Dans une
leçon précédente portant sur la croyance, nous
avons montré pourquoi, en raison de l’identification de l’esprit à ses propres
constructions mentales, nous sommes portés à croire dans toutes nos propres
pensées sans jamais les remettre en question. Nous terminions en disant qu’il
est possible de distinguer les
croyances périphériques,
que nous serions éventuellement prêts à lâcher et les
croyances centrales
que nous ne voudrons pas lâcher, parce qu’elle ont un rapport étroit avec
notre
sens de l’identité.
Quel rapport y a-t-il entre le sens de l’identité propre à l’ego et la croyance ? En apparence, une croyance est consciente. Je peux, en adhérant à telle ou telle opinion, croire qu’elle est juste, même si je ne sais pas vraiment comment justifier mon adhésion. Il se pourrait bien que questionné sérieusement (mais pourquoi croyez-vous cela ?) j’ai quelques difficultés à donner de véritables raisons. Le fait, c’est : j’ai mes croyances, j’ai mes opinions et j’y tiens. Mes croyances m’appartiennent, font partie de moi et cela suffit pour que je les garde. Nous voyons tout de suite que la croyance a un rapport avec le sens de l’appartenance de l’ego.
Nous avons montré longuement que l’ego n’est pas une structure réellement consciente. Alors ne serait-il pas possible que les croyances qu’il entretient soient très largement inconscientes ? Ici le mot « inconscientes » veut dire : qui n’a jamais considéré dans une investigation sérieuse. Nous pouvons conserver par devers nous des croyances sur lesquelles nous ne nous sommes jamais posé la question de savoir si elles étaient vraies ou fausses. Or une croyance, tant qu’elle est présente, est active. Est-il possible de croire dans des idées erronées sans s’en rendre compte ? En quel sens peut-on parler de croyances inconscientes ? Quelles relations ont nos croyances inconscientes avec notre sens de l’identité ?
Une croyance est consciente quand elle est formulée clairement par le sujet dans le langage, qu’il se l’est appropriée explicitement et la tient pour une description correcte ou vraisemblable de son objet. Si on suit cette définition et que l’on raisonne dans la dualité, une croyance est inconsciente quand le sujet la possède sans vraiment l’avoir formulée dans le langage, sans s’être approprié explicitement son contenu et que consciemment, il pourrait dénier la pertinence de sa description à l’égard de son objet. Ce qui n’empêche pas que la croyance soit là, imprégnée à un niveau subconscient et qu’elle se traduise par des comportements caractéristiques.
1) En d’autres termes, une croyance consciente est intentionnelle, elle peut inspirer des actes et s’exprimer dans des conduites. La croyance consciente fournit des raisons, des motivations pour les fins que l’homme se propose, car, nous l’avons vu, il est impossible d’agir sans confiance et se passer de toute croyance. A la différence, disons que la croyance inconsciente est d’avantage liée aux actes par une relation de cause à effet. Parce qu’au fond de moi, je crois sourdement en telle ou telle chose, je suis poussé à agir de telle ou telle manière, dans l’alignement de mes croyances inconscientes.
(N°1) « Je crois que l’homme descend de l’animal par le chemin de l’évolution ».
Ce peut être une croyance-opinion. Avec une étude sérieuse de la question, il est tout à fait possible de transformer cette croyance en une thèse solidement argumentée, ce que ferait un biologiste évolutionniste. Mais pour l’homme de la rue qui ne s’est pas penché sur cette question, cela reste une description plausible dans laquelle il peut croire, tout en remettant sa confiance à des spécialistes compétents. Cette croyance-opinion impliquerait par exemple que nous nous inquiétions de la diffusion des doctrines religieuses anti-évolutionnistes et que nous soyons d’accord avec les politiques qui exigent que l’on ne mette pas sur le même plan croyance-foi et croyance-opinion. Ce n’est pas à la religion de fixer le contenu des programmes scolaire d’enseignement de la biologie.
Voyons deux autres exemples :
(N°2) « Je n’ai pas le droit de me mettre en colère, parce que ce n’est pas bien ».
(N°3) « Un homme ne doit pas pleurer ».
Nous avons ici deux croyances qui demeurent chez la plupart des gens inconscientes. Notons que le seul fait d’exprimer une croyance inconsciente dans le langage la place sous la lumière de la conscience et il est alors possible qu’une fois formulée elle se démantèle d’elle-même. Cependant, entretenue à un niveau subconscient que produit-elle ? Le cas N°2 va chez une jeune femme générer une grande rigidité extérieure, une tension énorme venue du fait qu’elle s’empêche par tous les moyens d’exprimer l’émotion ; de l’hyper-contrôle sous une allure très « morale » et « intègre », une forte inhibition de soi, une retenue, une frustration qui va se diffuser sous la forme d’une souffrance constante dont le sujet ne verra même pas la cause. Idem pour le cas N°3 la croyance bloque l’expression spontanée du chagrin dans les larmes. L’idée qu’il faut se retenir de pleurer agit et se développe aussi sous la forme d’un contrôle sévère, très disciplinaire, ce qui produit aussi la souffrance de se restreindre et de ne pas exprimer l’émotion. La croyance opère en tant que cause produisant un effet dans le comportement. Le sujet n’est pas conscient de la croyance, ni de la relation cause-effet, il n’est conscient que du résultat : une situation de tension constante et de souffrance vécue qui se répète indéfiniment. Le vécu, c’est la crispation, la tension, l’incapacité de lâcher prise. Mais c’est un phénomène de surface au niveau conscient, qui dépend d’une pensée agissant en sourdine dans le subconscient. Le sujet n’a aucune conscience des mécanismes. On peut dire que la croyance se traduit en acte. Dans la représentation du sujet elle est comme un scénario qu’il exécute, scénario qui est écrit en lui sous la forme d’une représentation inconsciente. Le sujet n’est pas
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2) Il existe un nombre incalculable d’opinions imprégnées dans chaque culture qui sont acceptées sans discernement et génèrent des croyances inconscientes. (texte) Pour une très large part, elles sont liées aux mythes culturels qui sous-tendent nos mentalités. Un grand nombre d’entre elles sont d’origine religieuse, mais pas toutes. Il est plus facile de les détecter dans une culture différente que de pouvoir déceler dans la nôtre. « En Chine… Au Mexique… en Nouvelle Zélande… on croit que ». Questions d’identification. Quand on vit en plein milieu d’un certain nombre de croyances collective, on les imagine tellement vraies qu’il ne nous vient pas à l’idée qu’il s’agit en tout et pour tout de croyances. Si tout le monde autour de moi partage une même idée… c’est qu’elle doit être juste ! Le consensus d’opinion dispense de tout examen et donne une pseudo-évidence à quelques idées, au milieu de ce magma de pensées que constitue le sens commun.
(N°4) « La souffrance est nécessaire, ainsi que l’a montré le Christ en souffrant sur la croix ». D’où l’énorme résistance rencontrée en Occident à l’apparition de l’anesthésie.
(N°5) « Après la mort apparaîtra l’heure du Jugement de l’âme pour ses péchés, ceux qui auront commis des fautes seront jetés dans l’Enfer et Dieu reconnaîtra les siens ». Croyance religieuse que l’on rencontre à la fois dans le Christianisme, l’Islam et le Judaïsme.
(N°6) « Le travail est l’équivalent de la prière et un acte sacré qui sanctifie la créature sous le regard du Créateur ». Croyance du protestantisme d’une redoutable efficacité à l’origine du capitalisme selon Max Weber.
(N°7) « Pour qu’un employé soit efficace et motivé, il faut qu’il soit soumis à une pression constante ». C’est un lieu commun dans le monde de l’entreprise.
(N°8) « La vie est injuste ». Lieu commun de fatalisme ordinaire.
(N°9) « La mort est navrante ». Voir à ce sujet le travail d’Elisabeth Kübler-Ross.
(N°10) « Il est possible de rater une occasion ». Croyance très banale liée aux regrets et aux remords.
Etc.
_________________3) Si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes et attentifs, nous remarquerons que le champ de nos relations avec autrui est par avance balisé d’un grand nombre de présupposés qui ont partie liée avec notre manière de réagir aux situations d’expériences propre aux relations. Dans la liste suivante, remarquons par exemple si une affirmation évoque en nous un stress particulier et appelle un scénario qui tourne en rond assez souvent dans notre esprit :
(N°11) « Les parents sont responsables des décisions de leurs enfants». Ce genre d’affirmation peut générer une grande anxiété, un sentiment de culpabilité.
(N°12) « Si quelqu’un m’ignore, cela signifie qu’il ne me respecte pas ». Une personnalité rigide ici se mettra sur la défensive.
(N°13) « Les gens ne devraient pas s’amuser à mes dépens ». Une personne timide et introvertie pourrait ici rougir. Un autre éprouvera de l’animosité etc.
(N°14) « Les enfants devraient apprécier ce qui tient à cœur à leurs parents ». Affirmation qui peut déclencher la colère chez certaines personnes qui ont un sentiment de frustration vis-à-vis de leurs enfants.
(N°15) « Les enfants sont ingrats ». Imaginez les lèvres pincées d’une personne devenue très amère dans ses relations familiales suite à des déceptions.
(N°16) « Quand je donne un conseil à quelqu’un, il devrait le suivre ». Réaction énergique possible chez un responsable qui s’estime entouré d’incompétents.
(N°17) « Quand je m’adresse à quelqu’un d’autre, il doit m’écouter ». Colère chez une personnalité rigide qui a l’habitude de se planter sévèrement face à ses interlocuteurs.
(N°18) « Je serais heureux(se) si les autres faisaient toujours comme je l’ai décidé ». Risque de réveiller de mauvais souvenirs chez une personne autoritaire, comme le dépit chez quelqu’un d’autre etc.
(N°19) « Mon mari (ma femme) devrait me comprendre ». Peut éveiller une puissante vague de ressentiment, la distance etc.
Etc.
Le fait qu’une seule de ces affirmations provoque un trouble et nous mette mal à l’aise n’est pas à prendre à la légère. Si la croyance ne nous travaillait pas à notre insu, nous ne serions pas affectés. Attention, nous ne portons ici aucun jugement ni logique, ni d’ordre moral, tout ce qui nous importe, c’est de prendre note du fait qu’une croyance inconsciente opère ou n’opère pas.
4) Il n’est pas toujours facile de formuler un ordre de croyance qui relève d’un jugement porté sur soi, mais il est évident qu’en entretenant un jugement, nous renforçons une image du moi et que cela a bien sûr son effet. La plupart d’entre nous ruminent toutes sortes de pensées à propos d’eux-mêmes. Prenons les exemples suivants :
(N°20) « Je suis séduisante et très sexy ». Ne rions pas. Cette pensée, réactivée dans un scénario mental, pourrait bien se traduire par… une certaine fixation sur les miroirs ! Une manière de chercher constamment autour de soi les regards.
(N°21) « Ma vie n’a pas de sens ». Affirmation très négative, dépressive, qui activera toutes sortes de fuites et de compensations.
(N°22) « J’aurai préféré être quelqu’un d’autre ». Idem, avec en plus une propension constante à envier autrui.
(N°23) « Je suis quelqu’un de très compétent et d’efficace dans mon travail ». Une pensée de ce type s’associer facilement à des rancunes de ne pas avoir la promotion souhaitée et à une hauteur méprisante vis-à-vis des collègues jugés « incapables ».
(N°24) « Je ne mérite pas d’être aimé(e) ». La formulation peut faire remonter une grande détresse, la pointe d’une auto-accusation, la culpabilité.
(N°25) « Je serais heureux(se) si j’avais plus d’argent ». Croyance très banale.
Etc.
Ce type
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Questions:
1. Quelles relations formuler entre croyances inconscientes et préjugés?
2. Dans quelle mesure l'opinion peut-elle aller au-delà des croyances inconscientes?
3. A quoi peut-on attribuer le fait qu'une croyance inconsciente soit d'ordinaire non-formulée?
4. Pourrait-on découvrir un rapport entre traumatismes du passé, refoulement et croyances inconscientes?
5. Comment pourrait-on formuler le lien entre la nature de l'ego et les croyances inconscientes?
6. D'où nous vient cette constante tension du devoir-être?
7. Comment expliquer que nous ne nous rendons jamais compte que le reproche constant adressé à autrui est une forme d'agression?
© Philosophie et spiritualité, 2009, Serge Carfantan,
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