Textes philosophiques

Louis Lavelle   la simplicité


    Le point le plus haut où nous puissions atteindre est celui où nous obtenons cette parfaite simplicité dans laquelle l'amour-propre ne pénètre plus, où aucune action ne laisse sur la langue le moindre dégoût. Le dégoût, c'est un arrière-goût de l'amour-propre dans ce que nous venons de faire. Mais un acte accompli avec simplicité est immédiatement reçu par Dieu et trouve place dans la lumière de l'éternité sans y laisser paraître aucune tache d'ombre.

   Il ne faut chercher ni la nouveauté qui nous fait perdre le contact avec les réalités les plus familières, ni la totalité qui nous fait perdre le contact avec la situation où nous sommes placés, mais une pureté intérieure qui illumine quelques vérités très simples avec lesquelles toutes les tâches que nous avons à accomplir se trouvent, sans que nous l'ayons cherché, naturellement accordées.

   La Simplicité est toujours un dépouillement intérieur par lequel, cessant d'être attentif à l'apparence même que l'on donne de ce que l'on est, on obtient sans le vouloir une exacte coïncidence entre ce que l'on montre et ce que l'on est.

   Il n'y a de véritable acquisition que dans le retranchement de tout ce qui jusque-là nous asservissait. C'est pour cela que le progrès intérieur ressemble à l'œuvre du sculpteur qui détache et rejette toujours du marbre quelque nouvel éclat, plutôt qu'à l'œuvre du peintre qui ajoute toujours quelque nouveau trait à la toile.

   Celui qui cherche toujours quelque richesse nouvelle, même la connaissance, disperse et aliène en elle toutes les puissances intérieures dont il dispose. Le propre de la simplicité, c'est de nous replier sur elles, c'est de leur laisser leur jeu le plus pur, le plus souple et le plus innocent.

  Le difficile est de maintenir toujours une parfaite simplicité dans l'accueil que nous faisons à tout ce qui peut nous être donné. Quelques-uns n'ont de regard que pour quelques mouvements sublimes qui produisent dans l'âme une exaltation d'un instant. Mais l'âme ne doit pas les désirer. Elle pense que quand ils lui manquent elle n'a plus rien. Le véritable sublime est quotidien ; il ne produit en nous aucun ébranlement : il n'est pas ressenti.

  La parfaite simplicité qui est aussi la parfaite innocence est incapable de tromper, mais contrairement à l'opinion commune, elle est aussi impossible à tromper. Elle déçoit le plus habile dont les manœuvres, en retombant dans le vide, se découvrent aussitôt à la lumière.

  La simplicité n'exclut pas l'instinct avec lequel on la confond souvent : mais l'instinct ne devient un péché qu'après la naissance de la réflexion, c'est-à-dire au moment où l'amour-propre le met à son service.

  La simplicité de l'âme lui donne une transparence si parfaite qu'on ne la remarque plus ; mais c'est alors que dans ce clair miroir les choses nous révèlent leur vérité. On ne parvient à la simplicité que par le dépouillement. Elle ne fait qu'un avec cette sublimité intérieure que l'on se représente presque toujours tout autrement.

  La simplicité c'est d'être ce que nous sommes, sans vouloir être autre, dans ce grand tout dont nous faisons tous partie. Elle est une réconciliation de l'individuel et de l'universel. Elle est l'acte le plus pur que l'individu soit capable d'accomplir mais où il semble qu'il disparaisse pour rendre visible l'ordre qui règne dans l'univers dont il participe, sans rien faire pour le troubler. Elle est ce regard direct que nous jetons sur le réel  qui est libre de toute préoccupation et de toute arrière-pensée et qui seul est capable de nous livrer cet ordre avec lequel d'avance il est accordé. Dès que la simplicité manque, cet ordre est méconnu. Mais ce simple regard que ne ternit aucun désir embrasse le monde tout entier dans sa lumière. C’est un regard qui descend du ciel et qui vient toucher la terre.

  C'est cette unité parfaite considérée dans son infinie richesse, et qui n'a pas conscience d'être riche. Elle contient les contraires, mais elle en est la paix, contrairement à cette tension qui les force à demeurer ensemble, mais dans une unité toujours prête à se rompre.

La simplicité ne se pose pas de problèmes : elle est cette lumière naturelle qui devance leur solution. C'est une innocence qui ne peut jamais être trompée, une liberté sûre d'elle-même qui ne connaîtra jamais ni l'hésitation ni le choix.

La simplicité nous affranchit de la complication de nos connaissances, de nos besoins, de nos ressources, elle réside dans un accord avec l'existence qui surpasse l'ingéniosité de l'intelligence et les artifices du vouloir (c'est l'intelligence la plus pénétrante, le vouloir le plus parfait et le plus pur).

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