Leçon 219.  Mode, simulacre et illusion     

    Nous avons étudié plus haut l’illusion collective, l’illusion onirique et l’illusion individuelle. Nous avons suivi le processus par lequel naît l’illusion et qui fait qu’elle se perpétue. Tel le serpent vu dans la corde, l’illusion apparaît quand le mental surimpose à une perception une forme qui n’est que le produit de son imagination, de sorte que celui qui en est victime, ne voit plus dès lors que la forme surimposée et n’est plus conscient et lucide.

    C’est donc qu’il se trouve comme envoûté par un fantasme et qu’en définitive, tant qu’il sera dans l’illusion, il continuera de rêver les yeux ouverts. Comme une lolita fashion victim en transe devant un défilé, le mental en ébullition, qui se raconte des histoires. En définitive, elle n’observe pas, elle ne voit rien, elle rêve, elle fabule, elle fantasme, elle s’excite émotionnellement, comme elle s’inventait des histoires de princesses quand, toute petite, elle s’endormait dans son lit. Le mental peut très facilement être sollicité dans cette direction. Surtout dans une société comme la nôtre qui, faute de religion, a instauré un culte du virtuel, de l’image et des apparences.

    De fait, la mode est certainement  la figure la plus remarquable de l’illusion dans la postmodernité. Son trait le plus apparent. Voir l’illusion en tant qu’illusion c’est déchirer le voile, voir l’illusion à travers l’expression de la mode, c’est précisément contempler en face le monde postmoderne dans sa réalité. Comme fiction auto-entretenue. En quoi la mode est-elle une illusion sociale ?  Faut-il la considérer parmi d’autres comme une caractéristique de notre temps ? Faut-il la regarder comme une production originale de notre culture ? Comme une construction secondaire relevant simplement de la catégorie des illusions ? Ou bien faut-il prendre très au sérieux ce qu’elle nous révèle ?

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A. Effets de mode, apparence et inscription historique

    Commençons par quelques mises au point. Le terme mode est  une catégorie générale souvent utilisée pour désigner ce que nous appellerons des effets de mode. Un objet, une opinion, une production artistique peuvent être à la mode pendant un certain temps, puis disparaître quelques temps après. Les scoubidous, les pins, la table pliante de chez I. etc. fonctionnent comme portés par une rumeur, sauf qu’en l’espèce, c’est une stratégie marketing qui les installe. Comme la consommation fonctionne sur la base de l’obsolescence rapide des objets, une mode chasse l’autre. Il existe aussi des effets de mode dans l’art, comme par exemple la folie des monochromes à la suite de Yves Klein. Il existe de même des modes intellectuelles, au sens où un courant d’idées s’installe un temps, connaît son apogée, puis disparaît. On dira que dans les années 70 il était de bon ton de se réclamer  du situationnisme, du freudisme, du structuralisme, il y a eu un « effet de mode » et ces courants ont finalement très largement disparus. Ce n’est pas ce que nous allons considérer dans cette leçon qui portera exclusivement sur la mode vestimentaire. A ce niveau, il faut encore opérer des distinctions.

    1) Il ne faut pas confondre la mode, l’apparence, le costume et le cérémonial. Il va de soi, nous l’avons vu, que l’être humain se donne à autrui dans une extériorité qui est son apparence. Que l’apparence soit pour une large part une forme de dissimulation, ou de simulation, personne ne peut en douter, mais c’est un phénomène général, celui de l’expression, du passage de l’intériorité à l’extériorité. La mode peut ou non y jouer un rôle instrumental, mais l’apparence d’un homme ne se réduit pas à sa conformité à une mode.

    Le costume n’est pas non plus la mode. Le costume traditionnel s’inscrit dans une culture, il possède une symbolique, il fait partie des signes culturels qui mêlent tout à la fois l’identification au sein d’une société, le sens d’une distinction, et surtout une adaptation à des conditions de vie locales. Le sari, le dhoti en Inde sont admirablement adaptés à un climat très chaud, assez éprouvant pour un occidental. Il serait simpliste de ne les considérer que comme des « modes ». Le touriste en voyage a tout à gagner à se défaire de son costume à l’occidentale pour apprendre les leçons que lui donnent les costumes traditionnels. Il serait ridicule de relativiser dans la mode la burqua, le costume traditionnel des Lapons, le chapeau tissé des porteurs de sel en Chine, ou même la tenue des bergers des Landes. Ce qui sépare le costume traditionnel de la mode, c’est une prolifération excentrique de l’artifice qui n’a plus rien à voir avec une adaptation intelligente avec des conditions de vie. Passons sur la symbolique, nous verrons plus loin. Le montagnard rigole quand il voit les fashion victim se tordre les pieds et souffrir de leur complète inadaptation au milieu exigeant des vents glacés, des coulées de pierre, des crevasses et des sommets. Plus un vêtement est déterminé par la mode, plus il est… déconnecté du réel.

    Le cérémonial, c’est entendu, passe aussi par la tenue vestimentaire. La robe des magistrats a quelque chose d’empesé, il faut bien l’admettre ; mais replacée dans le cours de la justice, elle a un sens presque rituel. Elle fait partie des grandes pompes qui doivent donner à la justice sa raideur caractéristique et au droit son austérité imposante. Les prêtres en Occident ont abandonné dans le civil leur tenue traditionnelle, mais ils la retrouve lors des cérémonies religieuses.  Signe que le profane s’est séparé du sacré. Nous trouvons dans toutes les religions un apparat surchargé de symboles. Même les couleurs sont codifiées avec précision. Voyez les rites tibétains, le jaune, l’ocre, le mauve, la tenue des lamas. Les emblèmes ne sont pas de la « déco », ils ne sont pas pris au hasard. D’ailleurs rien n’est laissé au hasard et il n’y a en fait aucun arbitraire, tout doit faire sens. De fait, le cérémonial par définition ne tolère pas les écarts et il s’inscrit dans une conformité reconnue, admise et fonctionnelle. Une fois de plus, il serait ridicule de relativiser le cérémonial dans la mode et c’est une faute de tout mélanger. La mode est par essence éphémère, le cérémonial est tout le contraire, il s’inscrit dans la pérennité des rites et des institutions. Il porte des valeurs ou il s’inscrit dans une doctrine. Y introduire artifice et fantaisie serait déjà une menace interne, eu égard à la continuité qu’il doit assurer. Eu égard à la tradition.

    Et puis, après tout, de même, l’uniforme porte bien son nom, il donne une forme unique et identifiable et pas une autre, une forme qui en impose par sa prestance et qui impose la fonction sociale. Le gardien de la paix, le CRS, le haut gradé de l’armée, doivent être identifiés comme tels. Même si, à tout prendre, l’uniforme ne s’impose que par une sorte de fascination magique, il est là pour renforcer le prestige de l’autorité. Il est socialement très normatif. Pascal a, dans Les Pensées, fait des remarques très fines à ce sujet. Le magistrat en chaire, même revêtu de sa robe, s’il bégaye, se rendra ridicule, car l’humain qui ressortira et on oubliera la fiction sociale de son rôle. Le Souverain ne possède qu’une grandeur d’institution (texte) qui n’est pas une grandeur naturelle. Pour la renforcer, il joue sur les apparences en portant le costume qui sied à sa fonction. Il est nécessaire pour assurer la fiction sociale qu’il y ait autour de lui tout un cérémonial, de sorte que le peuple ait tout loisir de surimposer à la magnificence du souverain, la majesté d’un pouvoir censé provenir de Dieu. Alors qu’il n’est établi que par les hommes.  Les grandeurs d’institutions reposent sur une fiction et ne sont pas les grandeurs naturelles qui seules sont réelles. Il est donc logique qu’elles puissent d’autant plus user d’apparat pour réassurer leur autorité. Il est assez amusant de constater que plus un régime est autoritaire, plus il est éloigné de la légitimité populaire, plus il met l’accent sur le culte de la personnalité. Alors les médailles et les décorations fleurissent sur les poitrines et les généraux sont comme des sapins de Noël.

    2) Second point. « La mode n’est ni de tous les temps ni de toutes les civilisations ». C’est la première phrase de L’Empire de l’Éphémère de Gilles Lipovetsky, affirmation à laquelle nous ne pouvons que souscrire, ainsi que celle qui suit : « Contre une prétendue universalité transhistorique de la mode », il faut bien entendu lui donner « un commencement repérable dans l’histoire ». Bien sûr que de tous temps, il a existé des parures, mais la mode est un phénomène récent dont l’apogée se situe dans ce que nous avons appelé la postmodernité. « Pendant des dizaines de milliers de millénaires, la vie collective s’est déroulée sans culte des fantaisies et des nouveautés, sans l’instabilité et la temporalité éphémère de la mode ». Ce qui ne veut pas dire ... cependant personne ne pourra raisonnablement confondre changement historique et hystérie de la nouveauté. Il serait simpliste de juger du devenir en partant de l’excitation de la mode. De même « changer pour changer », ne veut en aucune manière dire « progresser » et même peut signifier rester sur place sans direction ni véritable décision. La mode n’est que changement volatile et elle n’est pas l’histoire, cependant, elle prend place dans l’Histoire et dans une histoire qui est celle de l’Occident. Nous n’allons pas parler de mode au sujet des parures et de l’ornement intemporel que nous trouvons chez les oiseaux dans la Nature. Il faudrait l’éviter aussi chez les peuples traditionnels tout en reconnaissant la richesse, la créativité dans l’art des parures. Ils ont d’évidence « le goût très vif des ornementations » et le sens de la recherche esthétique, « mais rien qui ressemble au système de la mode. Même multiple, les types de décorations, les accessoires et coiffures, peintures et tatouages restent fixés par la tradition, soumis à des normes inchangées de génération en génération. La société hyperconservatrice qu’est la société primitive interdit l’apparition de la mode parce que celle-ci est inséparable d’une relative disqualification du passé ». Or nous ne pouvons pas comprendre la mode sans une phénoménologie de la légèreté qui tend précisément à couper la conscience du passé. Si la tradition est représentée par le sens des racines, la mode c’est plutôt la feuille au vent de la fantaisie renouvelée. La versatilité de la mode est sa banalité même, tant elle est faite d’une « cascade ‘petits riens’ et petites différences… qui déclassent ou classent la personne qui les adopte ou s’en tient à l’écart, qui rendent aussitôt obsolète ce qui précède ». Quand bien même on pourrait repérer dans la mode des innovations majeures, elles ne sont rien par rapport « aux modifications de détail » qui caractérisent l’effervescence temporelle de la mode.

    Comment comprendre que soit apparu dans le prolongement de la Modernité un système de la mode et qu’il se caractérise simultanément par une sorte d’excitation temporelle qui piétine dans le protéiforme, le frivole et l’immédiat ? La Modernité doit son essor au triomphe prométhéen dans la conquête technique de la nature. En apparence, il semble que le technicisme n’était pas voué à autre chose qu’à un empire austère sur le réel dans l’efficacité redoutable du progrès. Mais c’est aussi lui qui a précipité l’âge du consumérisme dans lequel nous vivons. On a d’un côté « l’esprit moderne bourgeois voué à l’épargne, à la prévision, au calcul », de l’autre « l’irrationalité des plaisirs mondains et de la superficialité ludique, (texte) à contre-courant de l’esprit de la croissance et du développement de la maîtrise de la nature ». A partir du moment où la volonté de puissance s’est assurée d’une suprématie incontestée sur la nature que lui reste-t-il à conquérir à part la suprématie intégrale sur tout ce qui est humain ? Après le triomphe dans l’orgie de la puissance sur le monde, la rationalisation technique du travail et de toutes les formes de l’activité humaine, il ne reste plus que le triomphe de la déraison dans la vanité ludique. C’est tout un. Un seul et même processus. Après l’âge de l’efficacité, l’âge des frivolités. « Domination rationnelle de la nature et folies ludiques de la mode ne sont qu’apparemment antinomiques ; en fait, il y a un strict parallélisme entre ces deux types de logique : de même que les hommes se sont voués dans l’Occident moderne, à ------------------------------ l’exploitation intensive du monde matériel et à la rationalisation des tâches productives, ils ont affirmé, au travers de l’éphémérité de la mode, leur pouvoir d’initiative sur le paraître. Dans les deux cas s’affirme la souveraineté et l’autonomie humaine s’exerçant sur le monde naturel comme sur leur décor esthétique. Protée et Prométhée sont de même souche ». L’un comme l’autre asservissent et éliminent le naturel, génèrent et se reproduisent dans ----------------------------------------------------------------------------------------

B. La mode et la déréliction dans l’apparence

   

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Questions:

1. Suivre la mode, n'est-ce pas porter un uniforme?

2. Négliger son apparence, n'est-ce pas aussi inconscient que de vivre seulement dans une apparence fictive?

3. Doit-on considérer la mode comme un art?

4. Faut-il croire ceux qui disent que la mode est une forme de libération vis-à-vis de la laideur du monde technique?

5. Si toute culture comporte des rituels et du cérémonial, faut-il pour autant penser que la mode est le reflet d'une culture?

6. Dire que la mode est superficielle nous interdit-il pour autant de poser des questions sur son influence?

7. Que penser du "nihilisme chic"?

 

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    © Philosophie et spiritualité, 2012, Serge Carfantan,
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