Leçon 287.    Travail et spiritualité      

     Rien que ce titre et déjà, on peut imaginer la moue : « Qu’est-ce que vient faire ici la religion ? Le travail c’est une question d'activité, de pouvoir d’achat, de revenu, de socialisation, pas de la spiritualité ». Il y a un dessin de Sempé assez drôle où on voit un orateur sur une estrade, parler devant un parterre de ménagères de 50 ans avec leur cabas (d’où émerge quelques poireaux) des ménagères qui grincent méchamment des dents quand il dit : « maintenant parlons de spiritualité » ! Très suggestif. En plein dans le mille de la question que nous allons traiter.

     Tout d’abord, conformément à ce que nous avons montré ailleurs évitons de confondre spiritualité et religion. La spiritualité désigne le chemin de l’expérience, de la découverte de soi, de la présence à soi et de la pleine conscience. Il peut y avoir une démarche spirituelle en dehors des religions et une religion sans véritable spiritualité, auquel cas on affaire à une morale. Il peut aussi y avoir spiritualité dans un courant religieux, auquel cas on parle plutôt de mystique.

     Donc, si la spiritualité a rapport avec la conscience de soi, le lien avec le travail peut faire sens et pour tout dire, c’est peut-être là le nœud du problème : mon travail est-il un travail vivant, peut-il avoir une dimension spirituelle ? A contrario, cela fait des siècles que l’on oppose le domaine profane de l’action et le domaine sacré du spirituel. Des siècles que l’on admet qu’une démarche spirituelle est incompatible avec la vie dans le monde et suppose un retrait hors du monde et surtout en dehors du domaine du travail ! Le monde du travail est matérialiste, si vous avez des aspirations spirituelles, il faut vous faire moine, entrer dans un monastère, un couvent etc. Mais la spiritualité et le travail sont-ils incompatibles ? Ne faut-il pas se méfier de cette manie de créer une dualité là où il n’y en a pas ? En bref, sur quoi repose la justification de la dualité travail/spiritualité ?

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A. Déni matérialiste, refus ascétique

      Nous avons vu précédemment à quel point le concept de travail était fortement impacté par des croyances culturelles. A vrai dire, pour comprendre le travail, il faut partir des croyances pour aller vers la réalité et non l’inverse. Or, s’il est une croyance qui traverse de part en part notre histoire, c’est bien celle qui dit que le travail dans le monde et la libération spirituelle sont opposés. Pourquoi ? Cela ne date tout de même pas de l’apparition du capitalisme en tant que système économique dominant.

    1) Voyons par exemple ce que dit S. Aurobindo de l’opposition entre le développement historique de l’Inde et celui de l’Europe : « Dans l’Inde, si le résultat a été un immense amoncellement des trésors de l’Esprit – du moins quelques-uns – il a été aussi une immense faillite de la vie ; en Europe, l’accumulation des richesses et la triomphante maîtrise des pouvoirs et des possessions de ce monde ont conduit à une égale faillite dans les sadhuschoses de l’Esprit». Dans l’expression refus ascétique (dans un sens que Nietzsche ne désavouerait pas), Aurobindo entend le pôle extrême du désir de sublimer l’esprit contre le corps, les valeurs spirituelles contre les valeurs mondaine. Tant qu’il était exclusivement réservé à un ordre de reclus, il ne pouvait affecter l’ordre social, mais quand il a peu à peu pénétré les mentalités, il a conduit à l’idée que la vie matérielle était condamnée à l’illusion, la recherche spirituelle devait être une évasion, ce qui a entrainé une désagrégation des structures sociales, la pétrification du système des castes et un déclin misérabiliste. Le même processus s’est produit en sens inverse quand la culture européenne s’est lancée dans la conquête technique de la Nature avec le succès que l’on sait. Ce qui a eu pour effet peu à peu d’occulter de plus en plus la dimension spirituelle de l’être humain. Aurobindo emploie l’expression symétrique de déni matérialiste. On donc deux orientations antagonistes : « Le matérialiste est en droit, de son propre point de vue, de soutenir que c’est la matière qui est réalité, que le monde relatif est la seule chose dont nous puissions être sûr, que l’au-delà est entièrement inconnaissable, sinon même non-existant, un rêve du mental, une abstraction de la pensée se dissociant d’avec la réalité ». L’ascète « épris de cet au-delà n’est pas moins en droit de son propre point de vue, d’affirmer que c’est le pur Esprit qui est réalité, la seule chose non-soumise au changement, à la naissance et à la mort, que le monde relatif est une création du mental et des sens, un rêve, une abstraction de sens inverse ».

     Terrible dualité mais dualité très efficace pour la fabrique des préjugés. Le refus ascétique à l’intérieur des religions a conduit à cette loup wall streetvision caricaturale qui consiste à identifier la spiritualité à une démarche qui méprise le corps et éloigne du monde, une démarche réservée au reclus, au moine, à l’anachorète, au sadhu, à l’ermite qui s’enferme dans une grotte pour méditer etc. Le genre de personne pour qui le sens de la vie se situe hors du monde et bien sûr, tous ces feignants ne travaillent pas ! Le déni matérialiste à orienté la vie vers le monde considéré massivement comme réel, d’où l’idolâtrie du corps et progressivement la dépréciation de l’esprit, jusqu’à la négation de l’âme. Pas de Transcendance. Bref, au final, l’homme fonctionnel, l’homme compris comme animal machine. Parvenu à ce point, le sens de la vie doit se réduire à sa matérialité et la vie à des conditions de vie. Dans cette perspective, n’a de valeur et d’importance que ce qui se montre, se chiffre et se mesure, l’objectif et l’objectivable. La dimension spirituelle évaporée, l’humanité devait être embarquée dans un destin de consommateur et de technicien. Et là, attention, il faut être productif et travailler dur. Travailler dur pour y arriver. Pour réussir sa vie : il y a tellement de conditions à réunir, ce n’est pas de tout repos. Le héros et le champion, c’est l’arriviste dans la sphère du pouvoir et de l’argent. La mesure du succès, l’ascension sociale, la pléthore des objets du désir, le luxe qui déborde et recouvre les besoins. Mais l’esprit dans tout cela, on s’en passe très bien et l’âme personne ne sait ce que c’est, ni même si elle existe.

       2) A moins que… à moins que… … l’on ne décide de faire tout de même une petite place à la « spiritualité », mais sous une forme socialement identifiable, c'est-à-dire celle d’une religion. Mais, dans ce cas, que veut dire une place accordée à la « spiritualité » à côté du « travail » ? Un temple, une église et une mosquée au milieu des hangars industriels ? Une salle de prière dans l’entreprise comme on en trouve dans les hypermarchés ? C’est mélanger torchons et serviettes, le travail relève de la sphère publique, la religion de la sphère privée. Un lieu de travail rassemble des personnes qui se mobilisent autour d’un service (ou du moins c’est à quoi le travail devrait ressembler), ce qui importe c’est la qualité des relations entre ses membres et la contribution qu’ils apportent au bien commun. Ce qui suppose une cohérence dans le projet et une certaine unité entre les êtres humains au travail, sans quoi rien ne constructif n’est possible. Or dans l’état actuel de déliquescence des religions, l’irruption ostentatoire du religieux dans le domaine du travail est un puissant facteur de division. Tout le contraire d’un renforcement de la cohésion et de l’unité. Elle ne peut que générer une réactivité et des rapports conflictuels. Le croyant a tout à gagner à porter sa religion sur le plan de l’intériorité sans la faire entrer en conflit avec les exigences du service qu’il exerce dans le travail. Si elle lui permet de sauvegarder son intégrité morale, par exemple face à des pratiques malhonnêtes, ou le manque de respect d’autrui, tant mieux. C’est un point d’appui pour la morale et personne ne va s’en plaindre. Par contre s’il s’avise de faire entrer du religieux dans l’entreprise, de faire du prosélytisme, d’imposer à d’autres ses croyances, ses règles, et ses interdits, il y a conflit ouvert. Dans un monde tel que le nôtre où il faut combattre le terrorisme, où la religion est devenue un refuge identitaire, le bon sens veut que l’on adopte dans le cadre du travail la règle de la laïcité. Le concept de laïcité a tout son sens dans la séparation de l’Etat, qui est la sphère publique régie par le droit, et la religion, qui est la sphère privée régie par un faisceau de croyances soudées autour d’une foi. Etant donné que la même distinction entre public et privé se retrouve dans la relation entre travail et religion, nous avons tout à gagner à appliquer le même principe.

    3) L’idée sera d’autant plus claire si nous remplaçons un mot dans notre intitulé : à la place de « travail et spiritualité », mettons « travail et religion ». Cela ne sonne pas du tout pareil. Les implications ne sont plus les mêmes. Pour le coup, c’est carrément une autre leçon qu’il aurait fallu écrire. Les mots « religion » et « travail » accolés ensemble font surgir une problématique nouvelle qui exige entreprise et religionrésolution. Ils enveloppent une tension émotionnelle et souffrent d’une très lourde pesanteur historique. Pour libérer le sens du travail, il faut déposer le fardeau de croyances que la religion lui a imposé. Nous n’allons pas répéter ici tout ce qui a été dit plus haut à ce sujet. Le travail, instrument de torture, châtiment qui fait suite au péché originel, malédiction ensuite habilement surmontée dans le Protestantisme. Le travail comme acte religieux équivalent à la prière et instrument du salut de l’homme. L’oisiveté mère de tous les vices et symptôme du péché. Le travail comme unique sens de la vie sur Terre pour le salut de l’âme. La vocation comme voie à suivre guidée par la providence. Dans la foulée, le travail frénétique jusqu’à épuisement des fonctions vitale justifié religieusement. Le non-travail, comme paresse, péché coupable méritant punition. Le travail imposé pour avoir le droit de manger. L’apôtre Paul : que celui qui ne travaille pas, qu’il ne mange pas non plus. Jusque dans les écoles où les paresseux étaient suspendus dans une cage au-dessus de la table à manger. Ils n’avaient pas assez travaillé et ne méritaient pas de manger, etc.

    Mais attention, croyances religieuses typiquement occidentales devenant absurdes hors contexte, comme en témoigne par exemple la confrontation des Européens avec la culture des amérindiens dont parle Pierre Clastres. L’indien ne connaissait pas le péché originel, les histoires de chute et de repentir et il ne connaissait pas le travail au sens où nous l’entendons, juste une activité minimaliste d’agriculture. D’où la rage des Espagnols devant ces gens que l’on n’avait pas dressé au travail. L’indien était donc un fainéant. Alors les Espagnols le mirent au travail… comme esclave dans les mines pour extraire de l’or. Et l’Indien, en apprenant du conquérant la vraie religion apprit aussi ce qu’était le vrai travail.

    Sur combien de tombes peut-on trouver une épitaphe du genre « ci-gît --- qui a consacré sa vie au travail » ? Le terme « consacré » (cum, avec, sacré) a fini par n’avoir plus qu’un seul sens en Occident : se sacrifier religieusement dans le travail comme on prie avec ferveur au confessionnal. Avec tout ce que cela implique. Du point de vue des croyances judéo-chrétiennes un labeur pénible ici-bas entrait en symbiose avec le sacrifice du Fils de Dieu sur la croix, pour un mérite futur là-haut - et là-haut on ne travaille pas. Adam et Eve n’étaient pas au turbin. Donc en conclusion : « Trimons et gardons la foi, au Ciel on sera libéré du travail ».

     Bref, tout un bagage de croyances incrustées dans nos mentalités et portées de génération en génération. Autrement dit, c’est certain beaucoup de moralisation religieuse, mais quelle spiritualité ? Et quelle spiritualité au travail ? La religion a-t-elle seulement dressé un rempart contrer le déni matérialiste ? Nous avons mille preuves que non. C’est tout le contraire, elle est allée dans le même sens. En donnant une caution religieuse au travail au titre d’une consécration nécessaire au salut de l’âme pour trouver grâce devant Dieu, elle a apporté un appui formidable à l’expansion d’un système économique appelé capitalisme. Vrai matérialisme. Ce que démontre Max Weber. Et il va jusqu’à dire que c’est même l’esprit du capitalisme qui a son origine dans la religion, en l’espèce, l’éthique protestante. Nous comprenons donc que dans le contexte occidental, le refus ascétique devait disparaître, balayé par la religion elle-même. Il ne pouvait donc survivre que dans les marges de la société, dans la mystique comme on le trouve chez Pascal. Pour le reste, dans un monde converti au travail, la religion s’accommoderait très bien du déni matérialiste.

     Et pourtant, le message originel des Evangiles pouvait donner une dimension spirituelle au travail. En termes sanskrits, nous pourrions dire que les Evangiles enseignent seva, le serviced’autrui à l’intérieur du travail, ce qui est intimement lié à la voie spirituelle qu’en Inde on appelle karma-yoga. Les Evangiles insistent aussi sur la charité et condamnent l’usure et l’avidité qui convoite les biens de ce monde. Mais il faut croire que cette partie du message a été oubliée, elle a pu guider les ordres monastiques comme les disciples de François d’Assise, les franciscains, mais la dimension spirituelle du travail s’est perdue en Occident.

B. En quête de sens

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[1] Cf. L’Ouverture philosophique, Almora, ch. VII.

   

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     © Philosophie et spiritualité, 2018, Serge Carfantan,
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