Leçon 24.    Le langage et la pensée        

    Pour nous protéger des assauts du monde, nous avons toujours la ressource de prendre refuge dans nos pensées. Le repli sur soi peut donner le sentiment que "je me comprends", parce que je me possède toujours moi-même, parce que ma pensée m'appartient, parce que j'y suis immergé. Mais cette intimité du moi est-elle vraiment  intelligente et consciente d'elle-même ? Peut-il y avoir une pensée claire là où il n’y a pas d’expression ? Le repli sur soi pourrait tout aussi bien relever du mutisme et de la confusion. Il est bien facile de prétendre que l’homme peut s’exprimer parce qu’il « pense », mais encore faudrait-il que cette pensée soit consciente d’elle-même. Mais peut-elle être consciente en-deçà de l’expression dans un langage ?

    Étrangement, la position inverse est tout aussi problématique. La linguistique, forte de ses succès, portée par la mode du structuralisme, a tenté de ramener toute la pensée au langage. Elle en vient à dire que l’homme ne pense-t-il que parce qu’il parle et qu'il est "parlé" par la langue. Mais un esprit rempli de mots et confus verbalise aussi beaucoup ! Comme l’écrit Sartre : « Il fut un temps où l’on définissait la pensée indépendamment du langage, comme quelque chose d’insaisissable, d’ineffable qui préexistait à l’expression, Aujourd’hui, on tombe dans l’erreur inverse: on voudrait nous faire croire que la pensée est seulement du langage, comme si le langage n’était pas lui-même parlé ».

    Formulé dans une question le problème serait celui-ci: dans quelle mesure le langage contribue-t-il à la formation de la pensée ?

 

A. Le vécu et l’en-deçà du langage

Personnel

 

Subjectif

 

 

Banal

Immédiat

 

 

Voué à la communication

Sphère privée

 
 

Plan de l’extériorité

  La dualité est franche. Bergson peut écrire en ce sens : « Chacun d’entre nous a sa manière d’aimer et de haïr et cet amour, cette haine reflète sa personnalité tout entière. Cependant, le langage désigne ces états par les mêmes mots chez tous les hommes ; aussi n’a-t-il pu fixer que l’aspect objectif et impersonnel de l’amour, de la haine et des mille sentiments qui agitent l’âme ». Cf. La Pensée et le Mouvant. Chacun est un être singulier différent de tout autre, le poids des idiosyncrasies de l’ego vient marquer chaque vécu, et pour cette raison, le vécu est original. Le vécu est original, dans le caractère neuf de chaque instant, dans l’apparition même de sa nouveauté. Le langage, voué à la communication, ne peut suivre le fil du renouvellement constant du changement, il fournit donc d’abord des étiquettes commodes pour caractériser ce qui est, des étiquettes po

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    Pour qu’il soit à la hauteur de l’expression du vécu, il faudrait qu’il dispose d’autant de nuances qu’il peut y avoir de degrés subtils dans les sentiments. C’est ce que disait Verlaine. Mais ce projet de Verlaine est en soi contradictoire. Demander autant de mots que de nuances singulières, reviendrait à multiplier les signes à l’infini. Cela ferait trop de mots à utiliser  ; et quand bien même d’ailleurs nous arriverions à composer un tel langage, il resterait incompréhensible pour les autres ! Convenons donc des limites nécessaires du langage. (texte)

    Les linguistes admettent que le langage est conventionnel. Il est conventionnel en tant que fait de signes arbitraires par rapport à la réalité, mais qui permettent la communication de ceux qui le parlent. C’est pourquoi il peut y avoir autant de langues. Si le langage était parfaitement calqué sur la forme de la chose, si le vécu pouvait porter cette identité, il n’y aurait qu’un seul nom et donc une seule langue naturelle. Chaque langue au contraire propose un mot différent pour désigner la même chose ou le même vécu. Ajoutons à cela que, de toute manière, les rapports pratiques n’exigent pas non plus beaucoup de subtilité dans l’expression. Dans un monde où chacun s’en tient à son rôle, à sa fonction sociale, il suffit qu’il y ait un code standard d’information véhiculant ce que la pensée commune est à même de rencontrer : c’est-à-dire surtout des stéréotypes. Le langage, dans les rapports pratiques, est aussi banal, qu’il est par nature pauvre, anonyme et impersonnel. (texte)

    Si les ressources ne sont pas infinies, dans quelle mesure tout vécu peut-il entrer dans le dicible ? N’y a-t-il pas aussi de l’indicible ? Indicible signifie qui ne peut se dire, l’indicible peut-être repéré à différents niveaux :

    a) Les sentiments s'inscrivent à la frontière de l'indicible, car ils sont le langage de l'âme. On peut admettre que les mots sont parfois un peu gourds, maladroits et que dans certains cas, il faudrait préférer le mutisme à l’expression. Si on considère que c’est le langage qui fait obstacle on peut en effet penser que l’expression comporte une trahison que l’on éviterait en cachant ses sentiments et ses idées. Brice Parain commente à ce propos un poème de Tucnev :

    Tais toi, va-t-en et cache
    Tes sentiments et tes pensées
    Que dans le profond de ton âme
    Elles se lèvent et se couchent
    comme les étoiles de la nuit
    Regarde-les et tais-toi

    Ton cœur dira-t-il ce qu’il est ?
    Un autre te comprendra-t-il ?
    Comprendra-t-il de quoi tu vis ?
    Pensée exprimée est mensonge
    En fouillant tu troubles les sources
.
Nourris-toi d’elle et tais toi.

 Sache ne vivre qu’en toi-même
Ton âme contient tout un monde
De secrets et de visions
Le bruit du dehors les effraie
Les rayons du jour les aveuglent
»

  Ce poème laisse une impression glaciale, celle d’un désespoir secret à ne pouvoir parler. Il fait penser au repli définitif de l’autisme résolu de couper toute communication avec autrui. Il est en effet plus grave d’accuser le langage que de s’en prendre à soi-même et à sa propre incapacité. Si le langage est à ce point limité, alors il ne reste plus qu’à se taire, il ne reste que le mutisme. Parfois « nous échouons à traduire ce que notre âme ressent : la pensée demeure ...

    b) De même, les phénomènes inconscients nous confrontent eux aussi au problème de l’indicible. Il y a l’ordre du dit et simultanément celui du non-dit. Il y a ce que j’affirme et tout ce qui est latent et que je cache ou que je connais mal. Il y a ce que j’exprime en ayant conscience de l’exprimer et ce que j’exprime sans en avoir clairement conscience. Dans la névrose s’expriment un double langage et la difficulté pour le sujet de dire, d’accepter ce qu’il refuse profondément. L’indicible ici n’est pas indicible en soi, mais relatif au discours du conscient. Les phénomènes inconscients nous confrontent avec l'ordre de l'infra-rationnel, en retrait du dicible, de la pensée inconsciente que le sujet ignore ou refoule, mais qui continue de dominer son comportement. Le névrosé peut affirmer bien fort qu’il va très bien et même s’insurger avec violence contre celui qui insinuerait qu’il est déséquilibré. Le corps, le comportement, est pourtant là qui peut exprimer le non-dit, traduire le malaise, le trouble, la souffrance dissimulée. Est psychologue celui qui ne se laisse pas prendre au piège d’une parole pleine de suffisance et discerne clairement le langage du corps, la portée de l’involontaire, de l’inexprimé. Le réprimé veut s’exprimer et il le fait à travers le jeu des émotions et des actes manqués. On ne peut pas rejeter en bloc l’existence de la pensée inconsciente sans naïveté, dans la mesure où elle est cause de souffrance.

    ---------------c) Il y a ce que l’on peut exprimer mais aussi ce que la pudeur convient de taire. La vie éthique suppose le respect d’une dimension de secret à l’égard de la subjectivité d’autrui. Nous laissons dans le non-dit ce qui pourrait blesser profondément. Par respect pour l’autre, nous évitons d’ouvrir des blessures. Il est donc des régions indicibles qui sont posées par le sens moral. « Ce que l’on ne peut pas dire » peut s’entendre au sens non d’un pouvoir, mais d’un devoir (il ne faut pas le dire). La précaution à l'égard de l'autre peut laisser place à un silence sur ce qui est susceptible de blesser.

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 communicable. Dans l’Agenda de Mère, édité par Satprem, cet obstacle est constant. Les expériences se succèdent et se multiplient, et avec elles la difficulté de les expliquer, de les dire, justement parce que ce sont des expériences très nouvelles. On est là devant quelque chose qui relève du supra-rationnel.  L’Agenda n’en reste pas moins un formidable document d’expériences spirituelles qui deviennent accessibles dans la mesure où le lecteur croise dans sa propre expérience l’expérience de la Mère. Cela explique que la mystique se soit souvent servie des métaphores pour rendre par l’image ce qui ne se dit pas dans les concepts tout préparés. La métaphore suggère au niveau du sentiment, par l’image, ce qu’est la chose même. L’image sert de pont vers la saisie intuitive d’une relation subtile que le mental ne peut pas appréhender à partir de sa logique linéaire et duelle. La saisie de l’expérience non-duelle ne se fait que par un saut intuitif, (R) par dessus les concepts. (texte)

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Vos  commentaires

Questions :

1. Si on admet que chez l'animal la conscience immédiate comporte une intelligence non-verbale, ne faut-il pas en faire de même chez l'homme?

2. L'idée que tout peut doit être exprimé dans le langage pour qu'il y ait connaissance a une valeur. Dans quel cas?

3. La confusion de l'esprit est-elle liée aux sensations ou bien aux contradictions des représentations dans le langage?

4. Comment comprendre l'affirmation selon laquelle 70% de la communication passerait par le corps et seulement 30% par les mots?

5. D'où vient que certaines personnes ont besoin de tout verbaliser et même de répéter un énoncé pour arriver à comprendre?

6. Comment expliquer le bavardage si l'expression du concept est l'achèvement normal du langage?

7. Pourquoi l'expérience mystique pose-t-elle nettement le problème des limites du langage?

    © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
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