Le narcissisme
désigne l’amour du moi pour lui-même centré sur son image. Le terme fait
référence au mythe grec de Narcisse tombant amoureux de sa propre image.
Freud y voyait une étape dans la construction de l’ego dans le développement de
la libido. Une étape, cela veut dire un
stade
qui est voué à être dépassé dans la maturité. On dira alors qu’il faut
distinguer le narcissisme qui
est une forme extrême de
l’égocentrisme,
de l’estime de soi
qui doit s’équilibrer dans celle d’autrui en autorisant une considération
d’autrui désintéressée. Le narcissique semble lui bloqué à un stade infantile
dans une autosatisfaction qui devient l’unique ressort de ses motivations. Le
narcissique est tellement replié dans la sphère égotique qu’il semble tout à
fait normal de ne l’envisager que sur un angle psychologique, à la limite comme
un trouble mental aigu. On sait que Freud affectionnait d’interpréter les
troubles de la personnalité comme des formes de régression infantile. Par
exemple, le fait de sucer son pouce comme un repli vers le comportement de tétée
du bébé accroché au sein de sa mère. L’idée est que dans le développement de
l’énergie vitale, un stade aurait été mal assumé, obligeant l’individu à
régresser à un stade antérieur pour satisfaire en quelque sorte le développement
psychique mal assumé.
Christopher Lasch
dans La
culture du narcissisme
s’est distingué en
important le concept de narcissisme de la psychologie vers la sociologie de
masse, de même par exemple que le concept d’évolution a été importé depuis la
biologie vers la sociologie devenant le « darwinisme social ». Avec les risque
et péril de ce genre de transfert. Selon Lasch le narcissisme serait le trait
dominant de notre époque, ou pour être plus précis dans nos analyses, le trait
le plus saillant de la postmodernité.
La question devient
donc pour nous :
En quoi le narcissisme est-il une
clé d’interprétation valide pour comprendre nos mentalités contemporaines ?
Faut-il,
comme le prétend Lasch, le distinguer de l’égocentrisme pour y repérer une forme
de radicalisation ultime du capitalisme ?
* *
*
Quelques précisions : nous nous servons
ici du terme postmodernité pour
qualifier un changement des mentalités qui succède à la période de basculement
des révoltes des années 60 pour osciller dans le sens contraires dans les années
80, celui d’un conformisme intégral avec le monde de la consommation. C’est
l’ère des « marques », du « bonheur chez Monoprix », de la séduction du
« look », de la « culture pub », de la « téléréalité », du « plaisir des
galeries commerciales », de la « défonce du consommateur » (selon une pub de
Mammouth), du « jeunisme » décomplexé, le tout accompagné d’un prêt-à-penser
anti-intellectualiste qui vire au relativisme intégral et se fiche éperdument de
l’engagement politique vénéré par la génération précédente. Formulé de cette
manière, le lien avec le narcissisme va tellement de soi qu’il est inutile de le
démontrer. La confirmation est partout, aussi éclatante que la présence
envahissante de la pub dans nos villes. Mais cela ne nous empêche pas d’essayer
de le comprendre en profondeur.
revient
à ne s’intéresser qu’à « moi » et il correspond trait pour trait au narcissisme.
C’est l’antithèse exacte de l’engagement qui invite à se déprendre du « moi »
pour se tourner vers les autres et vouloir changer le monde. Bref,
l’attitude révolutionnaire. Pour faire court : « La génération des années 60
voulait changer le monde ? Bof ! Nous on veut en profiter » voilà une
formulation exacte et profiter est
à prendre dans un sens complètement narcissique : tirer profit pour le « moi »
dans une sens qui n’est pas seulement individualiste, mais outré et carrément
hyperindividualiste. Et cela fonctionne très bien avec la publicité : « Si je
n’ai qu’une vie, autant la vivre comme une blonde », pub pour une teinture de
cheveux, ou le slogan de la bière Schlitz : « on en fait qu’un tour dans la vie,
alors prenez-en ce qu’elle a de meilleu] ».
De cette manière l’ego prend
toute la place et se hisse au rang de « moi
impérial ». « Par son égocentrisme et ses illusions de grandeur, le
Narcisse contemporain ressemble… à ce « moi impérial» ».
Mais, pour des raisons
qu’il faut éclaircir, ce « moi impérial » ne peut pas s’affirmer tout seul, il a
désespérément besoin des autres « moi » pour s’autoconfirmer justement dans son
impérialisme. « Malgré ses illusions sporadiques d’omnipotence, Narcisse a
besoin des autres pour s’estimer lui-même ; il ne peut vivre sans un public qui
l’admire. Son émancipation apparente des liens familiaux et des contraintes
institutionnelles ne lui apporte pas, pour autant, la liberté d’être autonome et
de se complaire dans son individualité. Elle contribue, au contraire, à
l’insécurité qu’il ne peut
maîtriser qu’en voyante son « moi grandiose » reflété dans l’attention que lui
porte autrui ou en s’attachant à ceux qui irradie la célébrité, la puissance et
le charisme. Pour Narcisse le monde est un miroir ».
Mais n’est pas tout simplement
parce que par nature l’ego vit dans la peur ? Lasch n’arrive jamais à cette
conclusion, mais il comprend très bien à quel point la gonflette égotique est
une illusion. Et une illusion aussi répandue que le capitalisme lui-même. C’est
d’aillieurs assez simple à comprendre. Nous savons que dès son origine le
capitalisme a « donné libre cours au désir d’acquérir ». Nous savons aussi que
par nature, le territoire de l’ego est celui de ses appartenances, le domaine du
« mien », ce qui est « à moi ». La suite est logique. Un observateur critique
comme Veblen avait déjà parfaitement compris que le développement du capitalisme
s’enracinait dans la « rivalité ostentatoire ». Qu’à termes le capitalisme
porterait (ou serait porté par ? ) un désir d’acquérir narcissique est dans
l’ordre d’une pensée tellement asservie à l’ego qu’elle se mettrait complètement
à sa dévotion pour produire un « narcissisme culturel » !
C’était donc un pur fantasme que
d’imaginer que « l’accumulation du capital sublimerait les appétits et
subordonnerait « la poursuite de l’intérêt personnel au service des générations
à venir ». Idéal vieillot du XIXème, du temps où la valeur travail était sacrée
où un sens des valeurs morales était bien présent. Désormais la vie commencerait
après le travail pour profiter et en matière de morale, le laxisme serait la
règle. Finie l’époque où l’on écrivait sur les tombes en épitaphe « il aura
consacré sa vie au travail », on est à l’heure des loisirs et du temps libre. Le
rêve d’évasion de l’ego dans un ailleurs et un autrement plus réjouissant que la
triste routine du travail motivé seulement par le salaire. Enfermé dans la
bureaucratie, les contraintes sociales, l’individu ne trouve que l’apathie
sensorielle et l’ennui et il doit donc nourrir son ego en cherchant dans un
ailleurs sensuel des impressions fortes. Pour se sentir exister comme « moi ».
De plus en plus fortes, dans une surenchère indéfinie, car, selon un paradoxe
étrange, car plus l’ego se gonfle
d’importance et plus le sujet ressent un vide. Au fond,
« assailli par l’anxiété, la dépression, un mécontentement vague et un sentiment
de vide intérieur, « l’homme psychologique » du XXème siècle ne cherche vraiment
ni son propre développement, ni une transcendance spirituelle », il doit guérir
un malaise existentiel, il doit donc se tourner vers les thérapeutes… dans
l’espoir de parvenir à cet équivalent moderne du salut : la santé mentale ».
2) Mais les thérapeutes
peuvent-ils aider quand, imprégné de la pensée du monde agressivement
individualiste, ils estiment que leur tâche est de
renforcer un ego déficient ?
Retrouver confiance en soi et gonfler son ego, est-ce vraiment la même chose ?
Mais c’est pourtant ce que les gens croient dans ce contexte. Et puis, n’est-il
pas évident que la culture ambiante nous bombarde en permanence de suggestions
pour aller chercher au-dehors de
quoi remplir le vide intérieur ? Et avec quoi ? Des objets offrant des
compensations.
Lasch comprend qu’invoquer
l’omniprésence de la bureaucratie en régime capitaliste ne suffit pas. Il
poursuit donc et ajoute un autre facteur : « la reproduction mécanique de la
culture, la prolifération d’images visuelles et auditives dans notre « société
du spectacle ». « Nous vivons dans un tourbillon d’images et d’échos qui
interrompt l’expérience et la rejoue » et il doit y avoir quelque chose
d’obsessionnel et d’hallucinatoire dans ce processus.
Pour un livre paru en 1979, qui n’a pas
connu l’invasion du selfie le texte de Lasch est assez remarquable
d’anticipation. Qu’est-ce qui symbolise le mieux le narcissisme achevé que le
selfie ? Il n’y a pas mieux comme symbole. « Je me
prends moi en photo et je me regarde moi ensuite et je montre mon image à
d’autres qui me renvoient dans des compliment le petit plaisir que j’ai me
regarder moi dans mon image ». L’image de mon apparence identifiée avec mon moi
précieux, de sorte que l’ego n’a alors plus d’autre contenu que la platitude
d’une image ! Mais une image que tout le monde pourra voir sur les réseaux
sociaux et liker pour me faire valoir. Lasch s’en tient à la photographie et au
cinéma. Mais il dit : « les caméras et les machines à enregistrer ne
transcrivent pas seulement le vécu, elles en altèrent la qualité, donnant à une
grande partie de la vie moderne le caractère d’une énorme chambre d’écho, d’un
palais de miroirs ».
Il faudrait aller bien plus loin.
La Vie qui s’éprouve elle-même
dans le vécu comme Soi n’est pas dans la représentation et ne le sera jamais.
Confondre ce que je suis avec une image c’est se prendre pour une
apparence et une représentation, et donc …tomber dans l’illusion. S’imaginer (on
ne peut rien faire d’autre) que je suis l’image ne peut être qu’un fantasme de
l’ego, entièrement… vide. Une identification erronée à la forme. Mais la
représentation est tellement séduisante, captivante ! Et il est si facile de se
laisser hypnotiser par des images… surtout des images de « moi ».
Mais en bout de course du capitalisme,
la représentation et le spectacle sont la mesure du succès ! « Allez-vous faire
voir ! » n’est plus une insulte, mais un conseil avisé et d’ailleurs c’est un
lieu commun postmoderne, tout le monde commence par le suivre avant de se poser
des questions. « Aujourd’hui les hommes recherchent l’approbation non de leurs
actions, mais de leurs attributs personnels. Ils ne souhaitent pas tant être
estimé qu’admirés. Ils cherchent moins à acquérir une réputation qu’à connaître
l’excitations et les éclats de la célébrité. Ils veulent être enviés plutôt que
respectés. L’orgueil et l’âpreté au gain, caractéristiques du capitalisme en
voie de développement, ont fait place à la vanité… Ce qu’un homme accomplit
importe moins que le fait qu’il soit « arrivé » ».
Arrivé ? On se demande bien où ? Mais
qu’importe, tout ce qui compte, c’est de faire partie de ceux « qui projettent
une image plaisante ou haute en couleur, ou qui sont parvenu à attirer
l’attention sur eux », dans la rubrique des potins… où qui font le buzz sur
Internet. Le moment de célébrité sera bref, cela va de soi. La célébrité est
« évanescente comme les nouvelles elles-mêmes qui perdent leur intérêt avec leur
nouveauté » mais c’est pourtant là que l’on rencontre le jeunisme de l’époque.
« Le succès est tellement fonction de la jeunesse, de l’éclat et de la
nouveauté, que la gloire est plus éphémère que jamais ». Conséquence : « ceux
qui ont gagné l’attention du public ne cessent de craindre de la perdre ». Et
personne ne se demande si ceux qui sont « arrivés » que l’on trouve dans les
magazines se sentent vraiment accompli comme le public veut absolument le
croire. Car ils seraient très surpris de la réponse.
Qu’à
cela ne tienne, il y a toujours
l’image et la publicité pour relancer les mythes. A vrai dire, la publicité est
la pierre angulaire de tout le système capitaliste postmoderne.
« Il est de notoriété publique que les grandes maisons de publicité de Madison
avenue à New York présentent et lancent les politiciens sur le marché comme
elles le feraient d’une lessive ou d’un déodorant ».
Les « relations publiques » et la
« publicité » ont la même origine, la propagande initiée entre
autres par E. Bernays, le neveu de Freud. Le théoricien du capitalisme avancé.
Le miracle de la publicité, c’est qu’elle est capable de faire valoir une
fiction autour de son objet, de l’enrober d’une petite histoire, d’un conte,
d’une légende, d’un imaginaire onirique qui du coup déréalise l’objet et sape
toute perception objective. En achetant une voiture vous devenez un héros, un
parfum, une déesse, des préservatifs, un parangon de virilité sauvage… c’est
complètement illusoire, mais tellement glamour ! Et en politique, vous aller
vénérer le spectacle, les outrances, les coups de gueule, comme vous allez dans
le monde économique vénérer les winners qui suscitent admiration et envie. Juste
pour l’image d’un moi impérial auquel on peut s’identifier.
3) Mais il y a un côté sinistre de la
farce. Bernays avait fort bien assimilé les leçons de tonton Freud et compris
qu’il faut prendre les hommes par leurs pulsions, par leur inconscient et non
par leur raison. Ce qui veut dire bien sûr la sexualité. Quelques décennies plus
tard après la modeste réclame, viendrait le psycho-marketing qui saurait à la
perfection user du ressort mécanique de la pulsion sexuelle. On entrerait alors
dans l’ère du narcissisme radical, ce que Bernard Stiegler appelle le
capitalisme pulsionnel. Nous sommes en plein dedans et pour radical il l’est,
c’est même radical dans les bas-fonds… du slip.
Sur ce point, il faut avouer que
Christopher Lasch a écrit des pages tout à fait géniales. Si, explique-t-il,
dans les années d’après-guerre un personnage comme Willy Norman, d’Arthur
Miller, représentant de commerce qui ne demande rien d’autre qu’ajouter à son
travail la satisfaction d’être aimé pouvait incarner un conformisme, nous sommes
aujourd’hui dans une toute autre configuration. « Dans les années 70 … il semble
bien que ce soit la prostituée, plutôt que le V.R.P. qui incarne le mieux les
qualités indispensables à la réussite dans la société américaine. Elle aussi le
vend pour de l’argent, mais on ne saurait dire que sa séduction représente le
désir d’être aimé. Elle souhaite ardemment susciter l’admiration mais n’a que
mépris pour ceux qui la lui offre et ne tire donc que peu de satisfaction pour
sa réussite sociale ». La séduction devient manipulation à un étage primal.
Ainsi ; la prostituée « exploite la morale du plaisir qui a remplacé celle de la
réalisation de soi, mais sa carrière, plus que toute autre, nous rappelle que
l’hédonisme contemporain, dont elle est le symbole suprême, ne prend pas
naissance dans la poursuite du plaisir, mais dans la guerre de tous contre tous,
dans laquelle même les rencontres les plus intimes deviennent une forme
d’exploitation mutuelle ».
Comme la figure de la prostituée incarne à la perfection l
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© Philosophie et spiritualité, 2019, Serge Carfantan,
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