Leçon 299.   La science et son contexte social       

     Nous ne nous en rendons pas compte, mais la représentation la plus courante de la démarche scientifique est excessivement idéalisée, aux bas mots… hors sol et décontextualisée. Nous avons tendance à présenter la science comme une démarche méthodique rigoureuse, « pure », et coupée de toute insertion sociale. Un élève de terminale scientifique ne connaît strictement rien de Newton, mais il apprend des formules qui portent son nom et qu’il doit savoir utiliser. Au mieux, il saura peut-être que la découverte des antibiotiques est due à un hasard, mais il aura surtout assimilé l’explication que l’on donne de leur effet. Et on peut continuer indéfiniment avec les exemples, et donner l’impression que la science est une démarche héroïque, originale, rationnelle indépendante, dégagée l’influence reçue de ses acteurs dont il ne reste au final que des étiquettes accrochées à des théories abstraites. Par principe un manuel scolaire réduit au strict minimum les éléments d’anthropologie qui rendraient compte du milieu dans lequel une découverte a été faite. On fera même l’impasse sur les motivations premières du « savant » quitte à brosser de lui un portait qui tient plus de la légende que de la réalité. On ira jusqu’à gommer des sources jugées un peu trop « hérétiques » qui pourrait altérer l’image du scientifique. Il s’agit de préserver un idéal de l’objectivité qui écarte toute forme de subjectivisme pour s’en tenir avant tout à la découverte et de son explication analytique par des lois rigoureuses. Bref, le « fonctionnel » scientifique et technique, le fonctionnel pour former des fonctionnaires de la science isolés du monde réel dans des laboratoires. Pour un peu, le génie scientifique serait sorti droit de la cuisse de Jupiter, sauf qu’il s’agirait alors de la progéniture de la déesse de la « Raison ».

     Mais si nous regardions de plus près l’exercice réel de la science ? Le contexte réel ? La démarche historique nous donnerait à coup sûr une autre version que celle de l’idéalisation qui se perpétue à travers les manuels de la science normale. Une version qui pourrait même contredire le discours officiel des manuels… qui se révèlent un peu trop « perchés », comme on dit aujourd’hui, dans le discours qu’elle tient sur elle-même pour être véridique.  Sait-on par exemple que Pasteur travaillait au départ sur la fermentation du houblon pour un brasseur de bière ? L’hypothèse microbienne a été inventée pour rendre compte de la fermentation du houblon ! Pas du tout pour un soin altruiste de santé. Sait-on que la rigueur des Principia de Newton est un arbre qui cache une forêt, Newton a beaucoup plus écrit sur l’alchimie et la théologie que sur la science proprement dit. Galilée tirait des horoscopes, notamment pour ses filles et Kepler a beaucoup pratiqué l’astrologie ! Mais bon, il ne faut pas en parler, cela écornerait l’image que nous entretenons des scientifiques, image épurée au maximum que nous donnons des « savants » au grand public. Mais, à force de mensonges pieux sur le contexte sociologique de la science, au bénéfice d’une image rationnelle du savant, ne risque-t-on pas de corrompre le contexte lui-même ? Idéaliser le savant, n’est pas en retour mépriser le contexte social dans lequel il est apparu ?  Un des grands mérites que l’on peut reconnaître à Thomas Kuhn dans La structure des révolutions scientifiques, est d’avoir attiré l’attention sur cette sociologie que les manuels ignorent. La question vaut le détour.

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A. Mystères antiques

     Nous avons théorisé de manière très linéaire l’histoire des sciences en tirant un fil qui va des Grecs jusqu’à nous et dans lequel il est sous-entendu que lorsqu’une théorie nouvelle apparaît, il est hors de question 1) que l’idée ait jamais pu être formulée auparavant. 2) que le contexte anthropologique ait pu jouer dans son apparition. Le but étant de sauvegarder le « génie » très original, très individuel d’un savant. Ainsi se perpétue le complexe de supériorité extraordinaire qui nous permet de regarder de haut le passé. « Autrefois les hommes croyaient que… mais grâce à X ou Y aujourd’hui nous savons que… ». Il se pourrait bien que nous soyons en présence de deux illusions. Des intuitions très anciennes peuvent refaire surface dans un contexte scientifique. C’est possible. La théorie holographique de Karl Pribam et David Bohm véhicule des idées qui en vérité ne sont pas si nouvelles. L’idée que le Tout est présent dans chaque partie de l’univers est dans les Upanishad. Et ces mêmes Upanishad on trouve la formule « ici-bas tout est mangeur et mangé » d’une allure très… darwinienne ! Le fait d’être le dernier à parler, le fait de placer notre confiance uniquement dans l’objectivité scientifique risque de nous rendre aveugle à la richesse de pensée qui nous précède.

     1) L’œuvre de Pierre Thuillier est riche d’exemples qui nous invitent à plus de prudence et moins de miroirs d'Archimèdeprésomptions. Dans son livre d’Archimède à Einstein il s’amuse à creuser à travers les textes la grande affaire des « miroirs ardents » d’Archimède. La question est : Archimède a-t-il incendié les galères romaines lors du siège de Syracuse ? La cause est entendue du côté des rationalistes : il est scientifiquement et techniquement impossible qu’un exploit de ce genre ait pu être réalisé à pareille époque. Au IIIème siècle c’est invraisemblable. Archimède ne pouvait pas avoir les connaissances et les moyens nécessaires (la formule est très convenue). Descartes en 1630 dans sa correspondance avec le père Mersenne met à contributions sa connaissance de l’optique pour expliquer que ce serait une chimère que d’y croire. Selon lui, comme les rayons du soleil ne sont pas parallèles, il aurait fallu disposer d’un miroir d’une taille démesurée, ce qui est impensable pour l’époque. Dans sa Dioptrique en 1637 il récidive : « ceux qui ne sont qu’à demi savants en l’optique se laissent persuader de beaucoup de choses qui sont impossible ». Il ajoute que Galilée lui-même a tort de croire dans cette histoire de miroirs. Toutefois, Mersenne et Galilée n’étaient pas les seuls à penser que les fameux « miroirs ardents » pouvaient être efficaces. Bonaventura Cavalieri avait écrit en 1632 un traité sur le sujet. Roger Bacon, que l’on présente toujours comme un pionnier de la science expérimentale avait bien avant l’heure une grande confiance dans l’énergie solaire. Avec un miroir concave bien conçu, on pourrait brûler n’importe quoi disait-il. A la Renaissance, plusieurs auteurs se sont attelés à la question et ont construit de tels miroirs. Le défi est relevé dès 1646 par Athanasus Kircher. Il expérimente et constate qu’avec cinq miroirs bien disposés, il obtient une « chaleur presque intolérable » à plus de cent pieds (33 mètres). Archimède n’avait donc pas besoin d’un miroir à longue portée, il suffisait de concentrer la chaleur à trente pas. C’est Buffon lui-même qui apporte la confirmation la plus spectaculaire en construisant un miroir de 168 glaces sur divers matériaux. Il prouve en 1747 que Descartes a tort. Le raisonnement abstrait est battu sur toute la ligne par l’ingéniosité : Il est possible d’enflammer à distance des morceaux de bois avec un miroir composé. Le succès de l’expérience aura un large retentissement jusque dans le dictionnaire de Pierre Larousse au XIXème « la réaction fut complète contre la thèse de Descartes qui avait déclaré impossibles les miroirs d’Archimède ».

     Ce qui ne désarme pas pour autant les rationalistes qui vont encore fourbir des arguments pour démontrer que la prouesse d’Archimède est impossible. D’abord, qu’il n’y a que peu de sources historiques fiables sur le sujet. C’est vrai. Il faut attendre Anthème de Tralles au VIème siècle pour disposer d’un traité des Machines extraordinaires pour en trouver la trace. L’homme n’était pas n’importe qui. C’est lui qui a conçu la basilique Sainte-Sophie de Constantinople. Dans son traité sur la Machines, il pose effectivement le problème et répond qu’Archimède était parfaitement capable d’un pareil tour de force. Galien, le médecin grec, dans son traité sur Les tempéraments, déclare effectivement « qu’Archimède a brûlé les trières ennemies avec des pureia ». Les érudits discutent le sens du mot pureia, et le mot est bien employé au Ier siècle pour désigner les miroirs ardents. Au IIème siècle Lucien de Samostate écrit « qu’Archimède a incendié les navires romains grâce à un artifice technique ». On voit donc que même si les témoignages directs dont manquant, la possibilité demeure. Un autre point sur lequel nous devons insister est celui-ci : l’histoire est une discipline très lacunaire, mais l’absence de témoignages ne préjuge en rien de la réalité. Tout ce que l’on peut dire, c’est que des traces directes manquent.

     La seconde ligne d’attaque des rationalistes, après avoir nié la réalité des miroirs ardents consiste à vouloir démontrer qu’Archimède n’avait pas les connaissances théoriques nécessaires. Il aurait fallu qu’il connaisse les propriétés des paraboles. Or, dit-on, ce savoir n’existait pas à l’époque. Archimède a pourtant écrit un traité sur les cônes resté célèbre. Et puis il y a d’autres indices. Apulée au IIème siècle souligne qu’Archimède doit sa célébrité à l’attention qu’il a accordé aux miroirs.

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     © Philosophie et spiritualité, 2020, Serge Carfantan,
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