Leçon 288.   Monde en crise et perte de la dimension spirituelle  

Pour reprendre ce que nous disions ailleurs :  il ne fait aucun doute que nos sociétés traversent une crise globale d’une ampleur sans précédent. Disons qu’une crise est une phase d’aggravation dans le cours d’un processus de changement, un pic dans lequel les phénomènes deviennent extrêmes et où la potentialité de destruction devient patente. Quand nous utilisons l’expression monde en crise, nous englobons à la fois la Terre et les civilisations qu’elle embarque, à une nuance près, et là-dessus nous sommes aussi d’accord, c’est que la crise frappe de plein fouet la civilisation dite occidentale ou son modèle. Mais comme ce modèle a phagocyté quasiment toutes les cultures, une autre manière de le dire consiste à parler de crise du monde moderne.

Il existe une grande variété d’analyses de cette crise du monde moderne, aujourd’hui elles mettent surtout l’accent du péril écologique et de l’effondrement économique à venir.  Cependant, on remarquera que tous ceux qui proposent une explication invoquent, souvent en dernière page, l’importance de la crise spirituelle que traversent nos sociétés. Mais c’est juste mentionné en passant. Il faut vraiment chercher pour savoir que peut bien vouloir dire « crise spirituelle ».

L’objet de cette leçon ne consistera donc pas à entrer dans le détail avec ses aspects écologiques, économiques,  politiques etc. aspects qui ont déjà été exploré, mais de s’attacher plutôt à sa racine qui est la perte de la dimension spirituelle de la vie. En quoi la crise du monde moderne est-elle avant tout une crise spirituelle ?  Un autre point à prendre en considération, nous disons bien crise spirituelle et non pas religieuse. Pourquoi parler de crise spirituelle au cœur de notre civilisation ?

       Pour suivre ce fil conducteur, nous allons, une fois n’est pas coutume, rendre justice à un auteur négligé par l’Université, mais dont l’influence a été considérable au XXème siècle sur Claudel, Malraux, Romain Rolland, Julius Evola, Mircea Eliade, toutes les figures du surréalisme, Antonin Arthaud, André Gide jusqu’à Houellebecq aujourd’hui : il s’agit de René Guénon.

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A. Le contexte global du Kali-yuga

     Le thème revient constamment dans La crise du monde moderne de René Guédon : l’époque que nous traversons fait partie d’un cycle global beaucoup plus étendu qu’en Inde on appelle le Kali-Yuga. Dans cette période, l’humanité ne peut éviter les tendances lourdes du Kali-Yuga, la puissance de tamas, l’inertie et ses conséquences. Il en résulte une orientation générale du décrite de manière explicite notamment dans le Bhagavata Purana . Témoin le vers : « 10. Dans l’âge de Kali, où nous sommes, la vie est généralement de peu de durée ; les hommes sont indolents ; leur intelligence est lente, leur existence difficile ; bien des maux les accablent ». René Guénon met en relation de manière très nette cette déperdition spirituelle et la La crise du monde modernecrise que traverse le monde moderne.

     1) Le passage suivant est limpide : « la durée d’un cycle humain, auquel elle donne le nom de Manvantara, se divise en quatre âges, qui marquent autant de phases d’un obscurcissement graduel de la spiritualité primordiale ; ce sont ces mêmes périodes que les traditions de l’antiquité occidentale, de leur côté, désignaient comme les âges d’or, d’argent, d’airain et de fer. Nous sommes présentement dans le quatrième âge, le Kali-Yuga ou « âge sombre », et nous y sommes, dit-on, depuis déjà plus de six mille ans, c’est-à-dire depuis une époque bien antérieure à toutes celles qui sont connues de l’histoire « classique ». Depuis lors, les vérités qui étaient autrefois accessibles à tous les hommes sont devenues de plus en plus cachées et difficiles à atteindre ».

     Sans vouloir entrer trop dans les détails, l’entrée dans le Kali-yuga est très précise et pourtant, il ne s’agit pas d’une représentation linéaire du temps, qui n’est qu’une abstraction mathématique, mais du temps cyclique qui boucle sans cesse sur lui-même ; des spirales qui contiennent encore des spirales depuis l’infiniment petit à l’infiniment grand. Tout est cyclique dans vyakti, la Manifestation, de prakriti, la Nature. Ce que nous appelons notre « histoire » humaine, que nous aimons nous figurer comme étant linéaire, n’est qu’une étincelle dans le roulement infini des jours dans Kāla le Grand Temps cosmique. Le Kali-yuga doit inévitablement boucler dans le Satya-yuga qui le suivra et ainsi de suite à l’infini. Il n’y a ni commencement, ni fin dans la Manifestation, mais un autodévelopement. Tout ce que nous pouvons en dire à notre échelle c’est que le Kali-yuga dessine un contexte global de l’expérience humaine dans lequel s’accentuent des tendances qui entravent l’accès à la dimension spirituelle de l’Etre. Elles sont décrites dans le Bhagavata Purana, ainsi que dans le Vishnu Purana. Ce contexte élargi de l’expérience humaine est très différent dans le premier des yuga, le Satya yuga, (l’âge d’or des Grecs), le Tetra yuga (l’âge d’argent) et Dvapara yuga, (l’âge de bronze). La différence tient à la relation entre l’homme et satya, si la Vérité est pleinement accessible dans le premier des yuga, mais ensuite il y a voilement de la Vérité. On dit alors qu’il y a obscurcissement de la Vérité et de là vient avidya, l’ignorance. Ainsi, « les vérités qui étaient autrefois accessibles à tous les hommes sont devenues de plus en plus cachées et difficiles à atteindre ; ceux qui les possèdent sont de moins en moins nombreux ». Vérité n’a ici pas valeur d’un savoir humain de type objectif, fragmentaire et relatif tel que celui des sciences, mais a trait à la Connaissance métaphysique de ce qui est. L’Etre demeure et ne se perd pas, mais la connaissance de l’Etre, même intemporelle, peut être perdue, ou plus exactement perdue de vue.

   « Si le trésor de la sagesse « non humaine », antérieure à tous les âges, ne peut jamais se perdre, il s’enveloppe de voiles de plus en plus impénétrables, qui le dissimulent aux regards et sous lesquels il est extrêmement difficile de le découvrir. C’est pourquoi il est partout question, sous des symboles divers, de quelque chose qui a été perdu, en apparence tout au moins et par rapport au monde extérieur, et que doivent retrouver ceux qui aspirent à la véritable connaissance ; mais il est dit aussi que ce qui est ainsi caché redeviendra visible à la fin de ce cycle, qui sera en même temps, en vertu de la continuité qui relie toutes choses entre elles, le commencement d’un cycle nouveau ».

    Et là se pose une question clé : « pourquoi le développement cyclique doit-il s’accomplir ainsi dans un sens descendant, en allant, du supérieur à l’inférieur, ce qui, comme on le remarquera sans peine, est la négation même de l’idée de « progrès » telle que les modernes l’entendent ? ». Notons au passage que René Guénon publie La crise du monde moderne en 1946, il est d’une génération qui a été sevré dans le positivisme d’Auguste Comte et le mythe du progrès. Rien que ce détail dans la phrase précédente donne une petite mesure de la vitalité critique de René Guénon.

    Maintenant, qu’en est-il de la réponse à la question posée ? La Manifestation suppose « un éloignement de plus en plus grand du principe dont elle procède » qui se traduit par une matérialisation progressive. De l’Absolu aux niveaux les plus subtils du relatif, vers les niveaux le plus denses de notre dimension. Ou plutôt, pour bien tenir compte de la nature cyclique de la Manifestation, il y a à la fois une Force ascendante et une force descendante, l’une traduit l’éloignement du principe, l’autre le retour vers le principe. Ceci est exprimée traditionnellement par les deux aspects du prâna dans l’inspiration et l’expiration cosmique. Tout état d’existence humaine historique est donc un équilibre qui se situe sur un palier, un palier qui s’inscrit lui-même dans un cycle plus large.  Cependant, « il arrive parfois, à certains moments critiques où la tendance descendante semble sur le point de l’emporter définitivement dans la marche générale du monde » et ce moment critique, c’est celui de notre époque.

    2) Dans le Kali-Yuga le sens du dharma se perd. C’est un mot difficile à traduire, il signifie intégrité, sens du devoir, morale si on veut, mais qui englobe un alignement avec la Loi naturelle, l’ordre cosmique. Le dharma est plus que la seule « morale » au sens formel où nous l’entendons aujourd’hui ou au sens subjectif d’une « éthique » personnelle. L’exemple est donné dans la Bhagavad Gita. Arjuna, le kshatriya, alors que la guerre est imminente, le guerrier archer, sur la plaine du Kurukshetra voit en face de lui ses ennemis, les Kauravas qui ont usurpé le pouvoir et condamné sa famille à dix ans d’exil suite à une traitrise ; mais voyant que dans ces rangs, il y aussi des proches, son cœur défaille, il laisse tomber son arc et refuse de combattre. C’est à ce moment tragique que celui qui est le conducteur de son char, Krishna le secoue en lui disant que son attitude est indigne d’un kshatriyas et qu’il doit combattre, car il ne doit pas laisser le mal gagner son empire, il doit assumer son dharma à ce moment historique. Le dharma est présenté comme un buffle, l’image c’est que dans le Satya-yuga, le taureau a quatre pattes, dans le Treta-yuga il ne tient plus que sur trois pattes, dans le Dvapara-yuga, sur deux pattes et dans le Kali-yuga le dharma ne tient plus que sur une patte. Dans le Kali-yuga, les hommes ont perdu tout alignement avec la Loi naturelle.

    Les deux extraits suivants peuvent donner une petite idée des propensions qui s’accentuent dans le Kali yuga : « Ce sont les plus bas instincts qui stimulent les hommes du Kali Yuga. Ils choisissent de préférence les idées fausses. Ils n’hésitent pas à persécuter les sages. L’envie les tourmente. La négligence, la maladie, la faim, la peur se répandent. Il y aura de graves sécheresses. Les différentes régions des pays s’opposent les unes aux autres.

    Les livres sacrés ne sont plus respectés. Les hommes seront sans morale, irritables et sectaires. Dans l’âge de Kali se répandent de fausses doctrines et des écrits trompeurs. Les gens ont peur car ils négligent les règles enseignées par les sages et n’accomplissent plus correctement les rites. 

    Beaucoup périront. Le nombre des princes et des agriculteurs décline graduellement. Les classes ouvrières veulent s’attribuer le pouvoir royal et partager le savoir, les repas et les lits des anciens princes. La plupart des nouveaux chefs est d’origine ouvrière. Ils pourchasseront les prêtres et les tenants du savoir. On tuera les fœtus dans le ventre de leur mère et on assassinera les héros. Les Shudrâ prétendront se comporter comme des Brahmanes et les prêtres comme des ouvriers.

   Des voleurs deviendront des rois, les rois seront des voleurs. Nombreuses seront les femmes qui auront des rapports avec plusieurs hommes. La stabilité et l’équilibre des quatre classes de la société et des quatre âges de la vie disparaîtront partout. La terre produira beaucoup dans certains lieux et trop peu dans d’autres. Les dirigeants confisqueront la propriété. Ils cesseront de protéger le peuple.

    Des hommes vils qui auront acquis un certain savoir (sans avoir les vertus nécessaires à son usage) seront honorés comme des sages. Des hommes qui ne possèdent pas les vertus des guerriers deviennent rois. Des savants seront au service d’hommes médiocres, vaniteux et haineux. Les prêtres s’aviliront en vendant les sacrements. Il y aura beaucoup de personnes déplacées, errant d’un pays à un autre… Les hommes de bien renonceront à jouer un rôle actif.

    De la nourriture déjà cuite sera mise en vente. Les livres sacrés seront vendus aux coins des rues. Les jeunes filles feront commerce de leur virginité. Le dieu des nuages sera incohérent dans la distribution des pluies. Les commerçants feront des opérations malhonnêtes. Ils seront entourés de faux philosophes prétentieux. Il y aura beaucoup de mendiants et de sans-travail. Les hommes emploieront des mots durs et grossiers. On ne pourra se fier à personne. Les gens seront envieux. Nul ne voudra rendre un service rendu. La dégradation des vertus et la censure des puritains hypocrites et moralisateurs caractérisent la période de la fin du Kali. Il n’y aura plus de rois.

    La richesse et les moissons diminueront. Des groupes de bandits s’organiseront dans les villes et les campagnes. L’eau manquera et les fruits seront peu abondants. Ceux qui devraient assurer la protection des citoyens ne le feront pas. Nombreux seront les voleurs. Les viols seront fréquents. Beaucoup d’individus seront perfides, lubriques et risque-tout. Ils porteront les cheveux en désordre. Beaucoup d’enfants naîtront dont l’espérance de vie ne dépasse pas seize ans. Des aventuriers prendront l’apparence de moines avec la tête rasée et des vêtements orangés, des chapelets autour du cou. On volera des stocks de blé. Les voleurs voleront les voleurs. Les gens deviendront inactifs, léthargiques et sans but. Les maladies, les rats et les substances nocives les tourmenteront. Des gens affligés par la faim et la peur se réfugieront dans des abris souterrains.

   Rares seront les gens qui vivront cent ans. Les textes sacrés seront adultérés. Les rites seront négligés. Les vagabonds seront nombreux dans tous les pays ».

 Ou le passage suivant : « Des femmes de haute naissance se livreront aux désirs des hommes les plus vils et pratiqueront des actes obscènes. Les hommes ne chercheront qu’à gagner de l’argent, les plus riches détiendront le pouvoir. Ceux qui posséderont beaucoup d’éléphants, de chevaux et de chars seront rois. Les gens sans ressources seront leurs esclaves. Les chefs d’états ne protégeront plus le peuple mais, au moyen d’impôts, s’approprieront toutes les richesses.

    Les agriculteurs abandonneront leurs travaux de labours et de moissons pour devenir des ouvriers et prendront les mœurs des hors-castes. Beaucoup seront vêtus de haillons, sans travail, dormant par terre, vivant comme des miséreux… En ces temps la voie tracée par les textes sacrés s’effacera. Les gens croiront en des théories illusoires. Il n’y aura plus de dharma et la durée de la vie en sera raccourcie.

    Les gens accepteront comme articles de foi des théories promulguées par n’importe qui. On vénérera de faux dieux dans de faux ashrams dans lesquels on décrétera arbitrairement jeûnes, pèlerinages, pénitences, don de ses biens, austérités au nom de prétendues religions. Des gens de basse extraction revêtiront un costume religieux et, par leur comportement trompeur, se feront respecter… Les ermites (vanaprasthâ) mangeront de la nourriture de bourgeois et les religieux (sannyâsî) auront des liaisons sexuelles avec leurs amis… Dans le Kali Yuga les hommes seront sans vertus, sans pureté, sans pudeur et connaîtront de grands malheurs »


B. La perte de la Tradition

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