Textes philosophiques

Henri Frédéric Amiel     le paysage est un état d'âme


     - Promenade d'une demi-heure au jardin par une fine pluie.  - Paysage d'automne. Ciel tendu de gris et plissé de diverses nuances, brouillard traînant sur les montagnes à l'horizon; nature mélancolique, les feuilles tombaient de tout côté comme les dernières illusions de la jeunesse sous les larmes de chagrins incurables - nichée d'oiseaux babillards s'effarouchant dans les bosquets et s'ébattant sous les branchages comme des écoliers entassés et cachés dans quelque pavillon - le sol jonché de feuilles brunes, jaunes et rougeâtres - les arbres à demi dépouillés, les uns plus, les autres moins, fripés de roux, de citron, d'amarante (ordre de dépouillement: catalpa, mûrier, acacia, platane, tilleul, ormeau, lilas) - les massifs et buissons rougissants - quelques fleurs encore: roses, béquettes, capucine, dahlias rouges, blancs, jaunes, panachés, égouttant leurs pétales, des pétunias flétris, des mesembryanthemum au riche incarnat et dont le feuillage en couronne éclipse par sa teinte les fleurs mignonnettes, mauves roses, téraspics lilas -maïs desséchés, champs nus, haies appauvries. - Le sapin, seul vigoureux, vert, stoïque au milieu de cette phtisie universelle; éternelle jeunesse bravant le déclin. Tous ces innombrables et merveilleux symboles que les formes, les couleurs, les végétaux, les êtres vivants, la terre et le ciel fournissent à toute heure à l'oeil qui sait les voir, m'apparaissent charmants et saisissants. J'avais la baguette poétique et n'avais qu'à toucher un phénomène pour qu'il me racontât sa signification morale. J'avais aussi la curiosité scientifique, j'enregistrais et questionnais; pourquoi le rouge domine? ce qui fait durer inégalement les feuilles? etc.

     Un paysage quelconque est un état de l'âme,  et qui sait lire dans tous deux est émerveillé de retrouver la similitude dans chaque détail. La poésie est plus vraie que la science, parce qu'elle est synthétique et saisit dès l'abord ce que la combinaison de toutes les sciences pourra tout au plus atteindre une fois comme résultat. L'âme de la nature est devinée par le poète, le savant ne sert qu'à accumuler les matériaux pour sa démonstration. L'un reste dans l'ensemble, le second vit dans une région particulière. L'un est concret, l'autre abstrait.

     L'âme du monde est plus ouverte et intelligible que l'âme individuelle, elle a plus d'espace, de temps et de force pour sa manifestation.

Journal intime octobre 1852, extrait tiré de Anne Maurel Le Pays intérieur, Collection Bouquin, p.282-283.

Indications de lecture:

      Voir la leçon Philosophie de la Nature, le propos d'Amiel est très proche d'Emerson.

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