Leçon 23.    Structure du langage        english flag

    Il est admis communément que le langage est la fonction grâce à laquelle la pensée s’exprime à l’aide de signes. Mais cette définition va peut-être un peu trop vite en besogne, car quel contenu attribuer à cette "pensée" qui traverse le langage ? Le chimpanzé qui s’exprime pour avertir ses congénères d’un danger se sert d’un cri, mais ce cri est-il une pensée ou est-ce un simple signal pour provoquer la fuite devant le prédateur ? On a pu répertorier une trentaine de sons utilisés par les chimpanzés entre eux : celui de la faim, de l’inquiétude, de l’appel, de l’alarme, etc. Faut-il y voir un langage ?

    Ce n’est pas la même chose que de considérer le langage comme moyen d’expression et de le voir sur le modèle des langues humaines, de se servir d’une langue humaine comme modèle du langage. S’agissant de l’homme, nous ne pouvons manquer de définir le langage comme expression de la pensée. Mais le terme d’expression n’est-il pas justement plus large que celui de pensée ? Ce qui est en jeu donc, c’est non seulement la différence entre le langage animal et le langage humain, mais la caractérisation précise de la manière dont se produit la signification dans l’usage du signe. Comment le langage parvient-il à signifier ?

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A. Le système des signaux

    Quand nous nous approchons d’un buisson où se tiennent des oiseaux, nous pouvons remarquer qu’ils modifient leur manière de chanter à notre approche. L’oiseau module son chant d'une manière précise, suivant la présence d’une espèce hostile, neutre ou amicale. Il ne le fait pas évidemment par hasard, ni pour lui-même, mais pour ses proches qu’il avertit de cette manière. C’est-à-dire, qu’en tant que locuteur  il émet, dans un certain langage, une information vers un interlocuteur, ses congénères. Difficile de refuser de voir là un langage. Nous voyons, par de simples observations très communes, que les mammifères et les oiseaux expriment leurs besoins et leurs émotions par des cris. De là à considérer les besoins et les émotions comme des formes rudimentaires de pensée il n’y a qu’un pas, que l’on franchit très vite en prêtant même à l’animal un langage analogue au nôtre. (texte)

    1) Cependant, il est possible, en suivant les analyses de la psychologie du comportement tirée de Pavlov d’éviter une telle conclusion. Quand le chimpanzé voit la panthère approcher de l’arbre au pied duquel il se tient, il réagit par la fuite. On dit qu’un stimulus déclenche une réponse :

                      A - ð - C
          (vue du prédateur) (comportement de fuite)

    Dans cette perspective, comme le montre H. Laborit, on ne laisse à l’animal que trois types de comportement : la fuite, l’inhibition, ou bien le combat. Nous savons qu’il est possible de provoquer des stimuli et de les associer à des comportements. C’est ce qui se produit dans le dressage. C’est ce que Pavlov définit comme réflexe conditionnel. Le chien qui appuie sur une manette quand s’allume la lampe rouge, a été dressé à le faire au moyen de

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                A (cri du guetteur) Ê

                                    B (vue du prédateur) 
                                         
 Ã

               C (comportement de fuite)

    ---------------On peut dire qu’une information circule entre les animaux, mais il faut alors prendre garde au caractère purement réflexe de cette transmission. Dans le dressage, on utilise en quelque sorte des montages de réflexes qui se trouvent dans le système nerveux, tout particulièrement dans la moelle épinière. Le rapport entre le signal conditionnel et le stimulus premier n’est pas pensé par l’animal, il est seulement reproduit comme pure réaction. En d’autres termes, le signal n’est pas intelligent, mais bel et bien mécanique. Personne ne contestera que dans la Nature les animaux disposent d’un système de signaux, mais pour parler de langage, il faudrait prouver qu’en réalité il dispose d’un système de signes porteur d’une pensée, ce qui n’est pas la même chose. Ou alors, nous devons réviser notre définition précédente et appeler langage tout système de signaux.

    Pavlov sur ce point avoue lui-même son allégeance au paradigme mécaniste de Descartes qui dans ses Lettres ne dit rien d’autre. Descartes précise en effet que « notre corps n’est pas seulement une machine qui se remue de soi-même, mais ...il y a aussi en lui une âme qui a des pensées », ce qui sous-entend que le corps de l’animal est une machine qui se remue de soi-même, tandis que le corps humain est habité par la pensée, ce qui implique deux formes différentes d’expression. La pensée, entendue de cette manière, désigne tout autre chose que de simples réactions venues du corps telles que les cris (ce qu’il nomme des passions). La pensée est intellectuelle, elle est une pensée réfléchie. C’est cette pensée, qui est le propre de l’homme, qui peut-être exprimée par différents signes, que ce soit des signes verbaux ou gestuels. « Les muets se servent de signes en même façon que nous de la voix ». Non seulement cela, mais il faut encore ajouter que la structure du système nerveux de l’animal fait aussi que ce qui est obtenu par le dressage chez lui entre encore dans la même catégorie que les cris. « Si on apprend à une pie à dire bonjour à sa maîtresse, lorsqu’elle la voit arriver, ... ce sera un mouvement de l’espérance qu’elle a de manger, si l’on a toujours accoutumée de lui donner quelque friandise, lorsqu’elle l’a dit ; et ainsi toutes les choses qu’on fait faire aux chiens, aux chevaux et aux singes ne sont que des mouvement de leur crainte, de leur espérance et de leur joie, en sorte qu’ils les peuvent faire sans aucune pensée ». (texte)

    ... enveloppe la représentation d’un danger à venir, l’espérance la représentation d’un futur, la joie une plénitude de conscience momentanée. Peut-on réduire ces émotions à des mouvements mécaniques du corps ? Comment prétendre y voir seulement des réponses organiques sans élément de conscience ? Ma montre ne connaît pas la joie, la crainte ou l’espérance. Ce n’est qu’une machine. L’animal, lui éprouve des sensations, possède une mémoire et donc établit des associations entre le présent et le passé. Il ne peut pas, semble-t-il, « réfléchir » sa pensée dans des concepts et s’exprimer dans un langage abstrait, mais toute ré-flexion suppose nécessairement une première flexion. Cette flexion première de la pensée est pensée immédiate, une pensée immédiate qui rend possible chez l’homme la pensée réfléchie. La psychologie du comportement doit nécessairement reconnaître cette dimension de pensée immédiate, même si elle veut nous faire renoncer à l’idée selon laquelle l’animal serait doué de pensée, au sens de la pensée réfléchie. Il peut se trouver dans la Nature que certains animaux disposent d’organes capables de reproduire la parole humaine, mais posséder un tel organe et en user pour exprimer des pensées à l’image de l’homme est une autre chose. « Les sourds et muets inventent des signes particuliers par lesquels ils expriment leur pensée », mais « ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu’elles n’ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent. Et l’on ne peut dire qu’elles parlent entre elles ; mais que nous ne les entendons pas ; car... ils nous exprimeraient ...

    Le texte de Descartes est très clair. Le cri est déjà une expression, mais il n’est pas une idée. Cette expression peut-elle donner lieu à une information ? Il est indéniable que dans leurs cris, les animaux transmettent quelque chose à leurs proches. Est-ce que ce n’est pas plus qu’un signal ? L’abeille éclaireuse qui danse devant la ruche semble utiliser un code très précis pour indiquer la direction dans l’espace et la distance d’une source de nourriture. Il serait assez compliqué de reproduire par concept ce message dans notre langage humain : « là bas, au sud-ouest, environ trois cents mètres, nourriture ». Ne peut-on voir dans la danse un signe qui renvoie à un signifié, le lieu où sont les fleurs ? Pour dire la même idée, l’homme doit disposer plusieurs phrases et user d’une syntaxe. La question reste entière.

    Repérons, pour l'instant, les distinctions les plus importantes entre langage animal et langage humain (document) selon la linguistique :

    1° le langage chez l’animal, est inné, héréditaire, toujours le même pour une même race d’abeilles ou d’animaux. Il ne s’est guère modifié depuis des millions d’années. Il relève de l’hérédité biologique. Le langage humain par contre est acquis, il est enseigné et l’enseignement passe justement par l’acquisition de signes. Il relève donc de l’héritage culturel et non pas de l’hérédité biologique. Il a connu des changements très importants dans l’Histoire, à un rythme qui est beaucoup plus rapide que celui de la Nature. Le langage est en constant devenir dans l’Histoire des hommes. (texte)

    2° Le langage de l’animal est très bien adapté à l’expression de certaines situations naturelles, tellement d’ailleurs que cela marque ses limites les plus étroites. Von Frish, le chercheur qui a travaillé sur le langage des abeilles, a ainsi pu montrer que les abeilles ne pouvaient pas dire une hauteur dans leur langage. Si on leur met une coupe d’eau sucrée sur un pylône, elles sont seulement averties de l’emplacement au sol et elles tournent en rond sans trouver la coupe. Aucune fleur ne pousse dans les nuages et il n’y a donc rien de prévu dans le langage des abeilles pour dire « en haut ». Cet exemple nous montre la rigidité du langage animal. Tout à l’inverse, les mots humains possèdent une immense souplesse d’emploi qui les rend capable de ...

    3° On ne voit pas comment les systèmes de signaux pourraient devenir des éléments de communication. L’abeille, qui voit l’éclaireuse exécuter sa danse, ne lui répond pas par un autre message. Les abeilles répondent au message par une conduite. L’abeille éclaireuse donne ainsi à la limite un ordre ou une information. Les autres ne répondent pas au message par un autre message. Tant qu’il n’y a pas de réponse linguistique, il n’y a pas de dialogue, or n’est-ce pas justement la vertu du langage humain de constamment pouvoir ébaucher un dialogue ? Le langage humain sollicite immédiatement une pensée ; même quand il est rudimentaire, il entame un dialogue. Il n’est pas voué d’abord à donner une information unilatérale ou un ordre.

    4° Ces caractères précédents sont ramenés par les linguistes à des structures du langage. On dit que le langage animal est dépourvu d’articulation et que le langage humain est articulé. Cela implique que les éléments du langage animal sont très stéréotypés et ne peuvent pas se décomposer pour être utilisés différemment dans un autre énoncé. La direction et la distance de l’objet figuré dans la danse ne sont pas séparables du bloc que forme l’information. Ce genre de signe ne ressemble pas à des mots que l’on peut déplacer dans d’autres contextes, que l’on peut prendre au sens propre ou au sens figuré etc. Un discours humain peut s’analyser avec précision dans des termes très identifiables. Bref, le mot a une remarquable aptitude à symboliser une pensée complexe, (texte) ce qu’un système de signaux ne peut pas faire.

    On peut donc en déduire que ce n’est pas seulement une différence quantitative qui sépare le langage animal du langage humain, au sens où nous disposerions de milliers de mots par rapport aux 35 sons du chimpanzé. La différence est plus radicale, c’est une différence qualitative. Ce n’est pas un langage de la même nature. Le langage de l’animal exprime une pensée immédiate, liée à la prescription des besoins. Il est orienté vers l’adaptation au milieu. Il est d’abord fait pour prolonger les réactions instinctives immédiates.

    Mais cela ne veut pas pour autant dire que l’animal soit dépourvu d’intelligence. Cela ne veut pas dire que l'intelligence et le langage soient non plus identiques. Il y a au moins trois formes distinctes d’intelligence :

    a) L’intelligence abstraite qui se meut dans le pur concept comme en mathématiques (celle que mesure le QI).

    b) L’intelligence relationnelle qui régit les rapports entres les individus. C’est ce qui donnera à certains une grande habileté dans la manière de faire travailler ensemble des personnes.

    c) L’intelligence concrète qui est ingéniosité, habileté à résoudre des problèmes pratiques. C’est le type d’intelligence de l’inventeur ou du bricoleur astucieux.

    La culture occidentale nous a habitués à valoriser surtout l’intelligence abstraite, celle du concept ; aussi, quand on se tourne vers l’animal, on voudrait qu’il soit intelligent à notre manière, on aimerait le voir faire des opérations mathématiques ou s’exprimer dans un langage conceptuel comme le nôtre. Comme il n’y parvient pas, on déclare un peu vite que l’animal n’est pas intelligent. (texte) Si nous ne pouvons pas comprendre le langage des animaux, ce n’est pas parce qu’ils n'ont pas de pensée, ce n'est pas parce qu'ils ne communiquent pas, mais que

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Vos commentaires

Questions:

1. Le fait qu'un système de signaux utilisent des mécanismes conditionnels implique-t-il pour autant l'absence d'intelligence?

2. Comment distinguer la pensée et l'intelligence?

3. En quoi la rationalité implique-t-elle nécessairement l'utilisation d'un système de signes?

4. Le relativisme linguistique confirme-t-il l'ethnocentrisme ou bien le réfute-il?

5. La théorie de l'arbitraire du signe fait-elle de la culture un artifice?

6. La linguistique peut-elle admettre l'existence d'un langage non-verbal?

7. Si on accepte le relativisme linguistique, peut-il y avoir réellement une traduction d'un texte d'une langue à une autre?

    © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
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