Leçon 219.  Mode, simulacre et illusion     

    Nous avons étudié plus haut l’illusion collective, l’illusion onirique et l’illusion individuelle. Nous avons suivi le processus par lequel naît l’illusion et qui fait qu’elle se perpétue. Tel le serpent vu dans la corde, l’illusion apparaît quand le mental surimpose à une perception une forme qui n’est que le produit de son imagination, de sorte que celui qui en est victime, ne voit plus dès lors que la forme surimposée et n’est plus conscient et lucide.

    C’est donc qu’il se trouve comme envoûté par un fantasme et qu’en définitive, tant qu’il sera dans l’illusion, il continuera de rêver les yeux ouverts. Comme une lolita fashion victim en transe devant un défilé, le mental en ébullition, qui se raconte des histoires. En définitive, elle n’observe pas, elle ne voit rien, elle rêve, elle fabule, elle fantasme, elle s’excite émotionnellement, comme elle s’inventait des histoires de princesses quand, toute petite, elle s’endormait dans son lit. Le mental peut très facilement être sollicité dans cette direction. Surtout dans une société comme la nôtre qui, faute de religion, a instauré un culte du virtuel, de l’image et des apparences.

    De fait, la mode est certainement  la figure la plus remarquable de l’illusion dans la postmodernité. Son trait le plus apparent. Voir l’illusion en tant qu’illusion c’est déchirer le voile, voir l’illusion à travers l’expression de la mode, c’est précisément contempler en face le monde postmoderne dans sa réalité. Comme fiction auto-entretenue. En quoi la mode est-elle une illusion sociale ?  Faut-il la considérer parmi d’autres comme une caractéristique de notre temps ? Faut-il la regarder comme une production originale de notre culture ? Comme une construction secondaire relevant simplement de la catégorie des illusions ? Ou bien faut-il prendre très au sérieux ce qu’elle nous révèle ?

*   *
*

A. Effets de mode, apparence et inscription historique

    Commençons par quelques mises au point. Le terme mode est  une catégorie générale souvent utilisée pour désigner ce que nous appellerons des effets de mode. Un objet, une opinion, une production artistique peuvent être à la mode pendant un certain temps, puis disparaître quelques temps après. Les scoubidous, les pins, la table pliante de chez I. etc. fonctionnent comme portés par une rumeur, sauf qu’en l’espèce, c’est une stratégie marketing qui les installe. Comme la consommation fonctionne sur la base de l’obsolescence rapide des objets, une mode chasse l’autre. Il existe aussi des effets de mode dans l’art, comme par exemple la folie des monochromes à la suite de Yves Klein. Il existe de même des modes intellectuelles, au sens où un courant d’idées s’installe un temps, connaît son apogée, puis disparaît. On dira que dans les années 70 il était de bon ton de se réclamer  du situationnisme, du freudisme, du structuralisme, il y a eu un « effet de mode » et ces courants ont finalement très largement disparus. Ce n’est pas ce que nous allons considérer dans cette leçon qui portera exclusivement sur la mode vestimentaire. A ce niveau, il faut encore opérer des distinctions.

    1) Il ne faut pas confondre la mode, l’apparence, le costume et le cérémonial. Il va de soi, nous l’avons vu, que l’être humain se donne à autrui dans une extériorité qui est son apparence. Que l’apparence soit pour une large part une forme de dissimulation, ou de simulation, personne ne peut en douter, mais c’est un phénomène général, celui de l’expression, du passage de l’intériorité à l’extériorité. La mode peut ou non y jouer un rôle instrumental, mais l’apparence d’un homme ne se réduit pas à sa conformité à une mode.

    Le costume n’est pas non plus la mode. Le costume traditionnel s’inscrit dans une culture, il possède une symbolique, il fait partie des signes culturels qui mêlent tout à la fois l’identification au sein d’une société, le sens d’une distinction, et surtout une adaptation à des conditions de vie locales. Le sari, le dhoti en Inde sont admirablement adaptés à un climat très chaud, assez éprouvant pour un occidental. Il serait simpliste de ne les considérer que comme des « modes ». Le touriste en voyage a tout à gagner à se défaire de son costume à l’occidentale pour apprendre les leçons que lui donnent les costumes traditionnels. Il serait ridicule de relativiser dans la mode la burqua, le costume traditionnel des Lapons, le chapeau tissé des porteurs de sel en Chine, ou même la tenue des bergers des Landes. Ce qui sépare le costume traditionnel de la mode, c’est une prolifération excentrique de l’artifice qui n’a plus rien à voir avec une adaptation intelligente avec des conditions de vie. Passons sur la symbolique, nous verrons plus loin. Le montagnard rigole quand il voit les fashion victim se tordre les pieds et souffrir de leur complète inadaptation au milieu exigeant des vents glacés, des coulées de pierre, des crevasses et des sommets. Plus un vêtement est déterminé par la mode, plus il est… déconnecté du réel.

    Le cérémonial, c’est entendu, passe aussi par la tenue vestimentaire. La robe des magistrats a quelque chose d’empesé, il faut bien l’admettre ; mais replacée dans le cours de la justice, elle a un sens presque rituel. Elle fait partie des grandes pompes qui doivent donner à la justice sa raideur caractéristique et au droit son austérité imposante. Les prêtres en Occident ont abandonné dans le civil leur tenue traditionnelle, mais ils la retrouve lors des cérémonies religieuses.  Signe que le profane s’est séparé du sacré. Nous trouvons dans toutes les religions un apparat surchargé de symboles. Même les couleurs sont codifiées avec précision. Voyez les rites tibétains, le jaune, l’ocre, le mauve, la tenue des lamas. Les emblèmes ne sont pas de la « déco », ils ne sont pas pris au hasard. D’ailleurs rien n’est laissé au hasard et il n’y a en fait aucun arbitraire, tout doit faire sens. De fait, le cérémonial par définition ne tolère pas les écarts et il s’inscrit dans une conformité reconnue, admise et fonctionnelle. Une fois de plus, il serait ridicule de relativiser le cérémonial dans la mode et c’est une faute de tout mélanger. La mode est par essence éphémère, le cérémonial est tout le contraire, il s’inscrit dans la pérennité des rites et des institutions. Il porte des valeurs ou il s’inscrit dans une doctrine. Y introduire artifice et fantaisie serait déjà une menace interne, eu égard à la continuité qu’il doit assurer. Eu égard à la tradition.

    Et puis, après tout, de même, l’uniforme porte bien son nom, il donne une forme unique et identifiable et pas une autre, une forme qui en impose par sa prestance et qui impose la fonction sociale. Le gardien de la paix, le CRS, le haut gradé de l’armée, doivent être identifiés comme tels. Même si, à tout prendre, l’uniforme ne s’impose que par une sorte de fascination magique, il est là pour renforcer le prestige de l’autorité. Il est socialement très normatif. Pascal a, dans Les Pensées, fait des remarques très fines à ce sujet. Le magistrat en chaire, même revêtu de sa robe, s’il bégaye, se rendra ridicule, car l’humain qui ressortira et on oubliera la fiction sociale de son rôle. Le Souverain ne possède qu’une grandeur d’institution (texte) qui n’est pas une grandeur naturelle. Pour la renforcer, il joue sur les apparences en portant le costume qui sied à sa fonction. Il est nécessaire pour assurer la fiction sociale qu’il y ait autour de lui tout un cérémonial, de sorte que le peuple ait tout loisir de surimposer à la magnificence du souverain, la majesté d’un pouvoir censé provenir de Dieu. Alors qu’il n’est établi que par les hommes.  Les grandeurs d’institutions reposent sur une fiction et ne sont pas les grandeurs naturelles qui seules sont réelles. Il est donc logique qu’elles puissent d’autant plus user d’apparat pour réassurer leur autorité. Il est assez amusant de constater que plus un régime est autoritaire, plus il est éloigné de la légitimité populaire, plus il met l’accent sur le culte de la personnalité. Alors les médailles et les décorations fleurissent sur les poitrines et les généraux sont comme des sapins de Noël.

    2) Second point. « La mode n’est ni de tous les temps ni de toutes les civilisations ». C’est la première phrase de L’Empire de l’Éphémère de Gilles Lipovetsky, affirmation à laquelle nous ne pouvons que souscrire, ainsi que celle qui suit : « Contre une prétendue universalité transhistorique de la mode », il faut bien entendu lui donner « un commencement repérable dans l’histoire ». Bien sûr que de tous temps, il a existé des parures, mais la mode est un phénomène récent dont l’apogée se situe dans ce que nous avons appelé la postmodernité. « Pendant des dizaines de milliers de millénaires, la vie collective s’est déroulée sans culte des fantaisies et des nouveautés, sans l’instabilité et la temporalité éphémère de la mode ». Ce qui ne veut pas dire ... cependant personne ne pourra raisonnablement confondre changement historique et hystérie de la nouveauté. Il serait simpliste de juger du devenir en partant de l’excitation de la mode. De même « changer pour changer », ne veut en aucune manière dire « progresser » et même peut signifier rester sur place sans direction ni véritable décision. La mode n’est que changement volatile et elle n’est pas l’histoire, cependant, elle prend place dans l’Histoire et dans une histoire qui est celle de l’Occident. Nous n’allons pas parler de mode au sujet des parures et de l’ornement intemporel que nous trouvons chez les oiseaux dans la Nature. Il faudrait l’éviter aussi chez les peuples traditionnels tout en reconnaissant la richesse, la créativité dans l’art des parures. Ils ont d’évidence « le goût très vif des ornementations » et le sens de la recherche esthétique, « mais rien qui ressemble au système de la mode. Même multiple, les types de décorations, les accessoires et coiffures, peintures et tatouages restent fixés par la tradition, soumis à des normes inchangées de génération en génération. La société hyperconservatrice qu’est la société primitive interdit l’apparition de la mode parce que celle-ci est inséparable d’une relative disqualification du passé ». Or nous ne pouvons pas comprendre la mode sans une phénoménologie de la légèreté qui tend précisément à couper la conscience du passé. Si la tradition est représentée par le sens des racines, la mode c’est plutôt la feuille au vent de la fantaisie renouvelée. La versatilité de la mode est sa banalité même, tant elle est faite d’une « cascade ‘petits riens’ et petites différences… qui déclassent ou classent la personne qui les adopte ou s’en tient à l’écart, qui rendent aussitôt obsolète ce qui précède ». Quand bien même on pourrait repérer dans la mode des innovations majeures, elles ne sont rien par rapport « aux modifications de détail » qui caractérisent l’effervescence temporelle de la mode.

    Comment comprendre que soit apparu dans le prolongement de la Modernité un système de la mode et qu’il se caractérise simultanément par une sorte d’excitation temporelle qui piétine dans le protéiforme, le frivole et l’immédiat ? La Modernité doit son essor au triomphe prométhéen dans la conquête technique de la nature. En apparence, il semble que le technicisme n’était pas voué à autre chose qu’à un empire austère sur le réel dans l’efficacité redoutable du progrès. Mais c’est aussi lui qui a précipité l’âge du consumérisme dans lequel nous vivons. On a d’un côté « l’esprit moderne bourgeois voué à l’épargne, à la prévision, au calcul », de l’autre « l’irrationalité des plaisirs mondains et de la superficialité ludique, (texte) à contre-courant de l’esprit de la croissance et du développement de la maîtrise de la nature ». A partir du moment où la volonté de puissance s’est assurée d’une suprématie incontestée sur la nature que lui reste-t-il à conquérir à part la suprématie intégrale sur tout ce qui est humain ? Après le triomphe dans l’orgie de la puissance sur le monde, la rationalisation technique du travail et de toutes les formes de l’activité humaine, il ne reste plus que le triomphe de la déraison dans la vanité ludique. C’est tout un. Un seul et même processus. Après l’âge de l’efficacité, l’âge des frivolités. « Domination rationnelle de la nature et folies ludiques de la mode ne sont qu’apparemment antinomiques ; en fait, il y a un strict parallélisme entre ces deux types de logique : de même que les hommes se sont voués dans l’Occident moderne, à ------------------------------ l’exploitation intensive du monde matériel et à la rationalisation des tâches productives, ils ont affirmé, au travers de l’éphémérité de la mode, leur pouvoir d’initiative sur le paraître. Dans les deux cas s’affirme la souveraineté et l’autonomie humaine s’exerçant sur le monde naturel comme sur leur décor esthétique. Protée et Prométhée sont de même souche ». L’un comme l’autre asservissent et éliminent le naturel, génèrent et se reproduisent dans

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

B. La mode et la déréliction dans l’apparence

    Laissons de côté les considérations horizontales sur l’histoire et la sociologie de la mode pour nous intéresser à ce qu’elle peut nous dire en tant que manifestation de la conscience. Jung dirait que la mode est le type même d’objet qui fascine l’extraverti et laisse plutôt indifférent l’introverti. Plus l’ego vit au dehors et sous le regard des autres, plus il attache de l’importance à l’apparence et plus il met d’identification dans le paraître. Nous disions plus haut en riant que le plus souvent, dans une classe de terminale, la question philosophique « qui suis-je ? » est immédiatement remplacée par « de quoi j’ai l’air ? » C’est exactement cela l’extraversion, et nous avons toutes les raisons de penser que l’emprise de la mode a pour effet de forcer l’extraversion jusqu’à projeter l’identité dans l’image du corps. Une image snob, sophistiquée et artificielle. Or nous avons aussi vu avec Douglas Harding que l’image du corps est ce que j’offre à un autre, en troisième personne et non la conscience de soi qui est mienne, le Je, la première personne. Par définition, être aliéné, c’est ne pas être soi, Je, être autre. Il semble donc que la puissance de conditionnement contenue dans la mode comporte dans son principe même une aliénation qu’il est indispensable d’explorer.

     1) Pour tout ce qui suit, nous recommandons, nous demandons avec insistance de lire Mona Chollet Beauté fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine. Il est extrêmement difficile d’observer avec lucidité le monde de la mode. Nous avons vu que la lucidité veut dire voir avec une très grande attention, en évitant soigneusement de tomber dans l’identification ou son contraire la condamnation. Or la mode possède un extraordinaire arsenal de moyens pour piéger l’identification, elle frappe directement là où l’illusion prend naissance, dans la fascination de l’apparence. D’où la difficulté d’une distance critique intelligente. Le plus souvent ne pouvant décrire et observer, nous risquons de basculer alors à l’autre extrême, celui de la condamnation, or comprendre, ce n’est pas condamner. Il y a dans le livre de Mona Chollet des percées remarquables que nous allons prolonger.

    Nous avons fait état dans une leçon précédente du complet renversement de la contestation des années 70 avec l’insurrection du féminisme, dans un conformisme intégral qui culmine dans l’adulation du consumérisme et de sa figure de proue, la publicité. Le résultat est bien évidemment l’instauration de la mode comme point unique de convergence de la mentalité postmoderne. Témoin par exemple en 2009 le film de Géraldine Nakache, Tout ce qui brille. Nous avons vu que le cinéma est devenu le plus grand pourvoyeur de mythes culturels de notre époque, or que voyons-nous dans ce film ? « C’est la mode, et non les études, qui cristallise les rêves d’ascension sociale des deux jeunes héroïnes banlieusardes : elles dévorent Elle au pied de leur HLM, et Lila a tapissé le mur de sa chambre de sacs des boutiques de luxe parisiennes ». Mona Chollet ajoute plus loin que la comparaison avec L’étudiante de Claude Pinoteau est parlante. Comment un personnage préparant l’agrégation pourrait-il faire rêver aujourd’hui ? Ce qui fait rêver, c’est la mode ! Le reste est passé au second plan. De quoi faire hurler les féministes. Alors que les garçons semblent éjectés très vite du système scolaire et que la proportion de jeunes filles entamant des études supérieures ne cesse d’augmenter, il semblerait logique que l’on incite les femmes à accéder à des postes de responsabilités élevés : or le contre-courant de l’idéologie ambiante suggère en permanence le contraire : aux hommes la pensée, les affaires publiques, les responsabilités, aux femmes « le corps, la parure, l’incarnation, le rôle d’objets de regards et de fantasmes, l’espace privé, l’intimité ». Célébrons la représentation « de la femme-objet, cantonnée aux tenues aguicheuses et aux rôles subalternes. » C’est une observation très banale : dans une classe de secondaire, à quoi se destine les jeunes filles quand elles n’ont pas d’auto-détermination ? « Je voudrais travailler dans la mode ou dans la publicité » ! Celles qui sont un peu plus déterminées diront par exemple : « j’aimerais devenir journaliste », avant de glisser : « Si je n’arrive pas à percer là, j’ouvrirai une boutique de fringues ou de déco » !! La suggestion inconsciente marche à fond. « 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Pour l’heure, notons qu’alors que depuis 2007 la crise provoquait un effondrement général, mettait à genoux des pays entiers, ruinait les banques, laminait  des secteurs productifs, on se ruait sur l’or et le secteur de la mode se portait… comme un charme. Ce qui n’est pas contradictoire. Au contraire, quand il n’y a plus de valeur refuge que l’investissement dans l’or et dans la mode, c’est que le monde va très mal. Au moment où coule le Titanic, la première classe fait la fête. Au moment où tout se délite, il faut de la frime, des paillettes et de la rigolade forcée. C’est dans ces moments graves que fleurent bon la décadence et le nihilisme chic, et la mode occupe le vide par des discours ludiques. En réalité, « le discours des magazines féminins a viré à l’entreprise de décervelage pur et simple » Désormais, c’est « … la tyrannie du look. On encourage l’idiote aguicheuse, la séduction de sous-douée, le regard de poisson mort. Fin de la sincérité. Enfuie l’audace. Début du grand formatage. Nouveau refrain : n’exister que par la beauté et ne survivre que par le regard des hommes ».

    Bien sûr la presse féminine ressort à chaque fois le poncif « les lectrices ne sont pas idiotes », (texte) mais le problème c’est qu’il ne peut y avoir intelligence sans lucidité et que toute la ruse du discours ambiant consiste précisément dans une persuasion qui sape en permanence l’intelligence et la lucidité en jouant sur du pathos. Il s’exprime dans des discours qui « jouent sur des craintes et des failles très intimes, qu’ils ne cessent de titiller, d’entretenir : la peur de ne pas ou de ne plus être aimée, la peur d’être rejetée, la peur de vieillir dans une société qui semble ne concevoir les femmes que jeunes… En outre, les mots sont secondés par des légions d’images irréelles, encore plus redoutables qu’eux car elles se faufilent dans le cerveau à notre insu, précédant et déjouant toute réflexion, toute démarche critique ». « Il est à peu près impossible d’échapper à leur matraquage. Cette presse, enfin, doit une partie de sa puissance à sa façon de se placer au centre d’une communauté féminine – fictive, mais peu importe – dont elle se prétend le simple relais ».

    2) arrêtons nous sur ce mot fictive. Mieux, communauté féminine fictive. En fait celle des stars et des top-modèles. Les images de la célébrité. Qu’est-ce que cela implique dans le développement mental d’une petite fille dont l’esprit est ...

    Devenir femme, c’est dès huit, dix ans faire des rêves de beauté et des rêves de star. Et elles ne vont pas dans cette direction toutes seules, elles y sont conduites. Dès 1960 « des industriels lancèrent sur le marché des soutiens-gorge fortement renforcés et des seins artificiels en mousse de caoutchouc pour les fillettes de dix ans… dans le New York Times un placard publicitaire pour une robe d’enfant proclamait : “Elle peut, elle aussi, participer à la chasse au mari » Conditionnement ambiant aidant, les petites filles doivent brûler les étapes et souffrent d’une « déformation congénitale : elles n’ont pas d’enfance ». Naomi Wolf : « Aujourd’hui [autour de 1990), donc, pour une petite Américaine de sept ans, monter sur la balance et pousser un cri horrifié est un rituel de féminité, indissociable d’une promesse de gratification sexuelle, comme l’était pour ma génération le fait de parader en talons aiguilles devant le miroir, ou, pour la génération de ma mère, d’habiller sa poupée de satin blanc ». Résultat : « une augmentation des cas d’anorexie infantile. « Nous voyons des fillettes qui ont commencé un régime de leur propre chef à neuf-dix ans, puis la maladie se déclenche ». On peut même commencer le conditionnement chez les bébés, témoin les bodies roses pour bébé avec écrit dessus : « « jolie, têtue, rigolote, douce, gourmande, coquette, amoureuse, mignonne, élégante, belle ». Voir l’enquête de la chroniqueuse américaine Peggy Orenstein, suivant le chemin de sa fille Daisy et ses découvertes horrifiées. « Je n’aurais jamais pensé, en ayant une fille, que l’une de mes tâches les plus importantes serait d’empêcher la société de consommation de faire main basse sur son enfance ».

    Susan Bordo, philosophe américaine, se demande, en voyant, en 2002, des hordes de mini-Britney Spears courir les rues la nuit de Halloween : « Se peut-il que nous trouvions désormais mignon d’habiller nos filles comme de petites prostituées ? » (texte)  « En 2011, les soutiens-gorge et maillots de bain rembourrés pour fillettes proposés par certaines marques ont fait scandale aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France ». Les grandes enseignent on vite retiré les modèles des rayons en disant bien haut qu’on ne voyait pas dans le catalogue de petites filles porter ces vêtements, ce qui expliquait leur réaction ce n’était pas le rejet de la représentation de la petite fille. Non, non, ce qu’elles craignaient c’était la condamnation pour incitation à la pédophilie. Pas la moindre prise de conscience. D’aillieurs, à l’heure de la téléréalité, on ne se gène guère dans l’exhibitionnisme. « Mia, deux ans, dansait sur Like a Prayer de Madonna lors d’un concours de mini-miss aux États-Unis en arborant une réplique miniature du soutien-gorge doré, aux bonnets en forme d’obus, créé pour la star par Jean Paul Gaultier ». Tout un parterre de femme devant, sourire extatique, trouve ça « mignon ».

    Et puis ...

    Et on peut donc inculquer très tôt aux petites filles les angoisses de leurs mères en leur faisant bien comprendre que « leur propre date de péremption approche à grands pas ». Elles vont donc intégrer l’idée que leur corps est imparfait, sale et qu’il faut le corriger. Heureusement (le monde de la consommation est vraiment le meilleur des mondes), il y a des produits destinés à « purifier », « gommer », « désincruster »… Certains instituts de beauté parisiens proposent des « mini-spas » et autres soins spécifiques destinés aux petites filles : « Comme ça l’enfant, après, prend soin d’elle, fait attention à sa peau, met des crèmes »… « le géant de la distribution Wal-Mart a lancé une gamme de maquillage antioxydants et antirides destinée aux 8-12 ans ». Commentaire ironique : on ne naît pas femme névrosée, on le devient.

    Pour finir, ne résistons pas à ces paroles de journaliste : « que se passe-t-il dans la tête d’une fillette de neuf ans si on lui dit que grandir, c’est surtout vieillir et devenir moche ? ». Et de citer d’autres faits alarmants, comme ces écolières qui, à la cantine, « laissent le pain aux garçons afin de ne pas grossir ». « Sommes-nous si pressés de voir nos enfants se pourrir la vie avec ce qui gâche trop souvent la nôtre ? Veut-on vraiment faire de nos filles des mini-femmes obsédées par les apparences, écrasées par des canons de beauté normatifs ? »

    3) Tout est dit et juste là où cela fait mal, parce que les canons de beauté normatifs, c’est la mode elle-même et rien d’autre. Or il est extrêmement difficile de voir la relation de cause à effet d’écrasement psychologique exercé sur une enfant. Quand le poison est enrobé de tout l’appareil de séduction de la mode, on n’y voit que du feu. Et les parents eux-mêmes en redemandent pour en gaver encore les enfants. Et les concours de mini-miss se multiplient. « Vous comprenez nous, on est ouvriers, alors on lui donne toutes ses chances… elle va devenir top model, elle saura se présenter ». On aurait presque envie d’ajouter : elle saura se vendre ? Ou se prostituer pour y arriver? Pendant ce temps, « En coulisses, les concurrentes « comparent la longueur de leurs cheveux, la hauteur de leurs talons. Beaucoup se trouvent grassouillettes ». Mélissandre, dix ans, confie : « Tous les soirs, dans mon lit, je pense à la beauté. J’aimerais me trouver belle, mais je n’y arrive pas. » Une autre soupire : « Moi, je veux arrêter les Miss, je veux faire du cheval, mais ma mère ne veut pas ».

    Et le chemin va être long et difficile. « Les petites filles rêvent d’être des princesses. Si seulement quelqu’un pouvait leur dire la vérité sur les princesses ». Il y a les images de la télévision : « se lever, boire un jus de fruit et un café, se baigner, bronzer en bikini, paresser sur les rochers, manger des glaces, se forcer à rire pour un rien, faire les boutiques le nez en l’air, avant d’aller à prendre des verres et finir par un long dîner et plein de cocktails. Aaaaaaah le bonheur ! » (la journée idéale des stars). Totale fiction. Une vie de privilégiés dans une bulle de luxe qui crachent sur la plèbe. Gossip Girl : « Le métro, c’est pour les rats ». Les gosses de riches ne se déplacent qu’en limousine avec chauffeur. Anecdote. Une princesse du Bahreïn (certifiée, bombe sexuelle, fashionista, gourou du maquillage et fan numéro un de Kim Kardashian) « Confrontée à la photo d’

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- L'accès à totalité de la leçon est protégé. Cliquer sur ce lien pour obtenir le dossier

_________________________________________________________________________

 

Questions:

1. Suivre la mode, n'est-ce pas porter un uniforme?

2. Négliger son apparence, n'est-ce pas aussi inconscient que de vivre seulement dans une apparence fictive?

3. Doit-on considérer la mode comme un art?

4. Faut-il croire ceux qui disent que la mode est une forme de libération vis-à-vis de la laideur du monde technique?

5. Si toute culture comporte des rituels et du cérémonial, faut-il pour autant penser que la mode est le reflet d'une culture?

6. Dire que la mode est superficielle nous interdit-il pour autant de poser des questions sur son influence?

7. Que penser du "nihilisme chic"?

 

Vos commentaires

    © Philosophie et spiritualité, 2012, Serge Carfantan,
Accueil. Télécharger, Index analytique. Notion. Leçon suivante.


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.