Leçon 69.    La raison et le sensible      pdf téléchargement     Téléchargement du dossier de la teçon

   Percevoir, c'est percer du regard, voir à travers, ce qui suggère que la perception correcte atteint d'emblée la réalité en traversant le flou de l'apparence. La percée, c'est l'intention. Le regard dirigé, l'intentionnalité qui vise un objet. Mais dans la perception, l'objet compte bien plus que le sujet. L'objet a le privilège de la réalité. Si nous sommes un peu attentif, nous entendrons sonner une idée différente dans voir. Le voir suggère une ampleur, une ouverture qui n'est pas limitée à un objet. Dans le voir, il n'y a pas le regard inquisiteur qui veut percer. Que voulons-nous atteindre en percevant? Un objet défini. Identifier un objet est essentiel, car dans l'attitude naturelle, l'objet équivaut à la réalité. Dans l’attitude naturelle, nous n’avons aucun mal à imaginer que « derrière » nos sensations, il y a bel et bien une réalité : quelque chose qui existe « en-soi », indépendamment de moi et qui m’envoie, on ne sait trop comment, telle ou telle sensation. L'intellect pose un monde extérieur face au monde intérieur, suppose une réalité qui est cause de ce que je sens et mes sensations sont des effets de cette existence extérieure.

    Seulement cette idée d’une réalité de « derrière » les fagots, cachée, et qui m’affecterait via les sens, c’est tout de même assez obscur ! Pourquoi ne pas considérer que la réalité et ce qui apparaît dans la sensation ne sont qu’une seule et même chose ? Après tout, mes sens ne me donnent-ils pas directement la réalité ? Ou bien, devons-nous penser que ce qui est réel, ... Mes sens ? Ma raison ? La raison peut-elle me permettre de savoir quand une sensation renvoie à une réalité ?

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A. Le concept de réalité et l'objectivité   

    Partons donc du sens commun, de l’attitude naturelle, telle qu’elle se déploie dans la vigilance. Je me lève le matin dans une chambre où le chauffage est éteint. Je dis que « l’air est glacé ». J’ouvre la fenêtre et il y a dans la cour un arbre majestueux , je dis que « les fleurs sont rouges ». De même, je dis, « la bouilloire est brûlante », le « panier de bois est lourd », « le chocolat sent bon », « le café est amer », « la moto qui vient de passer est bruyante ». A chaque fois, je pense désigner une qualité objective : de l’air, de la fleur, de l’eau etc. Il appartient à l’attitude naturelle que de croire que les qualités sensibles appartiennent aux choses. Une chose, c’est donc, du point de vue de l’attitude naturelle, une sorte de substance, pourvue de toutes sortes de propriétés qui sont « dedans ». Et je suis persuadé que les qualités sont réellement dans les choses, mieux : je suis persuadé que le monde est exactement tel que je pense qu'il est et quiconque le verrait d...

    Seulement, ce que j’ai oublié, c’est que c’est moi qui perçois et que je ne peux pas faire abstraction de moi, et croire, sans naïveté, que ma perception est objective. Non, ma perception est subjective et c’est justement ce qui fait sa richesse. Il ne peut pas y avoir de perception sans un sujet percevant qui structure la perception. Le rouge des fleurs est invisible aux abeilles. Le système nerveux de l’abeille la rend aveugle au rouge, mais elle perçoit la fleur avec des ultra-violets, donc dans une couleur pour laquelle, nous autres humains, n’avons pas de nom. Ai-je le droit de dire que je vois la « vraie » couleur de la fleur ? Le concept de "vraie couleur" n'a aucun sens. Il dépend de qui perçoit la fleur. La perception dépend du sujet qui perçoit, la perception de la fleur est une expérience de celui qui perçoit la fleur. Cela ne dit rien sur ce qu’est «en-soi » la fleur. Il se trouve qu’en tant que sujet humain, j’appréhende la fleur d’une certaine façon et qu’un autre sujet humain confirmera quand je lui dirai que la rose est rouge et les œillets jaunes. Le bruit de la moto suppose quelqu’un pour le percevoir. L’air est glacé pour celui qui est fiévreux et malade. Une eau à peine tiède

..     ---------------L’inconvénient de cette manière de voir, c’est qu’elle installe la connaissance dans le relativisme le plus complet. C’est ce que soutenaient les sophistes de l’antiquité, en disant que la vérité n’est alors rien d’autre que la sensation que j’éprouve. Si tout ce que je dis est relatif à des sensations fuyantes et variables, alors je ne peux rien affirmer qui soit constant, vrai et universel sur la réalité donnée dans la perception. Il n’y a plus de science possible, puisque la science par définition est fondée sur une approche qui cherche l’universel. Tout est singulier, tout est subjectif au sein de la sensation.

    Pour résoudre cette difficulté, on a alors pensé à l’aube de la science moderne, (texte) et notamment à partir de Galilée, qu’il fallait nécessairement distinguer les qualités premières de la chose et les qualités secondes liées à un expérimentateur humain. Mettons que « chaud », « froid », « lourd », « rouge » soient des qualités secondes, subjectives, variables suivant le sujet humain qui les éprouve. Elles sont donc très relatives. Ne mettons dans les qualités premières que la forme, le volume, le mouvement, ce qui appartient aux choses et subsiste, même si il n’y a personne pour les sentir ( ?!!). Disons alors que la science ne retient que les qualités premières sur lesquelles elle pourra effectuer des mesures et qu’elle laisse de côté les qualités secondes qui sont trop subjectives et l’objectivité définira la réalité.

    Il y a un passage très célèbre des Méditations métaphysiques Descartes pose cette question de la réalité du sensible. Descartes prend l'exemple d'un morceau de cire tiré de la ruche (texte). Il en décrit les qualités ainsi : "il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore l'odeur des fleurs dont il a été recueilli; sa couleur, sa figure, sa forme sont apparentes, il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son". Nous reconnaissons ici tous les éléments qui font une appréhension sensible du monde, la Vie telle qu'elle se donne à nous dans la plénitude des cinq sens. Pour chacun de nous, la Vie est cela et rien d’autre : le froid du petit matin, le parfum du café dans la cuisine, la surprise du soleil levant, comme aussi le calme du lac, le silence profond du désert, la paix répandue sur des collines. La Vie ne se connaît elle-même que dans ...

    Seulement, dira-t-on d’un point de vue scientifique, tout cela reste bien trop "subjectif" ! Comment mesurer objectivement la « douceur », le "calme", la « surprise »? La « paix »? Ce n’est pas objectif et seul ce qui est objectif est mesurable. Or, dans l’approche objective de la science, seul ce qui est mesurable est réel. (texte) Mesurons ce qui est mesurable, mesurons ce qui peut se quantifier et laissons de coté le reste. Dans l'exemple de la cire, que reste-t-il de son appréhension, si on met de coté les qualités secondes? Descartes observe que les qualités sensibles sont variables, changeantes et inconstantes. Nous ne pouvons rien fonder d’objectif sur une sensation fuyante, sur la subjectivité des qualités secondes. Que se passe-t-il si j’approche le morceau de cire du feu ? « Ce qui restait de saveur s’exhale, l’odeur s’évanouit, sa couleur change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s’échauffe, à peine peut-on le toucher, et quoi qu’on le frappe, il ne rendra plus aucun son ». Où sont la couleur, la solidité, le son, la figure, l'odeur? Où est donc l’élément constant dans le changement appelé « cire » ? Objectivement, comment se présente la cire ? Nous n’hésitons pas un instant pour dire : « La même cire demeure-t-elle après ce changement ? Il faut avouer qu’elle demeure et personne ne le peut nier ». Cela veut dire que l'esprit ne peut pas s’empêcher de supposer l’existence d’une substance qui demeure identique, une chose qui seraient pourvue de propriétés objectives différentes des qualités subjectives que nous pouvons ressentir à son contact. C’est l’esprit qui élabore un concept de l’objet indépendant du sujet. Donc, selon Descartes, si on élimine le "subjectif" que reste-t-il ? « il ne demeure rien que quelque chose d’étendu, de flexible et de muable ». Les qualités premières et c’est tout : la matière. La cire est capable de recevoir une variété d’extensions dans l’espace, une variété de formes qui font d’elle une chose mesurable. C’est ce que nous disions, l’approche objective de la connaissance par nature ne retient du phénomène que ses qualités premières : forme, volume et mouvement. On va mesurer, peser la cire, identifier ses propriétés, comme la fluidité et on aura décrit objectivement sa nature. Cf. John Locke Essai sur l'Entendement humain. (texte)

    ... discrédit jeté sur la subjectivité qui va s’installer dans la représentation du monde issue de la science moderne et le culte de l’objectivité qui est le fond commun de notre représentation. Nous finirons par penser en Occident que objectivité=raison et que subjectivité=irrationnel. Malebranche, dans le prolongement de Descartes, le formule ainsi : « je compris clairement, que de consulter mes sens, et chercher dans mes propres modalités, c’était préférer les ténèbres à la lumière et renoncer à la Raison ». Il y a un « jour » sous lequel se montre le savoir, le jour de l’objectivité, et une nuit où le savoir disparaît, la nuit de la subjectivité. Cela signifie que le monde de la science se constitue de manière indépendante du monde de la Vie. Le monde de la science est de part en part conceptuel, abstrait, (R) il est une représentation objectivée de la réalité. Dans cette représentation, explique Malebranche, la lumière n’est « ni dans le soleil, ni dans l’air que nous voyons, ni les couleurs sur la surface des corps ». Il n’y a qu’un phénomène physique de propagation de la lumière venant frapper le nerf optique et donner lieu à une expérience qualifiée de colorée. La qualité « couleur » est une expérience du sujet. « J’ai compris de même, que la chaleur que je sens n’étant nullement dans le feu, ni le froid dans la glace, que dis-je ni de la couleur même dans mon propre corps…ni la douceur dans le sucre, ni l’amertume dans l’aloès, ni l’acidité dans le verjus, ni l’aigreur dans le vinaigre ». Quand donc j’éprouve du chaud ou du froid, de la douceur ou de l’amertume, de l’acidité ou de la douleur, ce n’est pas quelque chose que je puis attribuer à l’objet, mais seulement à mon expérience subjective de l’objet. L’objet, en tant que phénomène scientifique, se définit par une explication qui ne fait pas intervenir la subjectivité des qualités secondes, mais s’en tient à l’objectivité des qualités premières. Il y a une composition chimique du vinaigre, une température de l’eau, une altération nerveuse dans une blessure qui donne lieu à la sensation de douleur. Ce monde exact des causes objectives est ce qui intéresse le scientifique, et pas le monde de la vie qui reste bien trop flou et subjectif. Dans ce monde, il n’y a pas de joie, mais des sécrétions hormonales produisant une excitation, pas de mélancolie, il y a un état

    La situation est au final assez étrange. La valeur de ce  qui, du point de vue de la subjectivité vivante, nous semble concret et réel – les qualités sensibles qui s’offrent à nous dans l’expérience – est inversée. Notre monde sensible est bien subjectif, assez irréel et donc finalement plutôt de l’ordre d’une sorte d’abstraction imaginaire pour celui qui tient en main le microscope, le chronomètre, le spectrographe, l’oscilloscope, etc. ! Pour lui, le monde réel, c’est le monde des faits objectifs, le concret ce sont des chiffres, des données, un relevé précis, des courbes, des mesures, des statistiques : … ce qui semble pour la subjectivité bien abstrait, loin du réel dans le vif du vécu ! ! Mais c’est objectif ! (texte) On ne va pas faire mentir les sondages, on ne va pas discuter les mesures et la puissance des instruments scientifiques. Le seul problème, c'est que nous ne nous reconnaissons pas nous même dans cette objectivité, nous ne reconnaissons pas vraiment notre conscience. Faut-il dire qu’il y a deux « réalités » ? Une réalité objective, (celle de la science) une réalité subjective (celle du sujet conscient) ?  (texte)

 B. Le monde de l'esprit et le sensible

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     © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
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