle représente. Il suffit de voir une photo pour être convaincu de la réalité, de l’exactitude de qu’elle représente ». L’image assène une vérité. Elle met l’intellect en arrêt et devient une preuve indubitable. C’est devenu le mode normal de fonctionnement du mental à notre époque, la routine de base dans laquelle il opère. Ce qui explique le succès extraordinaire de la viralité des images sur Internet et l’incroyable crédulité qui l’accompagne. Rien de nouveau : c’est logique, l’image maintient le mental dans l’irréfléchi.

B. L’image spectacle

Ellul a

 

 

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     © Philosophie et spiritualité, 2018, Serge Carfantan,
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