Leçon 289.   La crise du monde moderne (2)     

Nous allons ici prolonger les investigations menées précédemment dans la crise du monde moderne (1).  Nous avons vu que l’analyse horizontale de la crise, celle qui s’arrête sur les facteurs physiques, économiques, politiques de la crise du monde moderne était insuffisante. Elle ne peut atteindre la dimension verticale, la dimension spirituelle de la crise que traversent nos sociétés.  Que nous acceptions de le reconnaître ou pas, le monde que nous connaissons, le monde que nous cocréons est entièrement le produit du mental humain. Il est le reflet exact des croyances que nous rendons manifestes par nos actes et à travers nos actes, par nos créations. Or nos croyances sont d'autant plus limitatives que notre connaissance est limitée et elle est d’autant plus limitée qu’elle ne prend pas en compte la dimension spirituelle à l’origine de la Manifestation.

La connaissance de la dimension spirituelle de l'existence est selon René René Guénon contenue dans ce qu’il appelle la Tradition primordiale.  Mais, en raison de l’orientation globale du Temps, la Tradition primordiale peut se perdre et dans cette perte subir une déviation. Cela s’est produit de manière radicale à la Modernité. Puis de déviation en déviation, on passe à la subversion et de la subversion au retournement. La question qui se pose dès lors est de savoir Quelle logique est à l’œuvre dans la subversion de la dimension spirituelle dans les temps modernes ?  Nous allons dans ce qui suit explorer cette perspective en suivant les thèse du Règne de la quantité et les signes des temps de René Guénon. Pour éviter les répétitions et que l’investigation soit satisfaisantes, nous supposerons que le lecteur a déjà lu la leçon précédente. Des compléments d’analyse sont aussi disponible pour renforcer l’ensemble de ce travail.

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A. Le choix décisif de la Modernité

     Dans La grande implosion Pierre Thuillier a cette saillie remarquable : Toute culture naît de certains choix et pour le meilleur et pour le pire, va jusqu’au bout de ces choix ». On ne peut mieux présenter la trajectoire qu’a suivi la civilisation occidentale depuis la Modernité. Thuillier insiste avec une cohérence remarquable sur une idée : si toutes les civilisations ont utilisé des outils et des machines, seul l’Occident s’est distingué en instaurant le culte de la Machine. Sa démonstration est implacable. L’éclairage qu’apporte René Guénon est en quelque sorte en amont dans le glissement de la Connaissance vers le savoir, du qualitatif pur vers le quantitatif tous azimuts.

     1) Il est commode pour commencer de marquer une distinction. Dans l’ordre de la connaissance, il y a au-dessous un étage infra-rationnel, celui qui concerne l’instinctif dans lequel se complet particulièrement la psychanalyse, comme le dit Michel Henry « le singe de l’homme ». L’étage de la pulsion, l’étage sur lequel joue le capitalisme pulsionnel dont parle Bernard Stiegler. Au milieu, se situe le rationnel auquel la Modernité a consacré une attention exclusive sous la forme du savoir objectif. Et en premier lieu celui de la physique ouverte par règne de la quantité et signe des tempsDescartes et Galilée et qui s’est imposé comme modèle. Au-dessus se situe le sur-rationnel domaine privilégié de l’expérience et de la réalisation spirituelle, plan de la conscience d’unité par excellence.

     La distinction de ces trois plans est connue depuis la plus haute antiquité. Le sage évite de mélanger les suggestions obscures issues du vital qui sont propres à égarer, les repères pratiques utiles dans l’ordre rationnel et la connaissance intuitive qui provient d’un niveau plus élevé que la raison commune. S. Aurobindo est particulièrement clair à ce sujet. Ce qui s’est manifesté à la Modernité, c’est une volonté délibérée d’éliminer dans l’ordre du savoir toute référence à la fois à l’infra-rationnel et au sur-rationnel, ce qui a amené progressivement à les confondre et à la rejeter en bloc. « Au nom d’une science et d’une philosophie qualifiées de « rationnelles » … les modernes prétendent exclure tout « mystère » du monde tel qu’ils se le représentent, et, en fait, on pourrait dire que plus une conception est étroitement bornée, plus elle est regardée comme strictement « rationnelle ». Descartes avait donné le ton et il demeure encore aujourd’hui le représentant le plus caractéristique de ce courant. « Le rationalisme proprement dit remonte à Descartes, et il est à noter qu’il se trouve ainsi, dès son origine, associé directement à l’idée d’une physique « mécaniste ». Il y a bien sur eu une préparation de cette voie : « le Protestantisme lui avait d’ailleurs préparé la voie, en introduisant dans la religion, avec le « libre examen », une sorte de rationalisme, bien qu’alors le mot n’existât pas encore, n’ayant été inventé que lorsque la même tendance s’affirma plus explicitement dans le domaine philosophique ».

     Si nous demeurons dans des limites exactes, nous pouvons sans difficulté reconnaitre que la raison est en l’homme juste une faculté de synthèse de la pensée. Rien de plus. Rien de moins. Surtout pas une idéologie, un dogme, ni une autorité de l’ordre d’une révélation divine. Il n’existe pas de déesse de la Raison, de religion de la Raison et tout le tintouin du même genre. Ce que les Encyclopédistes vont finir par accréditer et qui sera le grand délire des révolutionnaires. Le pli était pris et on devrait le suivre jusqu’au bout installant dans la mentalité occidentale une définition : « Le rationalisme sous toutes ses formes se définit essentiellement par la croyance à la suprématie de la raison, proclamée comme un véritable « dogme », et impliquant la négation de tout ce qui est d’ordre supra-individuel, notamment de l’intuition intellectuelle pure ». Pour être précis, il faut dire que ce n’est pas du tout rendre justice à Descartes lui-même dont tout le système dans Les Méditations métaphysiques, repose sur une puissante intuition, celle du je suis, de la monade spirituelle. Mais rien n’y faisait, le rationalisme allait dépouiller Descartes de sa dimension métaphysique et ne retenir au final que son projet techniciste et son explication mécaniste. S’il est une constante avérée dans l’histoire de la pensée Moderne, c’est bien cette insistance, cette conspiration même,  éliminant la possibilité d’une intuition métaphysique,  d’où logiquement : « l’exclusion de toute connaissance métaphysique véritable ; la même négation a aussi pour conséquence, dans un autre ordre, le rejet de toute autorité spirituelle, celle-ci étant nécessairement de source « supra-humaine » ; rationalisme et individualisme sont donc si étroitement solidaires que, en fait, ils se confondent le plus souvent ».

     Or, dans cette direction, comme l’a parfaitement démontré Edgar Morin, 1) « ce rationalisme s’accorde avec la tendance moderne à la simplification : celle-ci, qui naturellement procède toujours par réduction des choses à leurs éléments inférieurs ». A l’élément corporel qui finit par demeurer seul réel. 2) A cela s’ajoute un « un autre genre de simplification qui est inhérent au rationalisme cartésien, et qui se manifeste tout d’abord par la réduction de la nature tout entière de l’esprit à la « pensée » et de celle du corps à « l’étendue » ; sous ce dernier rapport, c’est d’ailleurs là, comme nous l’avons déjà vu, le fondement même de la physique « mécaniste » et, pourrait-on dire, le point de départ de l’idée d’une science toute quantitative ». Le dualisme allait conditionner toute l’histoire de l’Occident et engendrer toutes sortes de faux problèmes. Entre parenthèses, si on remonte à la tradition spirituelle, le schéma est très différent. Il faut distinguer l’âme, le principe spirituel, l’esprit comme mental et du corps comme véhicule physique. Mais bon, c’est quasi-définitif, nous devions recevoir pour vraie cette idée que nous étions un esprit pensant doué de « bon sens » bien partagé, logé dans un corps qui n’est rien d’autre qu’une machine.

     2) Cette double simplification a d’énormes conséquences. « Le rationalisme, étant la négation de tout principe supérieur à la raison, entraîne comme conséquence « pratique » l’usage exclusif de cette même raison aveuglée », car coupée de l’intuition pure, tournée vers la matérialité. Et c’est bien facile à comprendre, « et cette descente de plus en plus rapide ne peut aboutir finalement qu’à ce que nous avons appelé le « règne de la quantité » ». Et nous voyons donc à quel point l’élan conquérant de la science ne pouvait être qu’antitraditionnel. Les succès rencontrés sur la route de l’approche objective de la connaissance seraient immenses et ils pourraient pendant des siècles faire illusion nous autorisant à penser que le savoir avait effectivement circonscrit le connaissable à la perfection. L’orgueil positiviste éclate jusque dans des manuels scolaires au XIXème siècle où on va jusqu’à dire que nous savions tout, il suffisait de prolonger les découvertes de Newton et la physique était achevée ! Le démenti ne s’est pas fait attendre avec l’avènement de la relativité d’Einstein et la mécanique quantique, mais l’arrogance de la rationalité avait pénétré en profondeur dans conscience collective si bien (Guénon le dit très nettement), que l’on enseignerait désormais les sciences de façon très dogmatique. Cela se voit encore aujourd’hui jusque dans les séries télé : « la science ne se trompe jamais » ! Rien sur la nature provisoire de toute théorie objective, rien sur la nécessaire limitation du savoir d’une époque. Non. Le dogmatisme d’un savoir estampillé de la marque « rationnelle » avec la prétention de disposer de la seule connaissance valide et de l’autorité nécessaire pour interdire de poser des questions qui excèderaient les limites de l’approche objective.

     Guénon est cohérent, il n’hésite pas à dire que c’est le monde moderne dans sa totalité qui a été édifié à partir d’un postulat antitraditionnel, mais étant donné que l’unité de la connaissance ne peut avoir de fondement que dans la connaissance métaphysique, on peut tout aussi bien considérer que la Modernité est en fait une sorte de déviation à partir de la connaissance primordiale. Il propose cependant de distinguer déviation et subversion. « La déviation est susceptible de degrés indéfiniment multiples, pourrait-on dire, de sorte qu’elle peut s’opérer peu à peu et comme insensiblement ; nous en avons un exemple dans l’acheminement graduel de la mentalité moderne de l’« humanisme » et du rationalisme au mécanisme, puis au matérialisme, et aussi dans le processus suivant lequel la science profane a élaboré successivement des théories d’un caractère de plus en plus exclusivement quantitatif, ce qui permet de dire que toute cette déviation, depuis son début même, a constamment tendu à établir progressivement le « règne de la quantité » ».

     Que se passe-t-il dès lors lorsque l’on passe de la déviation à la subversion ? « Quand la déviation arrive à son terme extrême, elle aboutit à un véritable « renversement », c’est-à-dire à un état qui est diamétralement opposé… la subversion, ainsi entendue, n’est en somme que le dernier degré et l’aboutissement même de la déviation, ou encore, ce qui revient au même, que la déviation tout entière ne tend en définitive qu’à amener la subversion ».

    S’il en est ainsi, nous devrions trouver des exemples variés de renversements, il suffit de considérer tout ce qui a une valeur sacrée d’un point de vue spirituel et de voir comment dans le cours des choses le plus élevé a été dévalé au plus bas et le plus bas relevé au plus haut. Mettons pourquoi pas… l’œuvre d’art. L’art contemporain va s’échiner dans l’avant gardisme pour élever le trivial de la pissotière qui n’est qu’une production artistique, au rang d’une œuvre après avoir soigneusement détruit le sublime de l’œuvre d’art classique. C’est juste un exemple parmi d’autre mais il est éloquent.

    Guénon dit que nous avons « déjà des signes très visibles dans tout ce qui présente le caractère de « contrefaçon » ou de « parodie », il suffit de voir en face la radicalité nihiliste de manière lucide, la volonté de détruire l’ordre spirituel le plus élevé et nous verrons alors la nature « véritablement satanique » de la déviation moderne. Cette expression désigne en fait le renversement du Sacré. En effet, « cet esprit de négation est aussi, et en quelque sorte par nécessité, l’esprit de mensonge ; il revêt tous les déguisements, et souvent les plus inattendus, pour ne pas être reconnu pour ce qu’il est, pour se faire même passer pour tout le contraire, et c’est justement en cela qu’apparaît la contrefaçon ; c’est ici l’occasion de rappeler qu’on dit que « Satan est le singe de Dieu », et aussi qu’il « se transfigure en ange de lumière ». « Tout cela ne peut jamais être, en réalité, que simulacre et même caricature, mais assez habilement présenté pour que l’immense majorité des hommes s’y laisse tromper ; et comment s’en étonner quand on voit combien les supercheries, même grossières, réussissent facilement à en imposer à la foule, et combien, par contre, il est difficile d’arriver ensuite à détromper celle-ci ? » A force de désapprendre le sacré, on perd le spirituel et on est prêt à gober toutes les impostures. Des pseudo-rites civique pour prendre la place des rites religieux. Le naturisme pour faire croire que « l’état de nature » se confond avec l’animalité ». Le repos de l’être humain réinventé dans « l’organisation des loisirs ». « Pseudo-religion », devrait-on dire à ce propos, « pseudo-nature », « pseudo-repos », et ainsi pour tant d’autres choses ; si l’on voulait parler toujours strictement selon la vérité, il faudrait placer constamment ce mot « pseudo » devant la désignation de tous les produits spécifiques du monde moderne, y compris la science profane qui n’est elle-même… qu’un simulacre de connaissance » etc. Le lecteur avisé pourra prolonger à souhait et se demander si nous n’avons pas par contamination, une pseudo-politique, une pseudo économie, une pseudo-éducation, une pseudo démocratie, une pseudo morale, une pseudo  identité etc.

B.

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     © Philosophie et spiritualité, 2019, Serge Carfantan,
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