Leçon 174.   Conscience et animalité       

    Dans sa confrontation avec Descartes, Maupertuis soutient que tuer un animal équivaut à casser une montre. C’est une conduite stupide certes, mais pas moralement répréhensible. L’argument ne tient que si on admet au préalable la théorie de l’animal-machine, auquel cas, si l’animal n’est qu’une machine, c’est effectivement une simple chose vis-à-vis de laquelle nous pouvons avoir quelques précautions, mais pas du respect. Nous l'avons vu.

    Maupertuis avait cependant des doutes, en raison de l’aptitude de l’animal à souffrir et il n’a pas été le seul, car nombreuses ont été les réactions contre Descartes. Voyez par exemple celle de Voltaire. (texte) On peut toujours douter de ce que l’animal soit apte à la pensée, mais il est impossible de croire qu’il n’est pas sensible à la souffrance. En d’autres termes, même s’il n’avait pas d’aptitude relevant de la conscience réflexive, il possède indéniablement une conscience immédiate qui fait de lui une entité entièrement différente d’un objet mécanique. En réaction contre la théorie de l’animal-machine de Descartes, très vite on a vu apparaître ce que nous pourrions nommer le paradigme de l’animal-sensible. Condillac, (texte) par exemple, montre que la perception chez l’animal suppose une conscience sans laquelle elle serait incompréhensible. Rousseau, (texte) suivant Condillac, refuse de séparer l’homme et l’animal par la conscience que tous deux possèdent et il ne retient qu’un critère décisif : l’homme dispose d’un libre-arbitre que l’animal ne possède pas.

    La question de la conscience animale est malheureusement restée dans un état très polémique, car elle n’a été que rarement considérée en elle-même. Elle a été occultée par une préoccupation obsédante, celle de tracer une démarcation entre l’homme et l’animal. En portant constamment le débat sur la comparaison, il est inévitable que l’on suscite la polémique. Il faut y revenir de manière posée.  Quelle forme de conscience rencontre-t-on chez l’animal? Que peut-elle nous apprendre ?  

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A. Quelques observations préliminaires

    La conscience, nous l’avons vu, est d’abord la caractéristique de état de veille, et comme tel, une surveillance tournée vers l’objet, une vigilance.

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     ---------------1) Commençons par tirer parti du travail considérable mené par les éthologues contemporains. Rappelons que l’éthologie est littéralement « la science des mœurs » (ethos : « mœurs », logos : science) appliquée à l’animal. Elle désigne l’étude du comportement animal tel qu'il peut être observé, soit chez l'animal sauvage dans milieu naturel, soit chez l’animal en captivité, ou enfin chez l'animal domestique.

    Les observations pratiquées dans le contexte naturel sont les plus importantes, car elles minimisent l’intervention humaine. Quelques exemples tirés de J. Vauclair La Conscience de l’Animal.  

    (Cas N° 1) Les femelles des guêpes solitaires d’Amérique du nord préparent des terriers tubulaires qu’elles remplissent de proies capturées. Celles-ci doivent servir de nourriture aux larves qui se développeront dans le terrier. Une fois bien enfermées, les proies sont couvertes de terre et de petits cailloux. La guêpe dépose un oeuf et ferme le terrier. Elle sait ensuite attraper dans ses mandibules un caillou pour tasser la terre. La fonction de ce dernier travail est double : damer l’entrée et s’assurer que l’obturation du terrier est correcte.

    (Cas N°2) Le pinson pic des Galápagos utilise des épines de cactus de 10 à 20 cm pour piquer des larves d’insectes à l’intérieur des orifices des arbres. Il sait ou bien percer l’insecte ou remuer la tige pour l’obliger à remonter dans le trou. Une fois obtenue cette nourriture, soit il abandonne l’outil en question, soit il le maintient contre l’insecte avec ses pattes pendant qu’il le mange. Il peut même parfois se déplacer de branche en branche en portant sa brindille pour trouver d’autres proies.

    (Cas N°3) Un écureuil sait se servir du sable pour le jeter en direction d’un serpent, pour l’aveugler et le mettre en fuite.

    (Cas N°4) La loutre de mer va chercher une pierre au fond de l’eau et s’en sert comme d’un enclume pour ouvrir les moules dont elle se nourrit. L’opération est assez compliquée, parce que la pierre une fois ramassée au fond est remontée à la surface. La loutre se retourne, tient la pierre contre son poitrail et elle frappe la moule à plusieurs reprises pour finir par la briser et la manger.

    (Cas N°5) Les exemples d’utilisations d’outils chez les primates sont nombreux. Un des plus célèbres est l’utilisation courante par le chimpanzé en contexte naturel, de différents objets pour réussir à se procurer de la nourriture. Par exemple, pour obtenir des termites dans un nid, il faut insérer une fine branche dans un trou de termitière, mais pour que cette pèche à la termite soit efficace, il faut aussi que l’outil en question ait une longueur appropriée. Cela veut dire qu’il doit être préparé avant. Il est nécessaire de détacher un rameau puis de le rendre lisse. La technique ensuite demande un peu de patience, une fois la brindille introduite, le temps que les termites s’y accrochent. Ensuite, le chimpanzé retire la tige et prélève les insectes par un mouvement de balayage de la bouche.

    Plus sophistiqué, chez la même espèce, l’art difficile (et qui nécessite des leçons de la mère vers son petit!) de casser des noix. En Côte d’Ivoire, les noix de variétés Coula et Panda ont une coque particulièrement dure. Pour en venir à bout, il faut les poser sur une sorte d’enclume et utiliser soit un marteau de bois, soit une grosse pierre. Étant donné la forte résistance des noix, les chimpanzés sont obligés de sélectionner les meilleurs marteaux et de les transporter aux pieds des arbres. Ils doivent se souvenir du lieu où l’outil à été déposé. Mieux : le chimpanzé sait optimiser ses déplacements. Il commence par faire un calcul stratégique en sélectionnant un arbre ; ensuite, il choisit un instrument en fonction de la distance à parcourir. Il n’est pas facile de porter une pierre de 3 kg sur une longue distance. Pour minimiser l’effort, il faut donc, en fonction des arbres, choisir son outil !... Ce que le chimpanzé sait très bien faire.

    Dans ces différents cas et dans des milliers d’autres du même type, l’animal sait ajuster à une fin (obtenir de la nourriture, faire fuir un prédateur etc.) un moyen. Il sait résoudre un problème d’ordre pragmatique en utilisant un outil. Si l’ingéniosité est la forme d’intelligence qui consiste à résoudre un problème pratique, en ajustant, dans une stratégie, des moyens à des fins,  il est hors de doute que nous ayons affaire chez l’animal à une forme d’intelligence.

    (Cas N°6) L’ingéniosité suppose une certaine créativité, une initiative de comportement adaptée à une fin à atteindre. On peut toujours penser que l’animal, ne l’utilise que dans un contexte de survie. Mais que dire, quand s’y ajoute une certaine dose de jeu ? Prenons le cas des castors dont il est question dans L’Émergence de la Conscience de D. Denton. Ils semblent à l’évidence programmés pour construire, retoucher en permanence des édifices de digues assez compliqués. Sous entendus génétiquement bien sûr. Or, ce qui est étonnant, c’est que ce sont par ailleurs, comme les dauphins, des animaux très joueurs qui, dans certains cas ne se comportent pas du tout comme des automates cartésiens. Non seulement ils savent s’adapter et inventer dans des situations inédites, mais ils semblent aussi carrément jouer à trouver de nouvelles solutions pour résoudre un même problème. Ils peuvent dégrader leurs digues pour trouver une solution neuve capable de les satisfaire ! Ce qui va dans le sens contraire de leur programmation naturelle.

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     (Cas N°7) Dans les leçons précédentes, nous avons évoqué l’aptitude intuitive de l’intelligence humaine à la vision en profondeur, ou vision pénétrante. Pour Krishnamurti, c’est une caractéristique immanente à la lucidité. En anglais, le terme est insight. Or c’est exactement le mot employé par les éthologues pour désigner chez les chimpanzés la capacité de comprendre en un éclair. Au cours d’expériences menées à Tenerife dans les années 1920, Wolfgang Köelher, a repéré des «insight» chez les chimpanzés. Le chimpanzé Sultan voit la scène d’un seul coup : le fruit en hauteur, deux bâtons à terre. Ou bien des caisses. Une seconde après, il construit une baguette avec les deux bâtons pour attraper le fruit, ou il empile les caisses, pour se faire une échelle.  Tout cela sans avoir tâtonné. Donc sans essai et erreurs. C’est ce qui fait dire à Griffin que l’on a bien affaire un « insight ». Une compréhension soudaine de ce qu’il faut faire. Pour nous, êtres humains, par un anthropomorphisme spontané relatif à notre mode de fonctionnement mental habituel, il doit s’agir d’un raisonnement déductif très rapide. Problème : celui-ci suppose nécessairement que l’on ait affaire à un esprit habitué à un certain degré d’abstraction.

     ---------------2) La question qui se pose alors est de savoir dans quelle mesure ces conduites étonnantes sont conscientes et de quelle manière. Il y a plusieurs façons de considérer le problème :

    - a) Dans la perspective du paradigme cartésien de l’animal-machine, (texte) il est hors de question de parler d’esprit. Il faudrait même éliminer la possibilité d’un « fantôme » dans les mécanismes et reconstruire entièrement le comportement de l’animal sous la forme d’un système de stimulus-réponse conditionnel, donc sans recourir à la possibilité d’une opération mentale.

    - b) Ou bien nous disons que les aptitudes remarquables d’une espèce sont liées à la structure de son système nerveux. On a montré que la complexité du système nerveux rend possible des aptitudes élevées. Si les performances de l’animal sont des opérations liées à son système nerveux et que par ailleurs celui-ci est directement lié à sa conscience, il faut bien que d’une manière ou d’une autre, l’animal  participe des opérations ingénieuses qu’il peut développer. Ce qui veut dire qu’il les pense

    - c) On se souvient de ce que Kant disait au sujet de la finalité dans la Nature et du soin qu’elle prend à l’égard de l’animal. Kant soulignait qu’une intelligence étrangère à la sienne prend soin de sa vie. Si l’intelligence de la Nature opère, l’animal est constamment guidé dans ses actes, parfois avec une précision admirable, mais il ne participe pas consciemment à ce qu’il fait.

    La difficulté, c’est que pour nous, êtres humains, si nous prenons modèle sur notre vigilance régie par l’intentionnalité, la mise en place d’une stratégie cohérente pour atteindre une fin est non seulement une opération mentale, mais s’y adjoint le plus souvent une opération verbale qui passe par la mise en place d’un savoir conceptuel lié au langage. Or nous avons affaire ici à une forme d’intelligence non-verbale ! La reconnaissance de la complexité de l’intelligence animale a conduit les éthologues à l’abandon pur et simple du paradigme de l’animal-machine. Plusieurs remarquent en effet qu’il est impossible à qui observe le comportement animal de douter qu’il ait affaire à un être conscient. Sous les coups de boutoirs des observations répétées, on a assisté à un démontage systématique de la notion du « propre de l’homme », parce qu’on s’est rendu compte que ce que l’on croyait spécifique à l’humain existait déjà chez l’animal. Les exemples 1) 2) 4, 5) sont suffisamment éloquents. L’homme n’est pas le seul à savoir se servir d’outils. Le paradoxe, c’est que c’est justement la définition la plus réductrice de la pensée comme computation effectuée, pensée calculatrice dans l’agencement de moyens en vue d’une fin, stratégie, qui semble pouvoir s’appliquer à l’animal. C’est ce que Hobbes appelle la raison !

    Nous savons que conscience et mémoire ne peuvent pas véritablement être dissociées. Or dès qu’il y a mémoire, il y a une possibilité d’une référence à l‘expérience passée et surtout une aptitude à apprendre par imitation. Le cassage des noix chez les chimpanzés en est une bonne illustration. Il faut des années aux jeunes pour le faire correctement. Si vraiment c’était inné, ils sauraient le faire directement, or ils l’apprennent. On voit que les petits imitent les adultes ; ils font des erreurs et ce sont les adultes qui viennent les corriger, en remettant par exemple la noix dans une position correcte. La capacité d’apprendre est partout dans la nature, même chez une pieuvre qui est capable d’ouvrir une boîte contenant un crabe, en observant comment procède un congénère dans l’aquarium voisin. Beaucoup d’animaux sont capables de « singer » le comportement d’une autre espèce et même celui de l’expérimentateur. Des dauphins ont été surpris en Afrique du Sud en train d’imiter les manières, la nage et les postures des phoques et des tortues de mer. Ils savent imiter le plongeur qui vient nettoyer l’aquarium et aller comme lui racler le fond avec un objet qu’ils prennent dans leur bouche. Ils jouent à imiter les sons des bulles d’air qui sortent des scaphandres. Cela n’a l’air de rien, mais une imitation qui culmine dans le jeu requiert un très haut niveau de conscience. Elle implique que l’animal n’est pas du tout collé à une conduite dominée par l’exigence de survie et qu’il accède à une méta-compréhension au-dessus de l’instinctif. « Faire semblant » implique que l’animal se dégage du comportement de pulsion d’attaque ou de défense. Le système fuite-inhibition-combat de Laborit. Faire semblant, de mordre, de montrer les dents, simuler une agression, « juste pour jouer », fuir, mais sans vraiment fuir, c’est ce dont se montrent capables le chien, le perroquet, le corbeau, le dauphin, le singe etc. Il faut que l’animal en quelque sorte photographie un schéma moteur, pour ensuite le mimer. La conclusion qu’en tire l’éthologue, c’est qu’il n’y a vraiment rien d’anthropomorphique, au vu de l’expérience, à postuler l’existence d’une expérience mentale chez beaucoup d’espèces animales. Pas plus en tout cas que de vouloir comparer leur système nerveux au nôtre. Donald Griffin a inventé le terme mentaphobie pour désigner la pratique purement idéologique consistant à censurer toute interprétation du comportement animal pour le priver de la possibilité d’avoir une conscience propre.

B. De la socialité animale

    Dans la pensée politique, on aime assez les clichés qui permettent d’opposer radicalement la société animale, forcément totalitaire, comme dans la termitière ou la ruche, avec la société humaine, fondée sur le langage et rendant possible l’expression de la liberté. Il n’est pas sûr que l’on gagne beaucoup dans ce genre d’opposition idéologique. L’observation montre que la sociabilité animale est bien plus complexe que ne le donnent à penser nos caricatures.

     1) Selon une théorie très largement admise par les éthologues, la socialité animale commence avec le stade grégaire, celui des blattes par exemple. C’est une première forme d’interaction qui se limite à une attraction réciproque et le regroupement dans un abri commun. Le stade suivant, dit subsocial voit l’apparition de comportements parentaux. Il existe beaucoup d’espèces qui se reproduisent sans prendre soin de leur progéniture, d’autres qui élèvent des descendants pendant une durée plus ou moins prolongée. Chez les mammifères, la femelle élève ses petits jusqu’au sevrage. Chez les oiseaux, l’incubation des œufs est obligatoire. Les insectes sociaux comme les abeilles et les fourmis soignent et nourrissent leur couvain. Le comportement parental semble un pré requis de l’évolution sociale. Le stade dit colonial désigne des comportements d’élevage dans un site commun à plusieurs femelles ou le site joue le rôle fondamental de nid protecteur. C’est le cas des insectes qui creusent des galeries dans le bois où les femelles pondent des œufs, comme de nombreux coléoptères. Les larves se nourrissent du bois, chaque femelle travaille pour son compte et ignore ses voisines. Le stade communal  correspond à une structure dans laquelle les femelles coopèrent dans le soin à donner aux petits, mais sans qu’il y ait pour autant spécialisation dans les tâches accomplies. D’où par exemple le comportement de toilettage chez les singes verts. A ce stade le toilettage social est un biais par lequel se noue des liens sociaux. Enfin, les éthologues appellent eusocialité le stade le plus élaboré, quand trois critères sont rencontrés : coopération pour les soins aux jeunes, assistance donnée par les jeunes à leurs parents pendant une partie de leur vie et division du travail. Dans le Dakota du sud, les chiens de prairie  ___________________________________________________________________________________________________________

 

     Mais ce n’est pas tout, l’éthologie a accompli une véritable révolution intellectuelle en montrant que beaucoup de conduites que l’on croyait jusque là réservées à l’homme en société existaient déjà chez l’animal. Quelques exemples :  

     - Les corbeaux et les geais savent tromper leurs congénères. (Cas N°8) A la station de recherche Konrad Lorenz de Grünau, en Autriche, Thomas Bugnyar a monté une expérience dans laquelle il disposait de la nourriture dans des boîtes de couleur pour des grands corbeaux. Un jeune trouve la nourriture et se révèle assez habile pour repérer les bonnes boîtes. Le mâle dominant du groupe l’observe de loin, le laisse chercher et attend qu’il trouve la nourriture, puis il vient lui voler. Le jeune qui a fait cette expérience va alors changer de stratégie.  A un moment, il se dirige vers des boîtes vides et fait semblant d’avoir déniché de la nourriture, ce qui a bien sûr pour effet d’appâter le vieux corbeau. Pendant que le dominant est occupé à chercher pour rien… il se précipite vers les boîtes contenant de la nourriture ! Et le tour est joué.  

    - (Cas N°9) Le geai est connu pour sa capacité à cacher de la nourriture. Seulement, vivant en groupes, il lui est assez difficile de dissimuler quoi que ce soit. Le pillage des cachettes est donc fréquent. Et c’est à partir de là qu’apparaissent les ruses. Si un oiseau sent qu’il a été vu par un de ses congénères, il revient plus tard et cache son butin dans un endroit où il y a peu de chances qu’on le trouve. Et attention, cette stratégie de protection n’intervient que si l’animal a déjà eu l’expérience du larcin. Le plus intéressant, c’est que cela veut dire, soit qu’il a été volé, mais surtout qu’il a lui-même volé ses congénères. L’expérience montre que le voleur se conduit exactement comme s’il pensait : « puisque j’ai volé les autres, je dois me méfier, ils peuvent en faire de même à mes dépends ». De manière similaire, un corbeau qui se sait avoir été observé est même capable de construire une fausse cachette pour tromper ses congénères !

    - Au bout de trois ou quatre jours d’observations d’un clan de chimpanzé, l’observateur humain commence par se rendre compte qu’il a affaire non seulement à une société architecturée, mais aussi à des individus très différents les uns des autres : il y a ceux qui sont malins, d’autres qui le sont moins, il y a le fourbe, le timide, le démonstratif, le vantard, etc. Quiconque a une fois gardé des chèvres fera la même remarque. La stupéfaction passée, il devient alors tout naturel de parler de « caractère » au sens du profil psychologique individuel… chez l’animal. Non pas par « projection anthropomorphique », mais parce que l’on ne peut que s’incliner devant ce constat : l’animal peut être extrêmement typé d’un point de vue psychologique et très différent d’un autre animal de la même espèce.

    - Les bonobos, les chimpanzés, les gorilles et les orangs-outans très visiblement savent se mettre à la place d’autrui. Ils peuvent se cacher les uns les autres une information et même mentir. (Cas N°10) Un chimpanzé souffre-douleur du groupe peut faire semblant d’être malade quand il passe à proximité de dominants. Il sait comment son comportement sera perçu et interprété. (Cas N°11) Une femelle infidèle va se cacher et s’arranger pour ne pas être entendue du mâle dominant pendant un acte sexuel avec un autre mâle.

    - Il peut y avoir de grands écarts entres les « mœurs », pourrait-on dire, entre différentes espèces de singes et aussi des différences marquées d’un clan à l’autre. Les bonobos, quand un confit éclate, au lieu d’en venir aux mains et s’engager dans la violence, en viennent… au sexe ! Pour résoudre le conflit. Ce qui fait d’eux une des espèces les plus paisibles qui soit. A la différence, les chimpanzés ont des mœurs plus violentes et ils font irrésistiblement penser aux hommes. (Cas N° 12) On a ainsi pu dévoiler les dessous d’une sorte de « putsch politique » dans une colonie de chimpanzé, orchestré par le mâle numéro 3 contre le mâle dominant numéro 2. L’idée que l’animal fait « alliance » avec d’autres contre l’un d’entre eux est peut être étrange, mais c’est pourtant ce que l’on observe.  Les chimpanzés de Côte-d’Ivoire n’ont pas les mêmes pratiques que celles des chimpanzés d’Ouganda.  Ceux de Kibale, en Ouganda, ne consomment par les fourmis à la différence de ceux de Tanzanie. (texte)

    - Les chimpanzés sont capables d’un certain sens de l’humour : (Cas N°13) mettre discrètement de l’eau dans la bouche. Rester complètement impassible un bon moment et… asperger l’inconnu qui s’approche dès qu’il est à bonne distance ! (Cas N°14) Frans de Waal raconte avoir été témoin au zoo de San Diego de véritables farces chez les bonobos. Leur enclot comportait un fossé profond de deux mètres muni d’une chaîne pour descendre et monter. Quand le mâle dominant Vernon, descendait dans la fosse, un des adolescents, Kalind, se précipitait sur la chaîne pour la remonter à toute vitesse. Il restait alors en haut la bouche grande ouverte (signe du rire chez les grands singes) en tapant du plat de la main sur le bord du fossé ! Petite égratignure à un préjugé : le rire comme « propre de l’homme ».

    - Les éthologues ont été jusqu’à montrer que certains comportements très originaux passent par une transmission et mettent incontestablement l’animal sur le chemin d’une sorte de « culture ». Suite à un apprentissage qui s’est transmis, ou a vu des macaques japonais laver leurs pommes de terre avant de les manger. Certains chimpanzés apprennent aux leurs à panser des blessures à l'aide de plantes. (Cas N°15) A Combe en Tanzanie, ils ingurgitent des feuilles d’Apilia, pourtant d’aspect et de goût désagréables, cette plante a des effets thérapeutiques importants sur les parasites digestifs. A Kibale, ils mangent une terre rouge que les médecins traditionnels utilisent eux-mêmes pour soigner la diarrhée. Ce n’est pas un comportement « spontané », il faut même la présence d’un congénère pour faciliter la prise. Le primatologue Wiliam McGrew  a montré que les structures de comportements techniques ne sont pas universelles chez le chimpanzé. D. Lestel dans Les Origines animales de la Culture  dit que : « même si l’on se restreint a seul usage des outils, chaque population de chimpanzés adopte une combinaison particulière pour les utiliser. Cette constatation est troublante : a-t-on affaire à des comportements culturels comme le soutiennent de nombreux primatologues ? ». L’usage du marteau et du percuteur chez le chimpanzé n’est repérable que sur 5 populations sur 40 recensées et étudiées. La pèche aux termites n’a été observée qu’à Combe en Tanzanie et au Mont Assirik a

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    ---------------Nous avons même vu  un phénomène de ce type avec la mésange bleue perçant les bouteilles de lait en exposant la théorie de la causalité formative de Rupert Sheldrake. L’exemple est repris dans le livre de Lestel. La question délicate ici est de savoir si ce qui, du point de vue de Sheldrake est une mémoire de l’espèce peut raisonnablement être caractérisée en termes de « culture ». Les faits sont troublants, c’est entendu, mais parler de « culture » est certainement excessif, eut égard à la complexité de la construction mentale de la notion. Du moins ne peut-on mettre en cause l’existence d’une mémoire collective, ce qui nous oblige de toute façon à renoncer au « tout-génétique » des mécanistes. Ce qui parait évident, c’est que le fossé que l’on a creusé entre la sociabilité humaine et la socialité animale est une illusion.

2) Ce qui vient encore le confirmer nettement, ce sont les marques d’empathie que l’on rencontre chez l’animal. Là encore les observations des éthologues démolissent quelques idées reçues dans la science normale érigée à partir d’une biologie mécaniste. Pour qu’il y ait empathie, il est nécessaire que le vivant s’éprouve d’abord lui-même en tant que sentiment et puisse prendre sur lui-même le sentiment d’un autre, au point de le partager et d’agir en conséquence. La Vie est, nous l’avons vu, cette épreuve de soi affective par laquelle tout ce qui vit s’éprouve comme sentiment, (texte) et c’est d’ailleurs pourquoi spontanément nous reconnaissons une vie là-même où se rencontre une sensibilité à soi. Nous n’avons pas besoin des éthologues pour le savoir. Il suffit de vivre avec un animal pour l’observer. Cependant, l’étrangeté est que ce qui parait évident dans l’expérience courante a pourtant été chassé des descriptions scientifiques. Inutile de s’en étonner. Si par définition la science est vouée à une approche objective de son objet, elle a par principe du mal à reconnaître la subjectivité. Elle porte sur de l’observable et elle néglige le participable, comme le dit Ruyer (texte).

On a beau être bardé de concepts et de théories, les faits sont là pour nous montrer qu’il est impossible de comprendre la vie animale indépendamment de l’affectivité. Et de l’affectivité sociale bien sûr. On s’est par exemple aperçu (Cas N°16) que chez les macaques rhésus « l’usage » est de se montrer indulgent envers une femelle qui présente un retard mental et ne suit pas les règles du groupe.

- (Cas N°17) Christophe Boesch de l’institut Max-Plank de Leipzig a assisté a la scène suivante en Afrique : un chimpanzé avait été tué par une panthère. Les grands mâles dominants se sont installés autour de lui et se sont mis à l’épouiller- ce qui ne se produit jamais en tant normal s’agissant d’un individu de rang inférieur -. Ils n’ont pas léché les plaies, ce qui pourtant se pratique d’ordinaire pour aseptiser les blessures, ni même touché au sang répandu alentour, alors qu’ils sont carnivores. Les femelles apparentées au mort se sont approchées, puis le reste du clan. Ils ont fait un cercle autour du corps pendant un temps très long, avant de finalement s’éloigner… certains se retournant pour un dernier regard. Ils ont nettement compris que l’individu en question était dans un état irrémédiable. Difficile de nier ce qui a tout l’air d’un sentiment de respect presque sacré devant la mort.

- De même, les éléphants se montrent nettement abattus ou agités suite au décès d'un des leurs.

    - Une histoire remarquable : (Cas N°18) à Chicago, un enfant qui gesticulait a échappé aux bras de sa mère. Il est tombé trois mètres plus bas, dans la fosse aux gorilles d’un zoo. Panique chez les spectateurs de la scène. Or avant même que l’alerte ne soit donnée, une femelle gorille nommé Binti avait doucement prix le petit garçon dans ses bras pour aller le porter au personnel animalier. L’enfant se remit de sa chute et l’histoire fit le tour du monde.

    - Kenneth Rinaldo et France Cadet, La vie artificielle et les vies des non-humains. Racontent : (Cas N°19) « En captivité sur une île isolée par un fossé et une clôture électrique. Une femelle chimpanzé fraîchement arrivée décide de tenter une évasion en franchissant la clôture. Elle tombe dans l'eau du fossé en criant. Incapable de nager, elle se débat de toutes ses forces et attire ainsi l'attention d'un des gardiens et d'une autre femelle chimpanzé en captivité. Au péril de sa vie, cette dernière s'élance à son tour par-dessus la clôture, atterrissant de justesse sur le bord du fossé à partir duquel elle s'étire pour attraper, de ses longs bras, sa consoeur en train de se noyer.

   Huit années plus tard et toujours en captivité, Washoe, la femelle chimpanzé qui a effectué ce sauvetage, se met à développer un vif intérêt pour la grossesse d'une gardienne. Puisq

 

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Vos commentaires

Questions :

1.       Descartes disait que si l’animal pensait, cela fait longtemps que nous aurions pu nouer conversation avec lui. L’argument demeure-t-il sans valeur ?

2.       L’éthique a-t-elle besoin, pour fonder le respect, que nous ayons affaire à un être doué de raison ?

3.       Peut-on admettre une intelligence au sein de la Nature sans pour autant l’interpréter de manière religieuse?

4.       L’aptitude de l’animal familier à deviner nos intentions suppose-t-elle nécessairement une réflexion de leur part ?

5.       Quelles justifications peuvent fournir les anthropologues pour maintenir que la culture humaine est radicalement différente de ce que l’on peut observer chez l’animal?

6.       Qu’est ce que l’animal peut nous apprendre sur la sociabilité ?

7.       Quelle contribution l’éthologie contemporaine apporte-t-elle à la question du droit de l’animal?

 

       © Philosophie et spiritualité, 2008, Serge Carfantan,
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