Textes philosophiques

Sureshvara    La puissance des Paroles de vérité


   "56. De même que le pot (corps, organes, ) etc. de proche en proche sont signes indicatifs du Je, de même le Je aussi, parce que c'est du visible, est signe indicatif du Soi, sujet du voir.

    - Ne peut-on objecter: puisque les objets vus, la vision et le sujet du voir apparaissent et disparaissent à travers les états de veille, rêve, sommeil profond, le témoin de leur apparition et disparition, est le soi dénué des différences de l'apparaître et du disparaître, comme le fondement de la lumière et l'absence de lumière pour l'Univers est le soleil dénué de différence de la lumière et de l'absence de lumière. Et s'il en est ainsi en ce cas, puisque l'inférence suffit à atteindre l'objet qui est à connaître par la proposition, qui a nature propre de rien-que-connaissance sans origine ni terme, il en résulte qu'alors que la proposition est inutile.

    - Il n'y a pas cette faute-là. Parce que le Soi est atteint avec l'interposition d'une signe indicatif.

    - Ne peut-on demander ce que la proposition apporte de nouveau, étant donné que l'on appréhende directement, immédiatement la relation du rejet et de l'appropriation du non-soi avec ce qui a l'essence de Soi.

    - Ne parle pas ainsi. Parce que l'accès au Soi dépend d'un signe indicatif. Or l'accès direct que décrit la Révélation "celui que le Purusha suprême choisit, celui-là seulement le reçoit". Le signe indicatif, parce que fondé sur l'existence empirique, ne peut faire connaître l'objet de la proposition. Le Soi est au-dessus de l'être et du non-être. C'est pourquoi il est connu à partir de la proposition.

    - Est-ce que, si on attend de la proposition le Réel affranchi du réseau des déterminations de l'être et du non-être, ce besoin de la proposition en se trouve pas supprimé du fait que, même sans entendre la proposition, jusqu'au bouvier, au berger et au docte, (pour tous) dans le sommeil profond, le Réel dénué de toutes détermination se trouve établi. Par conséquent, entendre la proposition est inutile.

    - il n'en n'est pas ainsi.

    - Pourquoi?

    - Parce que le non-éveil au Soi, semence de tout le mal, est présent dans le sommeil profond, en effet, si l'inconnaissance n'était pas présente dans le sommeil profond, il s'ensuivrait que même sans l'entendre, sans réfléchir et méditer sur la proposition védantique on parviendrait au "je suis brahman" et que la transmigration serait universellement détruite, puisque tout vivant, de par sa nature même, accède au sommeil profond. Et du plus, il ne serait pas logique que l'on  se réveille de l'esseulement, car il s'ensuivrait qu'il n'y aurait pas de délivrance définitive."

La démonstration du non-agir, traduction par Guy Maximilien, Editions du Boccard, Paris, 1975, p. 79.

 

Indications de lecture:

    Sureshvara est un disciple direct de Shankara, et le Naiskarmyasiddhi est un petit traité indépendant appartenant au courant du Vedânta, le sixième système de philosophie classique de l'Inde. Le Vedânta est appelé aussi advaita, : la non-dualité.

   La discussion est ici très pointue, elle porte ici sur la puissance des "grandes paroles", les mahavakya, comme"tu es Cela", tat tvam asi, qui disent directement au disciple l'identité du soi propre avec l'Etre. La formule est un mantra, elle porte une puissance d'illumination du sujet qui la comprend. L'objecteur cherche à dénier la puissance libératrice de la Parole. La pratique des joutes dialectiques était courante à l'époque de Shankara, notamment contre les bouddhistes.

     Dans le sommeil profond, le Soi est purement lui-même, le sommeil est un état non-duel, seulement, il y a le voile de la torpeur. Ce n'est pas en allant dormir que le Soi sera libéré ! La torpeur est liée à l'ignorance, avidya. Le Sage qui devient réellement conscient du Soi, peut vaincre la torpeur... ce qui implique nécessairement un changement dans le rapport au sommeil profond.  La Connaissance ne surgit que dans l'état de veille, par l'intermédiaire des "formules de connaissance" que sont les mahavakya. Quand le disciple est mûr, la puissance d'évidence intuitive des propositions éclate. Il passe d'une compréhension intellectuelle, à une compréhension vivante des mahavakya. Et c'est la libération, moksha. L'ignorance est appelée avidya, vidya contient la racine VID que l'on retrouve dans le français vidéo!  a est un privatif. avidya= non-vision. L'ignorance est un aveuglement à la Réalité. Cet aveuglement est lié au voile de l'illusion, mâya.

      Le terme "purusha" est assez proche de ce que nous appelons "âme", mais plutôt dans le sens d'un Témoin de la manifestation. Pour désigner la puissance dynamique de la Manifestation on se sert du mot Prakriti, la Nature, et de shakti, la Force qui la traverse.


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