Leçon 109.     Sociologie et conscience collective      

    On doit à Auguste Comte l’introduction du terme de sociologie. Il a été le premier à concevoir la possibilité d’une science sociale et à vouloir montrer que l’on peut se représenter les faits sociaux comme spécifiques et irréductibles à d’autres types de faits, comme ceux qui relèvent de la physique ou de la biologie. C’est ensuite à Émile Durkheim que l’on doit la formulation des premiers éléments d’une méthode de la sociologie. Le concept de « société », une fois posé dans les sciences humaines, a pris ensuite une importance de plus en plus considérable. En fait, c’est le mot qui est devenu un objet, au point que l’on a fini par penser que « la société » est une sorte d’entité qui existe, dont on peut parler à part, indépendamment des individus. De la même manière, on a finit par réifier en psychanalyse un concept, sous la forme d’une entité appelée « l’inconscient », indépendamment de la conscience, et en linguistique, il en a été de même avec « la langue » posée indépendamment de la parole en linguistique.

    Mais la « société » est-ce que cela existe vraiment ? Si je tombe en panne sur l’autoroute, ce n’est pas la « société » qui vient me porter secours, ce sont des hommes, des personnes. Pas « la société ». Si j’enfreins une règle du code de la route, ce n’est pas « la société » qui me verbalise, mais une personne, un gendarme chargé de veiller au respect du code. De la même manière, un parlement est composé d’un ensemble de personnes, et il en va de même pour une association, une institution et un État. Nous pourrions dire qu’en un sens, seule la personne est réelle, le reste, les superconcepts totalisants d’« État », de « société », de «culture », de « langue », d'« inconscient », ne sont des êtres de raison. Nous aurions bien tort de nous en remettre à des mots, même quand ils sont majusculés par la science, en oubliant les individus vivants, car la demeure de la vie et la responsabilité de l’existence se tient seulement dans l’individu, dans son être de chair, l’être humain.

    De ... la société comme une entité réelle ? Il faudrait pour cela que la notion de société s’impose, au sens où le Tout est plus que la somme des parties. Donc que la conscience collective soit plus que la somme des consciences individuelles. Et c’est là que se situe la difficulté. On comprend très bien cette idée en biologie, car effectivement, le vivant est toujours une totalité. Mais est-il possible de justifier l’idée selon laquelle la société fonctionnerait comme un tout ? En quel sens pouvons-nous parler de conscience collective ?

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A. La définition de la sociologie

    La sociologie, comme l’histoire, est une discipline dont les contours ne sont pas faciles à préciser et se noient dans la littérature en général, sous la forme de l’essai. Selon l’historien W. Lepenies dans La Troisième Culture : la sociologie entre la science et la littérature, la sociologie se situe en constante hésitation entre le travail littéraire de rédaction d’essais à caractère journalistique et l’ambition de constituer un savoir à l’égal des autres sciences.

    1) Il est vrai que d’un côté l’on peut ranger dans la catégorie « sociologie » un peu tout et n’importe quoi de ce qui sort sur les rayons des libraires. Il suffit que l’on y repère un « phénomène social ». Ce sont les média qui baptisent l’essayiste qui produit une recherche originale comme étant un « sociologue ». Le premier ouvrage d’importance du genre a été celui de Gustave Le Bon, La psychologie des foules. La publication d’un travail sur le cinéma, sur la mort, L’homme et la mort a propulsé Edgar Morin au rang des sociologues. L’élaboration du concept de postmodernité dans L’ère du vide et un travail sur les phénomènes de mode dans L’empire de l’éphémère, ont donné à G. Lipoveski une réputation de sociologue. Devant ces travaux qui relèvent en fait de l’essai, les critiques littéraires sont embarrassés, ils ne savent pas comment classer, ils hésitent souvent et finissent par présenter l’auteur comme « philosophe et sociologue ». Comme le genre est un fourre-tout, on peut y mettre des essais extrêmement variés. Donc, un travail sur la délinquance dans les banlieues, un travail sur l’état de l’éducation, sur les hooligans dans le sport, sur la place de l’homosexualité, sur le vécu du chômage, sur le phénomène des sectes, etc. Tout cela sera rangé dans la rubrique « sociologie ». Or la disparité de toutes ces publications saute aux yeux. Tout cela est extrêmement confus. Il n’y a aucune unité dans ces essais. La méthode qu’ils revendiquent, quand il y en a une, se rattache assez mal, ou pas du tout à l’ambition de constituer un savoirunifié appelé « sociologie ». En bref, il y a autant de sociologies que de sociologues baptisés comme tels, souvent seulement pour la bravoure d’un essai original. On ferait donc mieux de parler d’essais à caractère social, de rattacher ce type de production à la littérature que de parler ici de « la » sociologie comme d’une science. N’importe quel écrivain peut devenir « sociologue » du jour au lendemain, sans jamais avoir fait la moindre étude de la sociologie en université. Aux U.S.A. E. Goffman a été propulsé « le plus grand sociologue américain ». Pourquoi ? Pour avoir écrit des satires sur la vie sociale des américains, (texte) pour avoir dénoncé des hypocrisies de la société américaine. Pour avoir atteint en librairie des tirages de best-seller avec le ressort de la critique sociale. Pas vraiment pour avoir fait œuvre de « connaissance ». Un livre de sociologue n’a la plupart du temps rien à voir avec une sorte de traité, comme les Principia de Newton en physique, ou L’Origine des espèces de Darwin en biologie. Si on enlève à ce genre d’ouvrage le ton polémique, les luttes de circonstance, les effets de style, il n’en reste plus grand-chose. La thèse de Lepenies revient donc à dire ceci : la sociologie entre deux pôles attractifs, celui de la littérature et celui de la science, d’où le choix pour la désigner du terme de « troisième culture ». Passant en revue les travaux des sociologues les plus classiques, Lepenies reste sceptique et dit qu’en fait ils ont affiché des prétentions scientifiques excessives. A tout prendre, la sociologie, c’est surtout une rubrique de la littérature spécialisée dans l’essayisme social. Le sociologue serait donc avant tout un « intellectuel », au sens ...

    ---------------2) La critique est tout de même assez dure. Elle ne rend pas justice aux plus grandes œuvres et elle ne s’attache pas assez à l’ambition de la sociologie comme idéal de savoir.

    Essayons de préciser. En vertu du paradigme de l’objectivité qui caractérise l’édifice moderne du savoir, il n’est qu’une approche recevable et admissible, l’approche objective de la connaissance. Celle-ci implique que toute science se définit par l’analyse de l’objet qu’elle définit, par les phénomènes qu’elle étudie, par l’ordre de faits qui font l’objet de ses observations. L’approche objective de la connaissance suppose aussi un idéal de quantification et donc un ensemble de méthodes qui tendent toutes vers un effort de la mesure.

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    Pour marquer sa spécificité, la sociologie doit être à même de montrer qu’elle ne se laisserait pas réduire àune autre discipline. Il doit par exemple y avoir une différence entre une analyse du comportement relevant de la biologie, ou de la psychologie et une analyse sociologique d’un comportement. Sinon la sociologie ne justifierait pas son existence. Il faut aussi marquer les distinctions entre l’objet de l’histoire, l’objet de l’ethnologie, celui de la sociologie ou celui de l’économie politique. Il faut aussi, comme c’est le cas en histoire montrer que la sociologie n’est pas seulement une catégorie relevant de la littérature, plus que des sciences.

    La théorie des réactions primitives utilisée en biologie, chez Henri Laborit, qui rend compte des réactions par la fuite, l’inhibition ou le combat, n’est pas spécifique à l’humain. On peut très bien l’appliquer à l’animal et elle ne convoque pas d’emblée une forme de conscience réflexive. Elle montre quels sont les mécanismes biologiques engagés dans un montage réactionnel. Elle peut être complétée par une interprétation sociologique du comportement humain, mais son origine est biologique. De même, la théorie du conditionnement de Pavlov de la même manière explique le comportement, par l’action de causes qu’elle situe dans le système nerveux. Il est possible de généraliser ces points de vue, et de tenter d’opérer une réduction de toute activité humaine à des mécanismes biologiques. Le sociologue dirait que le fait social est bien plus difficile à cerner qu’un fait biologique, car, il se situe à l’étage de la culture, il enveloppe une complexité qui recoupe tous les éléments de la culture et surtout, il est exclusivement humain. On ne peut pas se contenter d’une explication biologique pour rendre compte de la complexité de la vie humaine, il faut envisager u...

    La différence entre la sociologie et l’histoire est nette : l'historien s’appuie sur le concept de temps standard et linéaire et rattache son explication à une causalité des événements depuis le passé, jusqu’au présent. Il a sa propre méthode d’étude des documents. Il s’attache à ce qui est unique et singulier, ce qui ne se reproduit pas (Napoléon débarquant au golfe Juan après son évasion). Le point de vue de l’histoire est horizontal, il suit la ligne tracée par une chronologie. L’historien s’attache exclusivement à la compréhension du passé. Par contre,  le point de vue du sociologue se situe d’avantage dans l’actuel, il vise plutôt un phénomène général (cf. la rumeur, le suicide), dont il tente de dégager des lois. Il n’y a pas de lois en histoire, parce qu’elle ne comporte pas de généralités, et si on en trouvait, elles se rattacheraient à la sociologie plus qu’à l’histoire. Le sociologue tente de rendre compte d’un phénomène dans sa structuration et son fonctionnement collectif. Par exemple, la rumeur est un phénomène remarquable par lequel une pensée se répand, comme une traînée de poudre, suivant des conditions qui doivent pouvoir être précisées. L’attachement de l’adolescent postmoderne à des marques de vêtements ou de chaussures est très typique et a bel et bien un caractère collectif. Il doit être possible de décrypter ce phénomène social en partant d’enquêtes.

    Le travail de l’ethnologie consiste à aller à la rencontre des cultures différentes de la culture occidentale en marge de l’occident, pour tenter de les comprendre. Aller étudier les indiens Jivaros, Hopis, les Bororo, les tribus du Mexique qui descendent des Aztèques, etc. L’œuvre de Claude Lévi-Strauss a dévoilé cette immense diversité humaine que nous ignorons en occident et montré à quel point nous sommes portés à l’ethnocentrisme. Disons que la différence entre l’ethnologie et la sociologie vient du fait que le sociologue travaille sur ses contemporains, dans notre société occidentale et qu’il adopte un point de vue qui ne s’appuie pas sur une comparaison entre société archaïque et société moderne.

    La différence entre la sociologie et l’économie politique n’est pas très nette et le plus souvent, elles sont, en tant qu’enseignement, associées. La tâche de l’économie politique est de déchiffrer le fonctionnement du système de l’échange économique et sa structure. L’économie politique se sert de concepts fondamentaux tels que ceux de valeur d’usage, de salaire, de valeur d’échange, de taux d’intérêt etc. par analogie, (R) on dira de même, que la linguistique étudie un autre système, celui de la langue.    

    3) Maintenant, qu’est-ce tout qu’un fait social ? Nous pourrions penser d’emblée à tout phénomène se produisant en société et ayant une ampleur caractéristique ; ou encore, à un type de comportement ayant caractère collectif : par exemple, les phénomènes de foule, mais aussi le phénomène de la rumeur, la mode, les coutumes diverses dans leur inscription contemporaine, le rituel institutionnel et religieux, les habitudes sociales liées au travail, les habitudes de consommation, les usages concernant l’habillement, des phénomènes typiques de comportements tels que le mariage, la naissance, le suicide, ou encore, les comportements liés au loisir, les formes de révolte collective etc. On pourrait construire une sociologie de la rumeur, une sociologie du mouvement punk, une sociologie de la mode, une sociologie du vacancier, une sociologie de la mort en occident etc. (texte)

    Mais ce n’est pas la définition à laquelle s’attache Émile Durkheim, premier sociologue du nom. Le fait social, selon Durkheim, se caractérise en ce qu’il est d’abord un type de conduite extérieure à l’individu et s’imposant à lui. Ce sont les tâches dont chacun d’entre nous s’acquitte en fonction d’engagements qui sont préétablis, et dont la définition se situe en dehors de nous. Ce sont les obligations sociales qui nous incombent de droit, les croyances et les pratiques religieuses, les pratiques dans lesquelles nous souscrivons un contrat, le système de signes du langage avec lequel nous communiquons, le système des échanges, etc. Tout système dont se sert l’individu mais qui existe avant lui, et qui existera encore après lui. Comte avait insisté sur l’idée selon laquelle nous devons tout à la société, selon laquelle la société existe avant l’individu. Le fait social, selon Durkheim, est caractérisé par son pouvoir de contrainte s’exerçant sur l’individu. Les fait sociaux sont «  des manières d’agir, de penser et de sentir extérieures à l’individu, et qui sont douée d’un pouvoir de coercition en vertu duquel elles s’imposent à lui ». Curieusement, Durkheim se réfère immédiatement aux règles du droit que l’individu ne saurait violer en société sans encourir une sanction, à la morale et à ses obligations. Ce serait donc ...

    Pour que cet ordre de faits reçoive une consécration à part entière, il faut qu’il soit nettement distingué d’autres phénomènes qui pourraient se rattacher à une science différente de la sociologie, et auxquels on pourrait les ramener. Il faut être assez précis. Les faits sociaux se distinguent des phénomènes vivants dont traite la biologie. Ils se distinguent aussi des phénomènes psychiques dont traite la psychologie. Ils ne sont pas réductibles aux phénomènes matériels dont traite la physique. Ils caractérisent non pas une individualité ou une conscience particulière, mais une conscience collective. « Ainsi dans une assemblée, les grands mouvements d’enthousiasme, d’indignation, de pitié qui se produisent, n’ont pour lieu d’origine aucune conscience particulière. Ils viennent à chacun de nous du dehors et sont susceptibles de nous entraîner malgré nous ». Cf. Gustave Le Bon La psychologie des foules. Il y a une puissance autonome de la conscience collective qui s’exerce sur l’individu. Elle est présente, comme nous l’avons vu, dans la formation de l’opinion et son rôle, elle est la puissance du conformisme, la prescription des mœurs et le diktat de la mode. Elle forme une structure d’influence qui s’exerce sur chacun. Durkheim évoque à ce propos les phénomènes de foules dans lesquels l’individu semble comme dépossédé de sa raison personnelle : « des individus, parfaitement inoffensifs pour la plupart, peuvent, réunis en foule, se laisser entraîner à des actes d’atrocité ». Ce cas de la violence collective est en fait symptomatique d’une phénomène plus global : «  ce que nous disons de ces explosions passagères s’applique identiquement à ces mouvements d’opinions, plus durables, qui se produisent sans cesse autour de nous ».

    ---------------Cette idée de conscience collective ouvre en effet des perspectives nouvelles. Mais la sociologie naissante ne s’est gère préoccupée de la préciser et encore moins d’examiner le lien entre la société et la conscience. Inscrite dans l’attitude naturelle et son réalisme, la sociologie a surtout cherché à justifier l’existence d’une entité à part, « la société », pour en rechercher l'action sur l’individu et sa causalité intrinsèque. Chez Durkheim, l’idée de contrainte sociale est le concept qui joue ce rôle. Elle est tellement constitutive du concept de fait social selon Durkheim, qu’il la déploie partout, jusqu’à en donner l’exemple dans l’éducation : « toute éducation consiste dans un effort continu pour imposer à l’enfant des manières de voir, de sentir et d’agir auxquelles il ne serait pas spontanément arrivé. Dès les premiers temps de sa vie, nous le contraignons à manger à boire, à dormir à des heures régulières, nous le contraignons à la propreté, au calme, à l’obéissance ; plus tard, nous le contraignons pour qu’il apprenne à tenir compte d’autrui, à respecter les usages, les convenances, nous le contraignons au travail etc. ».

 

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Il n’adhère pas à la société pour l’héroïsme du devoir social, mais parce qu’il cherche seulement à profiter de ses avantages. Cependant, ce que Durkheim présente comme l’essence du fait social, est une forme d’explication qui peut être aisément détournée sur le plan psychologique. On a pu écrire que la postmodernité est une société qui court éperdument après l’adolescence. Si on part de la psychologie de l’adolescent, on peut dire avec lui : « c’est la société qui nous contraint à suivre la morale », « c’est la société qui nous inculque des connaissances », « qui nous imposent des lois », « qui nous impose la politesse et le respect» etc. Il est très facile de tout rejeter sur l’entité « société », la morale, la religion, la loi, la culture, le travail, etc. Cela permet à l’individu de se situer dans l’opposition, en dehors de la pensée, de toute obligation et de toute contrainte. Ce qui est commode pour justifier ma liberté naturelle, « liberté de faire ce que je veux, sans que la société m’en empêche » !

B. La constitution de l’objectivité en sociologie

    Admettons que l’entité « société » se constitue effectivement comme une réalité en soi, existant indépendamment de moi. Mais que peut-on expliquer de cette manière ? Peut-on vraiment prétendre que la morale est seulement « imposée » du dehors par la « société » ? La connaissance, est-ce seulement ce qui est « inculqué » à titre de savoir par la « société » ? Pourrions-nous respecter une règle de droit, si elle n’était que l’effet d’un pouvoir de contrainte extérieur de la « société » ? Être autonome, n’est-ce pas, comme le mot l’indique, se donner à soi-même la loi ? Tout ce que nous considérons comme venant de la société, tout ce que nous pensons comme subi par l’individu, peut aussi bien être considéré comme étant voulu par lui. Toute ce que je projette sur l’entité « société » a son origine dans ma propre subjectivité. A y regarder de plus près, si nous étions un peu plus lucide, peut-être découvrions-nous que ce que ce nous surimposons sur l’entité « la société »,  a son origine en nous-mêmes, n’existe que par l’individu qui ne fait que perpétuer, par répétition, imitation et conformisme des structures que l’on appelle au bout du compte « structures sociales ».

    Or la différence de point de vue est extrêmement importante. Autant d’un point de vue théorique que d’un point de vue pratique. La « société », si je la considère comme extérieure et réelle, m’écrase sous le poids de son extériorité et de sa réalité, je ne peux rien. Que peut donc un individu face à la "société"? Elle est seulement un poids de contraintes. Tandis que si je la considère de l’intérieur, comme ayant son origine en moi, je peux comprendre que la société, c’est avant tout ce qui est aussi pensé, voulu, désiré consciemment ou inconsciemment ; et ce que j’ai créé, je peux aussi le changer.

    Donc, le « fait social » a-t-il une objectivité que l’on pourrait détacher de l’individu ? Et de quel ordre ? Faut-il, avec Comte et Durkheim dire que l’individu n’existe pas, que seule la société existe ? Ou bien, dire, avec Gabriel Tarde (et Michel Henry), que seul l’individu existe et que la société n’existe pas ? Les sociologues se sont bien rendus compte que l’explication sociologique ne pouvait pas être strictement objective, et qu’il fallait bien rattacher les structures sociales à la conscience, à la pensée, aux motivations des individus pour les comprendre. Mais en même temps, l’originalité de la sociologie tient justement à ce qu’elle veut montrer que la « société » a une existence en soi, distincte des individus qui la composent. Prenons un exemple dans la sociologie universitaire qui revendique le titre de science.

    ---------------Durkheim insiste sur l’existence et la persistance des structures collectives. Dans une usine, il est possible de remplacer un ouvrier par un autre, un cadre par un autre, sans que l’usine cesse d’exister. L’usine est une entité qui existe par une activité sociale indépendante des individus. Au lycée, l’assistante sociale, le professeur d’économie, d’anglais, d’espagnol, de physique, le proviseur etc. sont des fonctions au sein d’une entité qui perdure avant et après les individus qui assument en elle un rôle. Au supermarché, la caissière, le gérant, le responsable de rayon etc. sont des fonctions qui peuvent être assumées par différentes personnes. Si l’une de ces personnes disparaît, cela ne remet pas en cause la continuité d’existence de la structure sociale. L’individu vient s’insérer dans la structure sociale en venant assumant des obligations. On peut en dire autant d’une église, d’un tribunal, d’un commissariat, d’une mairie, d’une préfecture, d’une association caritative, d’une association sportive etc. et même à la rigueur d’une prison ! L’entité sociale tend à vouloir se conserver et elle prescrit nécessairement son conformisme. Elle ne peut perdurer dans le temps, qu’alimentée par l’activité, le travail, la circulation en quelque sorte de tous les individus qui fonctionnent en elle. Par exemple, le jeu de la division du travail, de ce point de vue, assigne à chacun une tâche bien particulière qui le rend nécessaire et indispensable. De cette manière l’entité collective appelée entreprise se maintient elle-même, en se servant des individus qui la composent. Comme Durkheim estiment que la société est l’ultime référence en matière de morale, on peut supposer que la conservation de l’entité collective devrait normalement impliquer le sens du respect de la personne, comme membre du tout : le respect du « personnel » de l’entreprise… Ce qui est loi d’être évident dans les faits.

    Ainsi, pour citer Durkheim :

    « ...m'acquitte de ma tâche de frère, d'époux ou de citoyen, quand j'exécute les engagements que j'ai contractés, je remplis des devoirs qui sont définis, en dehors de moi et de mes actes, dans le droit et dans les mœurs. Alors même qu'ils sont d'accord avec mes sentiments propres et que j'en sens intérieurement la réalité, celle-ci ne laisse pas d'être objective ; car ce n'est pas moi qui les ai faits, mais je les ai reçus par l'éducation. Que de fois, d'ailleurs, il arrive que nous ignorons le détail des obligations qui nous incombent et que, pour les connaître il nous faut consulter le Code et ses interprètes autorisés ! De même, les croyances et les pratiques de sa vie religieuse, le fidèle les a trouvées toutes faites en naissant ; si elles existaient avant lui, c'est qu'elles existent en dehors de lui. Le système de signes dont je me sers pour exprimer ma pensée, le système de monnaies que j'emploie pour payer mes dettes,les instruments de crédit que j'utilise dans mes relations commerciales, les pratiques suivies dans ma profession, etc., etc., fonctionnent indépendamment des usages que j'en fais. Qu'on prenne les uns après les autres tous les membres dont est composée la société, ce qui précède pourra être répété à propos de chacun d'eux. Voilà donc des manières d'agir, de penser et de sentir qui présentent cette remarquable propriété qu'elles existent en dehors des consciences individuelles »

    Ce qui intéresse donc le sociologue, c’est toujours le caractère collectif de l’activité humaine. Et nous venons de voir qu’il est assez judicieux d’interpréter directement la sociologie comme une science des institutions. En généralisant avec Durkheim, on dira alors que l’on peut appeler institution, toute croyance, mode de conduite institués par la collectivité et la sociologie devient alors la science des institutions, de leur genèse et de leur fonctionnement.

    Dès lors, quand il s’agit de s’attaquer à l’analyse d’un phénomène social, la devise de Durkheim est claire :  « il faut traiter les faits sociaux comme de choses ». Il donne d’ailleurs de la notion de chose intellectuelle, au sens de l’objet à comprendre, une définition nette : « La chose s'oppose à l'idée comme ce que l'on connaît du dehors à ce que l'on connaît du dedans. Est chose tout objet de connaissance qui n'est pas naturellement compénétrable à l'intelligence, tout ce dont nous ne pouvons nous faire une notion adéquate par un simple procédé d'analyse mentale, tout ce que l'esprit ne peut arriver à comprendre qu'à condition de sortir de lui-même, par voie d'observations et d'expérimentations ». En sociologie, l’observation sera l’enquête et en guise d’expérimentation, on devra se contenter des rapports des statistiques officielles, ou de celles fournies par des instituts de sondage.

   

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    Le parti-pris de Durkheim est évidemment contraire, il veut montrer que le suicide est un phénomène collectif qui a des causes sociales. C’est d’ailleurs un postulat de base chez Durkheim : à un phénomène social, il faut trouver des causes sociales. Pour parvenir à la démonstration de sa thèse, il recourt abondamment aux statistiques du suicide dans différents pays d’Europe qu’il situe par rapport aux périodes d’événements troubles de l’histoire. Sa démarche met l’accent sur l’importance de la religion, mais surtout, on s’y attendait, sur la cohésion sociale. Plus une société est intégrée, plus elle soumet ses membres à sa tutelle, moins une société est intégrée et plus elle laisse l’individu à lui-même et à sa fragilité.

   « Le suicide varie en raison inverse du degré d'intégration des groupes sociaux dont fait partie l’individu »… « la force collective étant un des obstacles qui peuvent le mieux le contenir, elle ne peut s'affaiblir sans qu'il se développe. Quand la société est fortement intégrée, elle tient les individus sous sa dépendance, considère qu'ils sont à son service et, par conséquent, ne leur permet pas de disposer d'eux-mêmes à leur fantaisie. Elle s'oppose donc à ce qu'ils se dérobent par la mort aux devoirs qu'ils ont envers elle ».

    Dans une société dont la cohérence est forte, la solidarité joue et elle supporte les individus, les éloignant des conduites auto-destructrices : « dans une société cohérente et vivace, il y a de tous à chacun et de chacun à tous un continuel échange d'idées et de sentiments et comme une mutuelle assistance morale, qui fait que l'individu, au lieu d'être réduit à ses seules forces, participe à l'énergie collective et vient y réconforter la sienne quand elle est à bout ».

    On pourrait s’attendre à ce que les conditions économiques jouent un rôle éminent et qu’il y ait une association étroite entre crise économique, comme lors du krach de 1929, et montée du suicide. Or Durkheim, en partant des statistiques ne parvient pas à cette conclusion. Il dit clairement que ce n’est pas exactement l’appauvrissement brutal qui est réellement une cause, ce qui est cause, c’est la rupture d’équilibre au sein de l’ordre collectif. « Toute rupture d'équilibre, alors même qu'il en résulte une plus grande aisance et un rehaussement de la vitalité générale, pousse à la mort volontaire. Toutes les fois que de graves réarrangements se produisent dans le corps social, qu'ils soient dus à un soudain mouvement de croissance ou à un cataclysme inattendu, l'homme se tue plus facilement ».

    Nous voyons donc comment Durkheim parvient à donner une objectivité au fait social : a) en tentant d’emblée de disqualifier une explication qui relèverait trop de la psychologie individuelle, la cause doit ici être « sociale ». b) En faisant de la société une véritable entité morale dominant l’individu, c) En décrivant le phénomène social à travers une quantification objective fondé sur les statistiques, dont il interprète les données pour donner un sens à des régularités. Ce qui laisse supposer que le phénomène social suit une logique quasi-autonome, indépendante des individus. d) Durkheim se sert aussi, mais beaucoup moins que Max Weber, de comparaisons entre sociétés différentes (Rome, la Grèce antique, l’Inde et l’Europe). La comparaison entre univers sociaux distincts donne à penser qu’il existe bel et bien des « sociétés » différentes, chacune ayant sa configuration propre, mais au sein desquels on retrouve les mêmes lois. e) Le recours à l’histoire est aussi réduit que possible. En précurseur, Alexis de Tocqueville commençait son œuvre majeure De la Démocratie en Amérique, en écrivant « Ceci n’est pas un livre d’histoire ». Il voulait e...

    La polémique de Durkheim menée contre Gabriel Tarde est aussi très instructive. Tarde semble ne pas voir l’immanence de la conscience collective dans la conscience individuelle. Ce qui est suprêmement réel pour lui, c’est l’individu. C’est seulement l’individu qui perpétue des schémas par imitation, schéma qu’abusivement on interprète comme des réalités sociales (texte). A l’inverse, Durkheim ne semble pas voir l’immanence de la conscience collective dans la conscience individuelle. Ce qui est suprêmement réel pour lui, c’est la société. Au fond l’individu est une abstraction.

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C. Conscience collective et individualité


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Vos commentaires

     © Philosophie et spiritualité, 2004, Serge Carfantan, 
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