Document : H.I. Marrou Le christianisme et le progrès
« Ces précisions apportées, il
reste que le temps tel qu'il est vécu dans l'histoire se présente à
nous sous son double aspect : il est à la fois le temps de la nature
(blessée) et le temps de la grâce, le temps du péché et le temps du
salut ; ces valeurs ont beau appartenir à deux ordres ontologiquement
distincts : elles sont pratiquement, concrètement associées de façon,
pour le moment, inséparable. Cette ambivalence du temps communique à
l'histoire une ambiguïté radicale, que ne peut surmonter la
connaissance humaine actuelle, et avec cette ambiguïté un caractère
dramatique, ou pour parler plus correctement, en termes
aristotéliciens, un caractère tragique.
Saint Augustin a pu présenter l'histoire de l'humanité comme un immense
conflit entre la Cité de Dieu et l'ensemble des forces du mal qui
s'opposent à son progrès. Sans doute, nous l'avons souligné plus haut,
on ne peut identifier sans plus la cité du mal et les cités terrestres
(car en un sens celles-ci peuvent être bonnes aussi), ni non plus la
Cité de Dieu avec je n'oserai pas dire l'Église visible, mais avec les
hommes "appartenant visiblement à l'Église visible" : saint Augustin ne
cesse de le répéter à son peuple : il y a là parmi nous, dans nos
églises, de mauvais chrétiens, des pécheurs, et, chose plus redoutable
encore, de futurs réprouvés (l'austère spiritualité augustinienne
médite volontiers sur le mystère angoissant de la persévérance finale)
; hors de l'Église, et jusque parmi les persécuteurs se cachent des
"amis prédestinés qui s'ignorent encore eux-mêmes" (Cité de Dieu,
I, 35).
De fait, ce qui tombe sous le jugement de l'historien, ce qui dans
l'expérience nous est concrètement donné, c'est un mélange inextricable
des deux ; comme l'exprime la suite du même texte : Perplexae quippe
sunt istae duae civitates in hoc saeculo, invicemque permixtae donec
ultimo judicio dirimantur, "jusqu'à ce qu'intervienne le
jugement final, aussi longtemps que dure ce temps de l'histoire, les
deux cités sont entrelacées l'une à l'autre (comme des brins d'osier)
et intimement mélangées" (l'image est ici celle d'une émulsion ou d'une
solution chimique), – si bien que seul le regard de Dieu peut les
distinguer. La parabole que saint Augustin nous invite, ici, à méditer
(il l'a bien souvent commentée : Serm. LXXIII, Serm. Caill. St-Yves
XI, 5, etc.) est celle du bon grain et de l'ivraie qui croissent
côte à côte dans le champ du Père de famille et qui ne seront séparés
qu'au temps de la moisson eschatologique, parabole si transparente (Matth.,
XIII, 24s.) et si clairement expliquée par le Seigneur lui-même (Matth.,
XIII, 36s.).
C'est là une vue profonde qui donne à la théorie augustinienne du
temps, à la théologie chrétienne de l'histoire, toute sa rigueur et sa
fécondité. Nous possédons le sens de l'histoire, mais par la Foi,
c'est-à-dire d'une connaissance qui demeure partiellement obscure.
C'est le sens global de l'histoire qui nous est révélé; non le détail,
les modalités de sa réalisation. Dieu seul sait (et à la consommation
du temps ses Élus sauront avec lui) où est le bon grain et où l'ivraie,
quel pourcentage de l'un et de l'autre renferment telle époque, telle
nation ou telle classe, l'oeuvre de tel homme, tel événement. Cette
doctrine nous situe au coeur même de la foi chrétienne et de
l'enseignement évangélique : que de surprises, nous est-il annoncé, au
jour du Jugement ! Combien d'élus s'étonneront : "Seigneur, quand
t'avons-nous vu avoir faim et t'avons-nous donné à manger?" (Matth.,
XXV, 31s.), et combien d'artisans d'iniquité protesteront en vain avoir
prophétisé en Son nom, avoir chassé les démons, fait beaucoup de
miracles (Matth., VII, 22)...
C'est là ce que je proposerai d'appeler le mystère de l'histoire.
Doctrine dont il est facile d'apercevoir les conséquences pratiques :
elle nous préserve de tout puritanisme facile, et du pharisaïsme qui en
résulte : "Ne jugez pas..." Elle fonde, dans toute sa gravité tragique,
la responsabilité de notre action : c'est aux prises avec l'ambiguïté
historique que notre conscience doit choisir, et s'engager: même à
l'âme qui de tout son élan veut adhérer au sens divin de l'histoire,
travailler à l'avènement de la cité de Dieu, il n'est pas facile de
décider : où commence et finit l'insidieuse présence du mal? Mais ce
serait se faire de cette vérité une idée trop basse, indigne de Dieu,
que de trop mettre en avant ses seuls avantages en quelque sorte
pédagogiques. Ce n'est pas pour exciter notre zèle et nous fournir des
occasions de mérite que le Seigneur nous a ainsi caché le détail de la
réalisation de l'histoire, comme il a refusé de nous révéler "le jour
et l'heure" de son achèvement. Le mystère est profondément inscrit dans
la nature des choses.
Nous ne pouvons dès maintenant mesurer la signification de nos actes
parce que leur véritable portée n'est pas à l'échelle de cette terre :
ces actes visibles servent à construire la véritable histoire qui
demeure encore invisible à nos yeux charnels. Ici encore je m'abriterai
derrière la Parole du Seigneur : en même temps que le Bien, le Mal se
déchaîne et grandit : peut-être qu'au terme de l'histoire, quand la
Cité de Dieu, parvenue à sa dernière assise, atteindra l'heure de la
dédicace, le Mal, parvenu à son comble, paraîtra l'avoir définitivement
emporté: "Quand le Fils de l'Homme reviendra, trouvera-t-il la foi sur
la terre?" (Luc, XVIII, 8).
Le mystère de l'histoire s'explique, en dernière analyse par le mystère
même de la liberté humaine. L'histoire n'est pas écrite d'avance : la
valeur de nos actes, leurs conséquences lointaines ne peuvent être
mesurées tant que l'histoire n'est pas acquise, n'est pas complète. A
plusieurs reprises, saint Augustin a comparé Dieu, le maître de
l'histoire, à un musicien et l'histoire elle-même, ordinem
saeculorum, tanquam pulcherrimum carmen, à une symphonie
splendide (Cité de Dieu, XI, 18; Epist. CLXVI, 5, 13). Il
ne s'agit pas là simplement d'exprimer sous une forme esthétique un
jugement optimiste sur le monde et sur le devenir ; la comparaison va
plus loin. Elle implique une analyse très profonde de la nature même du
temps musical : toute oeuvre musicale, qu'il s'agisse d'une mélodie,
d'une fugue, d'une symphonie, se déroule dans le temps, égrène et
enchaîne ses notes, ses lignes ou ses accords, ces éléments, perçus au
fur et à mesure par l'oreille de l'auditeur, s'inscrivent dans sa
mémoire où, peu à peu, s'élabore une perception d'ensemble, un jugement
musical, qui constitue le sens, la signification de l'oeuvre entendue.
Mais ce jugement, ce sens n'est pas donné dès l'abord, et si l'oeuvre
est vraiment riche, n'est définitivement acquis qu'une fois la cadence
finale posée, achevée la strette, plaqué le dernier accord ; jusque là
la mélodie peut toujours rebondir, moduler, s'aiguiller dans une autre
voie, repartir et s'animer à nouveau.
C'est en se référant à cette conception, classique dans l'antiquité
(16), que saint Augustin a pu comparer le Créateur à un "musicien
ineffable qui conduirait la grande symphonie de l'histoire", et, comme
notre musique sonore se déroule dans le temps pour conduire l'âme au
ravissement d'un silence intérieur, de même c'est à la contemplation
éternelle que nous conduira notre course à travers le temps de
l'histoire, le temps du mystère et de la foi:…
L'ambivalence du temps
de l'histoire chez saint Augustin

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