Leçon 303.   Science et scientisme        pdf téléchargement     Téléchargement du dossier de la teçon

     Quand nous rencontrons un -isme dans une expression, il faut y voir une doctrine. Une doctrine qui organise une action sociale et politique, est une idéologie. Enfin, un -isme s’emploie comme système revendiqué comme tel (comme l’existentialisme pour Sartre) ou bien comme expression péjorative (comme l’intégrisme des religions). Il est remarquable que le scientisme présente tous ces caractères à la fois. Le terme apparaît historiquement sous la plume de Romain Rolland pour désigner un courant très vivace au XIXème siècle dont l’une des formes a été le positivisme d’Auguste Comte. Il comporte trois articles de foi : a) la science est le seul savoir authentique, donc le meilleur des savoirs ; b) la science est capable de répondre à toutes les questions théoriques, du moment que ces questions sont formulées de manière scientifique ; c) il est souhaitable de confier aux scientifiques le soin de toutes les affaires humaines (morale, politique, économie etc.).

     Il n’en faut guère plus pour se rendre compte qu’il s’agit d’un projet totalitaire. La Modernité et dans la foulée le siècle des Lumières, ont mené une critique sévère des ambitions totalitaires de la religion. Après les expériences violentes du XXème siècle, la postmodernité a développé une critique sans concession des ambitions totalitaires des idéologies politiques.  Mais le scientisme lui a survécu et il est très présent dans nos mentalités. Il existe sous une forme pure dans le courant positiviste au XIXème siècle et dans la science-fiction qui pousse jusqu’au bout la techno-science, comme Le techno-centre dans Hypérion de Dan Simmons.  Il existe sous une forme atténuée, bien que très active dans la postmodernité, car en conflit direct avec des courants de pensée relativistes issus des sciences humaines.

     Faut-il prendre au sérieux le scientisme, ou le considérer comme une idéologie obsolète ? Est-ce le fil conducteur du projet de civilisation de l’Occident, comme le prétendent Pierre Thuillier, ou Jacques Ellul ? Ou le cri de ralliement d’une espèce intellectuelle grégaire en voie d’extinction ? Quelle place lui revient dans nos mentalités et nous conduit-il ?  

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A. Le meilleur des savoirs

     Commençons donc par la première proposition  : la science est le seul savoir authentique, donc le meilleur des savoirs.  Pour le scientiste, c’est une évidence. « Il est entendu que « la science » est le savoir le plus parfait et doit devenir la panacée universelle ». Ce qui veut dire ? Dans d’autres cultures que celle de l’Occident, il n’y a que des savoirs médiocres, magiques, folkloriques, ésotériques, religieux, mais dépourvus de rigueur scientifique. Une des plus grandes fiertés de l’Occident est d’avoir élaboré « la » science, ce qui signifie la science pure - idée que nous avons tous en tête quand nous parlons de la science alors que nous devrions plutôt parler « des » sciences.  Grâce à la méthode expérimentale, nous avons réussi à élaborer un savoir objectif. Si la science est le meilleur des savoirs, c’est parce qu’elle est un savoir objectif. Elle est célébrée à ce titre au XIXème siècle. Il n’est pas bien difficile à l’époque de trouver une apologétique de la science dans la littérature. On n’a que l’embarras du choix. Par exemple en 1910, celle de J. Novicow : « La science est ce qu’il y a de plus auguste au monde. C’est notre dernière instance. Il n‘y a rien au-dessus. Pour les esprits populaires, elle est comme la plus haute des déesses. Fort heureusement pour le genre humain, le prestige de la science augmente tous les jours. Et certes, plus la civilisation avancera, plus il augmentera encore. D’abord parce que la science fera des découvertes toujours plus nombreuses, plus profondes et plus surprenantes ; ensuite parce que les hommes, affranchis des conceptions mythologiques et enfantines, auront les esprits mieux préparés à recevoir les enseignements de recherches positives, précises et exactes. Déjà l’autorité sans appel de la science n’est plus contestée par le grand public pour tout ce qui concerne les faits physiques et biologiques. Bientôt sans doute, on fera le dernier pas, et l’autorité de la science s’imposera d’une façon aussi complète dans le domaine des connaissances sociales. Alors on arrivera à faire une politique rationnelle, comme on fait maintenant des machines électriques rationnelles, parce que construites uniquement sur des données positives et non sur les tendances subjectives des physiciens ».

1) « Positive » a ici un double sens, voulant dire scientifique conformément au positivisme d’Auguste Comte et opposé à négatif, dans les concepts duels positif/négatif. En quelques générations le positivisme a réussi une OPA sur le mot « positif » au point que l’usage a fini par l’accepter. Pour ceux qui ont une certaine culture, « donnée positives » se comprend de manière technique, « positif » devenant équivalent de « scientifique », pour ceux qui n’ont pas cette culture, ils comprendront à leur manière, « positif », c’est « très bien » ! Comme quand on nous demander de positiver. De sorte que, en arrière-fond, l’opposé, négatif est inconsciemment associé à non-scientifique. Et c’est bien le cas, le scientisme fonctionne effectivement par rejet de tout ce qui est savoir traditionnel, culturel etc. qui tombe dans l’ordre du médiocre, approximatif, non-rigoureux, superstition, remèdes de bonne femme et sorcellerie. Non, non, si la science est le meilleur des savoirs, c’est qu’elle suit une approche objective dont le mérite est qu’elle écoute seulement la voix des faits. Son rôle est de rassembler des faits, puis par induction de dégager une loi qui puisse en rendre compte. La science met en œuvre un faitalisme conséquent et efficace. Si le fatalisme est une soumission à la mort, le faitalisme est une soumission aux faits, au sens tout à fait habituel où on dit que dans l’approche scientifique, l’esprit doit s’incliner devant les faits, les faits sont têtus et ils s’imposent à nous. Mais encore faut-il les traiter comme il convient, c’est-à-dire objectivement. C’est la grande idée de la méthode expérimentale, véritable fer de lance du scientisme, qui va des faits, vers l’hypothèse, puis sa vérification dans l’expérience. D’où la supériorité incontestée de la science et le triomphe de la mesure qui établit chiffre à l’appui les preuves scientifiques. Il ne faut surtout pas nuancer ce mot de « supériorité » sous peine de perdre la quintessence idéologique du scientisme. La science est le savoir supérieur là où tous les autres sont inférieurs. L’adjectif « meilleur » est pleinement justifié par les acquis de la physique, de la chimie, de la génétique, de la biologie moléculaire. Les méthodes des sciences exactes, expérimentales et mathématisées, sont les seules méthodes fiables et valides, et le programme du scientisme est de les appliquer à tous les domaines de connaissance objective possibles, qu’ils soient biologiques, sociaux, psychologiques, économiques, anthropologiques etc. Toutes les disciplines doivent copier le modèle de la physique et le répliquer dans leur domaine propre, c’est le réductionnisme physicaliste. On verra donc apparaître un positivisme historique, avec Langlois et Seignobos, une sociologie scientifique, avec Durkheim, un positivisme logique, avec le cercle de Vienne, un positivisme juridique, un positivisme linguistique etc. et même par contagion une « science des textes » en littérature. Rien n’y réchappe

 

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     © Philosophie et spiritualité, 2020, Serge Carfantan,
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