Leçon 218.  Morale d’obligation et morale d’aspiration    

    Henri Bergson achève sa contribution à l’histoire de la philosophie occidentale avec Les deux Sources de la Morale et de la Religion. Un texte de maturité, généreux et limpide, qui vient prolonger L’Évolution créatrice en montrant que l’élan vital qui donne naissance aux multiples formes du vivant a aussi sa résonance dans la conscience humaine. Dans la conscience morale et dans la conscience spirituelle. Le livre a eu un écho de son temps car il offrait un supplément d’âme au sociologisme du XIX è, tout en ouvrant des perspectives sur le sens du Sacré au cœur des religions. Il participait d’un évolutionnisme spirituel (texte) qui était dans l’air du temps.

    L’ouvrage est pourtant assez vite tombé en désuétude, la pensée universitaire l’a considéré comme mineur, passablement vieillot et daté. En matière de philosophie morale, elle a oublié la morale d’aspiration de Bergson pour revenir à la morale d’obligation de Kant. Qui mériterait pourtant exactement les mêmes remarques. Mais bon, laissons la controverse. Venons à notre sujet. En quoi la morale une morale d’aspiration se distingue-t-elle d’une morale d’obligation ? En quoi peut-elle éclairer notre expérience du bien et du mal et nous permettre de les mieux comprendre ?

    Cette leçon se présente comme un commentaire des Deux Sources de la Morale et de la Religion. Mais comme notre optique ici relève plus de la philosophie générale que de l’histoire de la philosophie, nous la situerons dans le prolongement des précédentes sur le thème de la morale.

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A. Morale et société

    Chacun comprend aisément ce que veut dire le mot obligation. Nous le mettons souvent au pluriel pour désigner toutes sortes de devoirs à l’égard de : j’ai des obligations envers mon employeur, envers ma femme, mon fils, le plombier qui est venu réparer le circuit d’eau, le gendarme qui m’arrête sur la route, etc. L’élève a des obligations envers ses camarades, ses professeurs, l’institution scolaire etc. Nous avons vu précédemment que la cause est si bien entendue dans la conscience commune, qu’ajouter le terme d’obligation sociale est superflu. Tout le monde croit que la morale est faite de règles que la société nous impose. De là on passe sans transition à l’idée de contrainte. Nous avons déjà montré plus haut que cette représentation est sur le fond très insuffisante. Nous allons voir quels sont les éclaircissements que Bergson propose sur cette question.

    1) Dès la première page, Bergson pose la question : pourquoi obéissons-nous ? (texte) Si nous n’avions pas rencontré d’interdiction dit-il, nous aurions volé de plaisir en plaisir, mais un obstacle s’interposait. Dans un premier temps, la conscience morale de l’enfant s’est appuyé sur l’autorité, celle des parents surtout et celle des éducateurs. Mais il a vite compris que « leur autorité leur venait moins d’eux-mêmes que de leur situation par rapport à nous ». Ils étaient parents, éducateurs, mais en fait l’autorité était déléguée, ils représentaient la voix de la société. Une puissance énorme, mais indéfinie s’adressait à lui par leur voix.

    Pour mieux saisir cette relation dans sa complexité, le plus simple, c’est de partir de l’analogie entre société et organisation vivante. De même que les cellules d’un corps ont entre elles des liens invisibles qui les subordonnent les unes aux autres, il existe des liens invisibles qui subordonnent l’individu à la société. Ce n’est qu’une comparaison, mais ce que la nécessité de la Nature prescrit au niveau du corps-physique, les habitudes le font au niveau du corps social. « Certaines d’entre elles sont des habitudes de commander, la plupart sont des habitudes d’obéir ». Étant donné que la société constitue un tout par rapport à l’individualité qui n’est qu’une partie, il est logique que ces habitudes « se prêtent un appui mutuel et que nous sentions qu’elles sont réclamées par notre entourage immédiat ». « Chacune répond, directement ou indirectement, à une exigence sociale ». « Beaucoup seraient de petites obligations si elles se présentaient isolément. Mais elles font partie intégrante de l’obligation en général… le collectif vient ainsi renforcer le singulier, et la formule ‘c’est le devoir’ triomphe des hésitations que nous pourrions avoir devant un devoir isolé ».

    Pourquoi faut-il n’y voir qu’une analogie avec l’organisme vivant ? La raison est simple : « une société humaine est un ensemble d’être libres ». Ce n’est pas « l’ordre inflexible de la vie ». La liberté rend les hommes capable du meilleur comme du pire, mais socialement parlant, nous sommes toujours encouragés à ne prendre en compte que le meilleur et à considérer autrui avant tout comme une personne douée de motivations morales qui forment un lien social. La sociabilité repose sur une « heureuse illusion ».

    Nous pouvons noter aussi l’importance du parallèle entre lois juridiques et lois de la Nature. Les lois que la société édictent « et qui maintiennent l’ordre social ressemblent par certains côtés aux lois de la Nature ». Ce n’est bien sûr là aussi qu’une illusion et nous avons vu chez Stuart Mill la critique de cette assimilation. Bergson est parfaitement au clair de cette distinction. Cependant, il note que concrètement, même le savant ne peut pas s’empêcher de penser que les faits qu’il étudie doivent « obéir » aux lois qu’il découvre, donc il est porté à y voir un « impératif », quand bien même ce serait une illusion. Inversement, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser la morale comme une sorte de législation sociale naturelle. « La loi physique tend à revêtir pour notre imagination la forme d’un commandement quand elle atteint une certaine généralité, réciproquement ..."

    De même, il est très facile de voir dans les « lois sociales » des commandements religieux. C’est ce que le fidèle d’une religion croit de bonne foi. Il est incontestable que la religion « a toujours joué un rôle social ». « La religion a pour premier effet de soutenir et de renforcer les exigences de la société ». Elle se situe dans le prolongement de la justice humaine. « La société institue des peines qui peuvent frapper des innocents, épargner les coupables ; elle ne récompense guère ». L’attente qui traverse la religion tend à contrebalancer la justice humaine dans la justice divine et à donner à la moralité une récompense que la société ne peut lui fournir. On retrouve cette idée jusque chez Kant.

    2) Il est important, quand nous parlons de morale, de ne pas aller plus loin que le niveau du sens commun et de ne pas lui prêter l’envergure d’une éthique philosophique. Parlons donc ici de la morale du moralisme, de la morale qui ne concerne que ce que Bergson appelle le moi social. Par lui « chacun de nous appartient à la société autant qu’à lui-même ». Il y a en nous bien plus que le moi social, il y a en nous une âme plus « originale, incommensurable avec les autres et d’ailleurs inexprimable ». Ce n’est pas de l’âme dont il est question dans la moralité, mais du moi et plus exactement du moi social. « Par la surface de nous-mêmes nous sommes en continuité avec les autres personnes »… « unis à elles par une discipline qui crée entre elles et nous une dépendance réciproque ». Nous parlons aujourd’hui beaucoup de « socialisation » devant les « incivilités » répétées que nous constatons. Il est nécessaire que la société inculque le sens des obligations envers elle. Ainsi, « cultiver ce « moi social » est l’essentiel de notre obligation vis-à-vis de la société ». On peut douter que le moi puisse se conserver intact sans la relation avec la société. Même « Robinson dans son île reste en contact avec les autres hommes ». Quand bien même nos revendications seraient très souvent égotiques, elles ne le sont que comme un effort pour se dégager d’une pâte sociale dans laquelle nous sommes d’abord pris. De là suit que ce que l’on nomme « conscience morale » est en général « le verdict de la conscience que rendrait le moi social ». Soulignons bien l’expression « en général ». De la même manière, « en général », « l’angoisse morale est une perturbation des rapports entre ce moi social et le moi individuel ». Le criminel voudrait sortir de son isolement. « Il se réintègrerait dans la société en confessant son crime : on le traiterait alors comme il le mérite, mais c’est bien à lui maintenant qu’on s’adresserait. Il reprendrait avec les autres hommes sa collaboration ». Bref, en revenant à la vérité, en trouvant le pardon, « il se relie à la société sur un point, par un fil… il cesse de lui être étranger ». Preuve évidente que l’individu ne saurait se séparer de la société et qu’inconsciemment il tend toujours à s’y intégrer.

     3) Mais comme il s’agit d’un fonctionnement très élémentaire, il ne faudrait surtout pas croire qu’il soit véritablement réfléchi et conscient. Non. « En général », « nous nous conformons à nos obligations plutôt que nous ne pensons à elles ». La morale est par nature conformiste, ce que Kant n’a pas vu et qu’il a trop intellectualisé. « L’habitude suffit, et nous n’avons le plus souvent qu’à nous laisser aller pour donner à la société ce qu’elle attend de nous ». Il n’y a rien de très rationnel dans la moralité commune et la raison n’est pas son fondement. Pas plus que l’effort. Soyons clair et les pieds dans le réel. « On ne peut vivre en famille, exercer sa profession, vaquer aux milles soins de la vie journalière, faire ses emplettes, se promener dans la rue ou même rester chez soi, sans obéir à des prescriptions et se plier à des obligations. Un choix s’impose à tout instant ; nous optons naturellement pour ce qui est conforme à la règle. C’est à peine si nous en avons conscience ; nous ne faisons aucun effort. Une route a été tracée par la société ;… et nous la suivons ; il faudrait plus d’initiative pour prendre à travers champ ». L’initiative serait une éthique plus philosophique, mais c’est beaucoup trop demander au sens commun.

    ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ de s’y insérer. D’où les problèmes de l’indiscipline chez l’enfant. Mais passé cette période et une fois l’individu socialement inséré, « le cavalier n’a qu’à se laisser porter ; encore a-t-il dû se mettre en selle ». Nous trouverons au cours de notre vie « mille obligations spéciales », mais il nous semblera « habituel de leur obéir à toutes ». Le conformisme intégral ne devrait donc pas nous surprendre.

    Kant a tort de vouloir résoudre l’obligation morale en éléments rationnels. Il va de soi bien sûr que nous nous donnons toujours des raisons, mais « de ce que c’est par des voies rationnelles qu’on revient à l’obligation, il ne suit pas que l’obligation ait été d’ordre rationnel ». Nos raisons ne sont que des rationalisations et rien d‘autre en définitive que des justifications. C’est « en général » la société  qui est derrière les formules « il faut parce qu’il faut » ! « Tu dois ! ». Ensuite, « la raison intervient en effet comme régulatrice chez un être raisonnable ». Mais elle n’est pas un principe d’obligation. « Autant voudrait croire que c’est le volant qui fait tourner la machine » ! Même si les règles étaient absurdes, superstitieuses ou idiotes, elles fonctionneraient quand même. « L’obéissance de tous à des règles, même absurdes, assure à la société une cohésion plus grande ». L’utilité de la règle, c’est d’assurer la soumission. Un point c’est tout. Inutile d’aller plus loin. « L’essence de l’obligation est autre chose qu’une exigence de la raison ».

    Soyons sérieux, « l’impératif catégorique » kantien, on n’en trouve pas d’exemple dans la vie courante. Ou pire : « La consigne militaire, qui est un ordre non motivé et sans réplique, dit bien qu’il « faut parce qu’il faut ». Obéir au devoir parce que c’est le devoir est disciplinaire ! Mais si on ne donne pas de raison au soldat, il en imaginera une. Sociale. Si on maintient le « il faut parce qu’il faut » comme obéissance stricte, on arrive à un pur automatisme d’une conscience somnambule. (texte) « Bref, un impératif absolument catégorique est de nature instinctive ou somnambulique ». Paradoxalement, cela ne lui retire pas de sa valeur efficace, mais le rapproche de l’instinct. Celui de la fourmi dans la fourmilière. Sauf que bien sûr, la société humaine est bien plus ouverte à des progrès et variable. La comparaison reste insuffisante. Un être humain « ne se sent obligé que s’il est libre, et chaque obligation, prise à part, implique la liberté ». Il n’en reste pas moins que « nos devoirs sociaux visent la cohésion sociale ». (texte) L’implication en est qu’ils sont encore marqués par la dualité : « ils composent une attitude qui est celle de la discipline devant l’ennemi ». Quand bien même nous aurions le sentiment que notre société a été enrichie pas des siècles de civilisation, celle-ci demeure « un épais verni ». La morale « en général » est faite pour une société close.

B. Inspirer l’humanité à s’élever

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Questions:

1. Peut-on à la lecture de Bergson justifier l'idée d'une morale qui serait "objective"?

2. A l'encore des critiques formulées par Bergson sur l'impératif catégorique, comment pourrait-on maintenir la position de Kant?

3. L'explication proposée par Bergson permet-elle de dire pourquoi il y a déclin des valeurs morales?

4. Peut-il y avoir un très haut degré d'intégrité morale sans que soit impliqué, d'une manière ou d'une autre, une référence au sacré?

5. On fait peu de cas d'un enseignement de la morale aujourd'hui et encore moins d'un enseignement par l'exemple. En quoi Bergson est-il sur ce point pertinent?

6.  Comment expliquer que le christianisme que Bergson prend en exemple de la morale d'inspiration ait pu engendre dans l'histoire autant de dogmatisme?

7. Y a-t-il d'autres réponses possibles à la question posée par Bergson "pourquoi obéissons-nous?"

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    © Philosophie et spiritualité, 2012, Serge Carfantan,
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