Nous avons tendance à juger les autres, à les condamner, comme nous sommes aussi très prompts à nous juger nous-mêmes et à nous condamner. C’est un mouvement quasi irrépressible qui se traduit par des formules du type : « ce n’est pas bien », « c’est mal», « tu devrais avoir honte ». Ce qui s’appelle moraliser quelqu’un.
Mais qu’est-ce qui autorise le jugement moral ? Pour juger moralement, il faut nécessairement comparer ce qui est avec une représentation de ce qui devrait être. Celui qui
juge moralement et prononce une
condamnation, dénonce ce qui est à partir de ce qui devrait être. A l’inverse, quand nous sommes satisfaits de l’adéquation, nous passons de la condamnation à l’identification. On dit parfois « oui, c’est vraiment très bien » pour flatter quelqu’un dans son personnage, comme on se fait pour soi-même de l’auto-flatterie. Nous pouvons aussi passer de l’identification à la condamnation de manière impulsive. Je trouve une chose « très bien », je porte aux nues une personne, et le lendemain je suis tout à fait capable de détester et de condamner ce que j’ai aimé et qui m’a déçu. Enfin, très curieusement, en jugeant moralement, nous croyons assumer une position d’autorité incontestable. Celui qui condamne est souvent sûr de lui, il sait ce qui est bien ou ce qui est mal. Il est donc toujours surpris quand il est jugé à son tour. D’une façon générale, nous passons notre temps à juger les autres, mais nous avons horreur d’être jugé.
Nous avons tous un jour ou l’autre reçu ce conseil de ne pas juger, surtout quand on ne connaît pas. Nous savons ce que représentent les préjugés, quels torts ils peuvent causer et nous devrions tout de même savoir nous en prémunir. La violence morale s’exprime souvent dans des mots durs qui ne sont que la traduction de jugement moraux.
Le fond du problème, radicalement, c’est surtout de savoir si cela a vraiment un sens de juger moralement ce qui est.
Dans quelle mesure un jugement moral peut-il être fondé en réalité ? Comment savons
nous qu’une chose est « bonne » ou « mauvaise » ? Le bien et le mal existe-t-il vraiment dans les choses que nous puissions nous sentir autorisé de déclarer que ceci ou cela est bien ou mal ?
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D’un point de vue logique, il y a deux types de jugements :
- Les jugements de fait comme :
Le tiroir de la commode est coincé,
Le ciel est dégagé aujourd’hui, etc.
- Les jugements de valeur comme :
« Les oiseaux » est une très jolie petite pièce de Jean Philippe Rameau,
« Le traitement infligé aux femmes en Afrique est honteux » etc.
1) La différence entre les premiers et les seconds est considérable. Le jugement de fait peut être accepté dans la neutralité axiologique de son point de vue : il ne contient pas d’évaluation, ni en bien, ni en mal. Il énonce ce qui est et se présente comme une observation. Cependant, il s’en faut de très peu pour que l’on dérape du jugement de fait, vers une évaluation.
(texte) Il suffit que l’intention qui l’énonce enveloppe un reproche ou une réprobation :
Le tiroir de la commode est encore coincé !
Sous-entendu... il ne devrait pas l’être. Mais... qui a coincé le tiroir de la commode ? C’est lui qui est en faute ! Le ciel est encore dégagé aujourd’hui. Mais quand est-ce qu’il va donc pleuvoir ? Sous-entendu, Ce n’est pas bien qu’il en soit ainsi, il devrait en être autrement. Il faudrait qu’il pleuve.
Le passage de l’observation au jugement est donc très rapide, parfois, il n’est introduit que dans le ton de la voix et il reste indécelable dans l’énoncé en tant que tel. Mais le changement qu’il opère est considérable, car il ne s’agit plus du tout de connaître, mais d’évaluer.
Les jugements de valeurs sont principalement de deux types : valeur esthétique et valeur morale. Dans le
relativisme ambiant qui est le nôtre, nous admettons aisément que la valeur esthétique dépend d’une appréciation variable d’un individu à l’autre et ne saurait avoir un caractère absolu. « Joli », « magnifique », sont des termes qui entrent dans des jugements esthétiques, dont nous admettons le caractère
relatif.
La situation est par contre beaucoup plus complexe en ce qui concerne les jugements moraux.
Quand on reproche quelque chose à quelqu’un, on pense qu’il a manqué à son
devoir, et la manière la plus cinglante d’asséner le reproche est de faire passer la faute pour un constat de fait. Nous donnons à
...------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ n’est pas constater un fait, de même que comprendre n’est pas condamner. Il s’agit toujours d’une évaluation, et non d’une observation. L’observation conserve une neutralité axiologique, tandis que le jugement moral non.
Que se passe-t-il donc dans le jugement moral ? Nous introduisons une comparaison entre ce qui est et ce qui devrait être. L’être est jugé à l’aune du devoir-être, et cela quel que soit le système moral qui sert de référent. Cela importe peu. Ce qui nous intéresse ici, c’est cette structure. Et c’est dans cette comparaison que naît l’idée qu’une chose, qu’une personne qu’un état de fait, qu’un comportement est « bon » ou « mauvais ».
Toute morale propose des prescriptions, des recommandations qui sont autant de critères du
bien et du mal. Juger moralement, c’est comparer un état de fait avec les prescriptions d’une
morale. Si l’état de fait ne correspond pas avec ce que prescrit la morale, et s’y oppose nettement, on applique un jugement en termes de mal. S’il s’agit d’un comportement régit par un code de devoir, une déontologie, on parle de faute. Si l’état de fait correspond à ce que la morale prescrit, on dit : « c’est très bien comme cela ». Si ma morale
religieuse me dit que manger du cochon est mal et que l’on propose du cochon à la cantine de mes enfants, je serais porté à dire : « c’est scandaleux, on devrait avoir le choix ». Si ma morale laïque dit que l’école doit rester en dehors de tout prosélytisme, je vais être choqué par la revendication de jeunes filles de porter le voile dans un établissement scolaire. Je serais aussi prêt à mettre en cause le port ostentatoire de crucifix chrétiens. Nous avons tous des parti-pris sur ce qui devrait être. Nous avons nos idéaux, nous avons nos croyances, nous avons nos exigences, nos attentes et il n’en faut pas plus pour que nous puissions juger moralement en terme de bien/mal. Il se peut que je ne me rende pas compte du caractère impératif de mes exigences. Je peux nier avoir une « morale » ; mais, le plus souvent c’est une affirmation en l’air, qui se contredit immédiatement dans le fait même que je n’arrête pas de faire des reproches, de juger, d’exprimer ma révolte, de condamner. Implicitement, cela veut dire que j’ai bien une idée sur ce qui
devrait être, une norme,
qui me permet de réprouver ce qui est........................................
... qui vient se poser sur la gouttière en disant que c’est « bien » ou « ce n’est pas bien » de le faire. Un tremblement de terre est un phénomène naturel qui résulte de certaines causes. Cela n’a guère de sens de reprocher à la nature d’avoir fait tremblé la terre en disant « ce n’est pas bien ». S’imaginer que ce qui arrive dans la nature est une punition de Dieu est du même ordre. La pluie tombe également sur les justes et sur les méchants. Nous n’avons pas à projeter sur la nature nos évaluations en bien et en mal. Nous n’allons pas reprocher au chat d’avoir attrapé un oiseau pour lui faire la morale en lui disant « que ce n’est pas bien ».
Nous estimons qu’un être humain, ce n’est pas un animal et qu’il peut dépasser les pressions vitales de l’instinct et suivre des règles morales. S’il ne le fait pas, et que par ailleurs la société exige qu’il satisfasse à ses obligations, pour qu’une vie authentiquement humaine demeure possible, il est donc en faute. Ce qui fait la grandeur de l’homme, c’est de disposer d’un libre-arbitre, de pouvoir choisir et donc nécessairement de choisir en fonction de quelque chose, en fonction d’une évaluation du bien et du mal, donc d’une morale. Ce libre-arbitre, nous pouvons fort bien ne pas le concéder à l’animal et penser que lui n’a pas le choix, et ne peut que suivre la loi naturelle. Cf. Nietzsche (texte) En fait, nous plaçons très haut les exigences que nous mettons en l’homme. Et c’est bien pourquoi nous le condamnons si facilement pour ne pas être à la hauteur de ce qu’il devrait être. (texte)
2)
Non seulement le jugement moral est spécifiquement humain, mais il s’inscrit aussi dans un contexte culturel précis.
Cela fait partie des rares observations qui peuvent être empiriquement fondées en matière de morale. Nous remarquons en effet que les hommes qui appartiennent à une culture, (et surtout la revendique), tiennent telle ou telle conduite A, B, C, comme répréhensibles ou les conduites D,
E, F comme moralement admissibles. Mais nous savons aussi que A, D, F peuvent être admis ici et B, C, E réprouvé ailleurs. Il est malséant en Afrique de regarder le chef droit dans les yeux, la décence demande de baisser les yeux. En Chine, il est admis que l’on puisse manger du chien ou du chat. En occident, c’est tout à fait répréhensible. On peut multiplier à l’infini les exemples qui attestent que ce qui est admis dans les mœurs d’une société peut être rejeté dans les mœurs d’une autre société. Le
relativisme en matière de bien et de mal, n’est pas une doctrine de ce point de vue, c’est l’énoncé d’un état de fait indiscutable. Appartenir à une culture nous incline d’emblée à juger d’une certaine manière et aussi à nous sentir jugé pour les mêmes raisons. Cela ne veut pas dire que nous ne disposions d’aucune distance critique et que pour autant la morale soit exclusivement sociale. Je peux très bien vivre dans un pays de tauromachie et trouver scandaleux ce type de spectacle. Cela veut dire, soit que je suis très sensible, que j’éprouve de la compassion pour l’animal que l’on fait souffrir, ou bien que j’ai des principes qui sont différents de ceux qui sont communément reçus. Si on admet le second point de vue, on reconnaît que le jugement moral est une prise de position qui est personnelle et n’est pas seulement collective.
...
Nous n’avons pas affaire en éthique à des jugements empiriques. Ils ne dépendent pas d’un constat de fait, d’une vérification et moins encore d’une mesure.
Dans les termes de
Kant, un jugement qui n’est pas empirique est dit
a priori, ce qui signifie en dehors de toute référence à l’expérience. Pour Kant, l’expérience possible est la pierre de touche de la vérité, mais le critère de l’expérience possible ne vaut que dans l’ordre de la vérité objective et du jugement qui la constitue. Dans l’ordre de la science. Il n’est pas applicable au jugement moral. Nous ne pouvons pas invoquer un fait empirique en confirmation d’un jugement selon lequel un acte serait bon ou mauvais. C’est une des raisons pour laquelle le jugement qui dit que A ou C est « mal » ne peut pas sonner comme une évidence.
Notons à cet égard que les anciens ne posaient pas la question de l’éthique en ces termes. Pour Aristote, dans L’Ethique
de Nicomaque, le mot éthique renvoie à l’investigation des éthé, qui sont en fait les qualités de caractère, les vices et les vertus qui prédisposent un homme à faire le bien ou le mal. Le juste, le vertueux, le généreux, l’homme bon, l’ami, voilà ce qui est le fond d’investigation éthique d’Aristote. Aristote était soucieux d’éducation morale dans un sens très concret de la formation du caractère. Ce qui ne correspond pas à la signification contemporaine de l’éthique. Du coup, nous ne comprenons pas la profondeur d'Aristote sur ce point. En latin, le mot grec èthikos a été traduit par moralis, et en fait le terme de mores signifie coutumes, habitudes, ce qui est reste proche d’Aristote, mais est encore très éloigné d’une étude sur les fondements de la rectitude du jugement moral.
Or c’est bien ce qui continue de préoccuper l’éthique à partir de Kant. Kant, refuse l’appel à la sensibilité morale qu’il trouvait chez Rousseau, et il ne tient pas compte de l’importance des prédispositions morales, comme le faisait Aristote. Kant décide de rechercher l’instance fondatrice de la morale dans la seule raison pratique. La raison seule peut fonder la rectitude de la conduite morale dans le devoir. La raison pratique, explique-t-il, détermine ma volonté en fonction de maximes par lesquels j’autorise mon acte ou pas. Le trait décisif d’une interrogation morale, c’est de demander si une autorisation peut être portée sur un plan universel, si elle peut avoir une portée objective ou pas. Si je m’autorise à voler dans un supermarché, l’examen de cette maxime me révèlera que c’est un principe qui se contredit dès que l’on cherche à l’universaliser. Il n’est pas compatible avec une société cohérente et responsable. Il ne peut devenir une loi morale, valide pour une communauté de personne. Le jugement qui évalue une telle conduite, en pèse les intentions peut donc déclarer qu’elle est immorale. Kant estime que tout homme, en faisant appel à sa raison, est capable de cerner le sens du devoir, car celui-ci s’impose dans une obligation impérative : « tu dois ! » L’impératif catégorique. Le seul fait d’élever la maxime de mon action sur un plan universel (et si tout le monde en faisait autant que se passerait-il ?) peut aisément confirmer si oui ou non mon jugement a une rectitude ou s’il n’en n’a pas. Dès l’instant où je ne fais que suivre mon intérêt, et non la raison, je corromps inévitablement le principe directeur rationnel de la conduite, en introduisant une recherche de satisfaction personnelle, qui n’est pas compatible avec le strict sens du devoir. On peut donc juger définitivement immoral et par principe de faire une promesse que l’on sait ne pas pouvoir tenir, de mentir, d’être infidèle, etc. Il n’y a même pas à prendre en compte la situation d’expérience dans laquelle se trouve le sujet, puisque le jugement qui déclare l’immoralité d’un acte est purement formel. L’analyse kantienne du devoir renforce l’intransigeance en matière de jugement moral. Et comme, par ailleurs, Kant partage l’idée qu’en vertu du péché originel, l’homme ne peut jamais atteindre l’état de volonté sainte (Seul Dieu
a une volonté sainte), l’homme ne peut que tendre vers la moralité, comme vers
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2005, Serge Carfantan.
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