Leçon 174.   Conscience et animalité       

    Dans sa confrontation avec Descartes, Maupertuis soutient que tuer un animal équivaut à casser une montre. C’est une conduite stupide certes, mais pas moralement répréhensible. L’argument ne tient que si on admet au préalable la théorie de l’animal-machine, auquel cas, si l’animal n’est qu’une machine, c’est effectivement une simple chose vis-à-vis de laquelle nous pouvons avoir quelques précautions, mais pas du respect. Nous l'avons vu.

    Maupertuis avait cependant des doutes, en raison de l’aptitude de l’animal à souffrir et il n’a pas été le seul, car nombreuses ont été les réactions contre Descartes. Voyez par exemple celle de Voltaire. (texte) On peut toujours douter de ce que l’animal soit apte à la pensée, mais il est impossible de croire qu’il n’est pas sensible à la souffrance. En d’autres termes, même s’il n’avait pas d’aptitude relevant de la conscience réflexive, il possède indéniablement une conscience immédiate qui fait de lui une entité entièrement différente d’un objet mécanique. En réaction contre la théorie de l’animal-machine de Descartes, très vite on a vu apparaître ce que nous pourrions nommer le paradigme de l’animal-sensible. Condillac, (texte) par exemple, montre que la perception chez l’animal suppose une conscience sans laquelle elle serait incompréhensible. Rousseau, (texte) suivant Condillac, refuse de séparer l’homme et l’animal par la conscience que tous deux possèdent et il ne retient qu’un critère décisif : l’homme dispose d’un libre-arbitre que l’animal ne possède pas.

    La question de la conscience animale est malheureusement restée dans un état très polémique, car elle n’a été que rarement considérée en elle-même. Elle a été occultée par une préoccupation obsédante, celle de tracer une démarcation entre l’homme et l’animal. En portant constamment le débat sur la comparaison, il est inévitable que l’on suscite la polémique. Il faut y revenir de manière posée.  Quelle forme de conscience rencontre-t-on chez l’animal? Que peut-elle nous apprendre ?  

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A. Quelques observations préliminaires

    La conscience, nous l’avons vu, est d’abord la caractéristique de état de veille, et comme tel, une surveillance tournée vers l’objet, une vigilance.

 

     ---------------1) Commençons par tirer parti du travail considérable mené par les éthologues contemporains. Rappelons que l’éthologie est littéralement « la science des mœurs » (ethos : « mœurs », logos : science) appliquée à l’animal. Elle désigne l’étude du comportement animal tel qu'il peut être observé, soit chez l'animal sauvage dans milieu naturel, soit chez l’animal en captivité, ou enfin chez l'animal domestique.

    Les observations pratiquées dans le contexte naturel sont les plus importantes, car elles minimisent l’intervention humaine. Quelques exemples tirés de J. Vauclair La Conscience de l’Animal.  

    (Cas N° 1) Les femelles des guêpes solitaires d’Amérique du nord préparent des terriers tubulaires qu’elles remplissent de proies capturées. Celles-ci doivent servir de nourriture aux larves qui se développeront dans le terrier. Une fois bien enfermées, les proies sont couvertes de terre et de petits cailloux. La guêpe dépose un oeuf et ferme le terrier. Elle sait ensuite attraper dans ses mandibules un caillou pour tasser la terre. La fonction de ce dernier travail est double : damer l’entrée et s’assurer que l’obturation du terrier est correcte.

    (Cas N°2) Le pinson pic des Galápagos utilise des épines de cactus de 10 à 20 cm pour piquer des larves d’insectes à l’intérieur des orifices des arbres. Il sait ou bien percer l’insecte ou remuer la tige pour l’obliger à remonter dans le trou. Une fois obtenue cette nourriture, soit il abandonne l’outil en question, soit il le maintient contre l’insecte avec ses pattes pendant qu’il le mange. Il peut même parfois se déplacer de branche en branche en portant sa brindille pour trouver d’autres proies.

    (Cas N°3) Un écureuil sait se servir du sable pour le jeter en direction d’un serpent, pour l’aveugler et le mettre en fuite.

    (Cas N°4) La loutre de mer va chercher une pierre au fond de l’eau et s’en sert comme d’un enclume pour ouvrir les moules dont elle se nourrit. L’opération est assez compliquée, parce que la pierre une fois ramassée au fond est remontée à la surface. La loutre se retourne, tient la pierre contre son poitrail et elle frappe la moule à plusieurs reprises pour finir par la briser et la manger.

    (Cas N°5) Les exemples d’utilisations d’outils chez les primates sont nombreux. Un des plus célèbres est l’utilisation courante par le chimpanzé en contexte naturel, de différents objets pour réussir à se procurer de la nourriture. Par exemple, pour obtenir des termites dans un nid, il faut insérer une fine branche dans un trou de termitière, mais pour que cette pèche à la termite soit efficace, il faut aussi que l’outil en question ait une longueur appropriée. Cela veut dire qu’il doit être préparé avant. Il est nécessaire de détacher un rameau puis de le rendre lisse. La technique ensuite demande un peu de patience, une fois la brindille introduite, le temps que les termites s’y accrochent. Ensuite, le chimpanzé retire la tige et prélève les insectes par un mouvement de balayage de la bouche.

    Plus sophistiqué, chez la même espèce, l’art difficile (et qui nécessite des leçons de la mère vers son petit!) de casser des noix. En Côte d’Ivoire, les noix de variétés Coula et Panda ont une coque particulièrement dure. Pour en venir à bout, il faut les poser sur une sorte d’enclume et utiliser soit un marteau de bois, soit une grosse pierre. Étant donné la forte résistance des noix, les chimpanzés sont obligés de sélectionner les meilleurs marteaux et de les transporter aux pieds des arbres. Ils doivent se souvenir du lieu où l’outil à été déposé. Mieux : le chimpanzé sait optimiser ses déplacements. Il commence par faire un calcul stratégique en sélectionnant un arbre ; ensuite, il choisit un instrument en fonction de la distance à parcourir. Il n’est pas facile de porter une pierre de 3 kg sur une longue distance. Pour minimiser l’effort, il faut donc, en fonction des arbres, choisir son outil !... Ce que le chimpanzé sait très bien faire.

    Dans ces différents cas et dans des milliers d’autres du même type, l’animal sait ajuster à une fin (obtenir de la nourriture, faire fuir un prédateur etc.) un moyen. Il sait résoudre un problème d’ordre pragmatique en utilisant un outil. Si l’ingéniosité est la forme d’intelligence qui consiste à résoudre un problème pratique, en ajustant, dans une stratégie, des moyens à des fins,  il est hors de doute que nous ayons affaire chez l’animal à une forme d’intelligence.

    (Cas N°6) L’ingéniosité suppose une certaine créativité, une initiative de comportement adaptée à une fin à atteindre. On peut toujours penser que l’animal, ne l’utilise que dans un contexte de survie. Mais que dire, quand s’y ajoute une certaine dose de jeu ? Prenons le cas des castors dont il est question dans L’Émergence de la Conscience de D. Denton. Ils semblent à l’évidence programmés pour construire, retoucher en permanence des édifices de digues assez compliqués. Sous entendus génétiquement bien sûr. Or, ce qui est étonnant, c’est que ce sont par ailleurs, comme les dauphins, des animaux très joueurs qui, dans certains cas ne se comportent pas du tout comme des automates cartésiens. Non seulement ils savent s’adapter et inventer dans des situations inédites, mais ils semblent aussi carrément jouer à trouver de nouvelles solutions pour résoudre un même problème. Ils peuvent dégrader leurs digues pour trouver une solution neuve capable de les satisfaire ! Ce qui va dans le sens contraire de leur programmation naturelle.

     (Cas N°7) Dans les leçons précédentes, nous avons évoqué l’aptitude intuitive de l’intelligence humaine à la vision en profondeur, ou vision pénétrante. Pour Krishnamurti, c’est une caractéristique immanente à la lucidité. En anglais, le terme est insight. Or c’est exactement le mot employé par les éthologues pour désigner chez les chimpanzés la capacité de comprendre en un éclair. Au cours d’expériences menées à Tenerife dans les années 1920, Wolfgang Köelher, a repéré des «insight» chez les chimpanzés. Le chimpanzé Sultan voit la scène d’un seul coup : le fruit en hauteur, deux bâtons à terre. Ou bien des caisses. Une seconde après, il construit une baguette avec les deux bâtons pour attraper le fruit, ou il empile les caisses, pour se faire une échelle.  Tout cela sans avoir tâtonné. Donc sans essai et erreurs. C’est ce qui fait dire à Griffin que l’on a bien affaire un « insight ». Une compréhension soudaine de ce qu’il faut faire. Pour nous, êtres humains, par un anthropomorphisme spontané relatif à notre mode de fonctionnement mental habituel, il doit s’agir d’un raisonnement déductif très rapide. Problème : celui-ci suppose nécessairement que l’on ait affaire à un esprit habitué à un certain degré d’abstraction.

     ---------------2) La question qui se pose alors est de savoir dans quelle mesure ces conduites étonnantes sont conscientes et de quelle manière. Il y a plusieurs façons de considérer le problème :

    - a) Dans la perspective du paradigme cartésien de l’animal-machine, (texte) il est hors de question de parler d’esprit. Il faudrait même éliminer la possibilité d’un « fantôme » dans les mécanismes et reconstruire entièrement le comportement de l’animal sous la forme d’un système de stimulus-réponse conditionnel, donc sans recourir à la possibilité d’une opération mentale.

    - b) Ou bien nous disons que les aptitudes remarquables d’une espèce sont liées à la structure de son système nerveux. On a montré que la complexité du système nerveux rend possible des aptitudes élevées. Si les performances de l’animal sont des opérations liées à son système nerveux et que par ailleurs celui-ci est directement lié à sa conscience, il faut bien que d’une manière ou d’une autre, l’animal  participe des opérations ingénieuses qu’il peut développer. Ce qui veut dire qu’il les pense

    - c) On se souvient de ce que Kant disait au sujet de la finalité dans la Nature et du soin qu’elle prend à l’égard de l’animal. Kant soulignait qu’une intelligence étrangère à la sienne prend soin de sa vie. Si l’intelligence de la Nature opère, l’animal est constamment guidé dans ses actes, parfois avec une précision admirable, mais il ne participe pas consciemment à ce qu’il fait.

    La difficulté, c’est que pour nous, êtres humains, si nous prenons modèle sur notre vigilance régie par l’intentionnalité, la mise en place d’une stratégie cohérente pour atteindre une fin est non seulement une opération mentale, mais s’y adjoint le plus souvent une opération verbale qui passe par la mise en place d’un savoir conceptuel lié au langage. Or nous avons affaire ici à une forme d’intelligence non-verbale ! La reconnaissance de la complexité de l’intelligence animale a conduit les éthologues à l’abandon pur et simple du paradigme de l’animal-machine. Plusieurs remarquent en effet qu’il est impossible à qui observe le comportement animal de douter qu’il ait affaire à un être conscient. Sous les coups de boutoirs des observations répétées, on a assisté à un démontage systématique de la notion du « propre de l’homme », parce qu’on s’est rendu compte que ce que l’on croyait spécifique à l’humain existait déjà chez l’animal. Les exemples 1) 2) 4, 5) sont suffisamment éloquents. L’homme n’est pas le seul à savoir se servir d’outils. Le paradoxe, c’est que c’est justement la définition la plus réductrice de la pensée comme computation effectuée, pensée calculatrice dans l’agencement de moyens en vue d’une fin, stratégie, qui semble pouvoir s’appliquer à l’animal. C’est ce que Hobbes appelle la raison !

    Nous savons que conscience et mémoire ne peuvent pas véritablement être dissociées. Or dès qu’il y a mémoire, il y a une possibilité d’une référence à l‘expérience passée et surtout une aptitude à apprendre par imitation. Le cassage des noix chez les chimpanzés en est une bonne illustration. Il faut des années aux jeunes pour le faire correctement. Si vraiment c’était inné, ils sauraient le faire directement, or ils l’apprennent. On voit que les petits imitent les adultes ; ils font des erreurs et ce sont les adultes qui viennent les corriger, en remettant par exemple la noix dans une position correcte. La capacité d’apprendre est partout dans la nature, même chez une pieuvre qui est capable d’ouvrir une boîte contenant un crabe, en observant comment procède un congénère dans l’aquarium voisin. Beaucoup d’animaux sont capables de « singer » le comportement d’une autre espèce et même celui de l’expérimentateur. Des dauphins ont été surpris en Afrique du Sud en train d’imiter les manières, la nage et les postures des phoques et des tortues de mer. Ils savent imiter le plongeur qui vient nettoyer l’aquarium et aller comme lui racler le fond avec un objet qu’ils prennent dans leur bouche. Ils jouent à imiter les sons des bulles d’air qui sortent des scaphandres. Cela n’a l’air de rien, mais une imitation qui culmine dans le jeu requiert un très haut niveau de conscience. Elle implique que l’animal n’est pas du tout collé à une conduite dominée par l’exigence de survie et qu’il accède à une méta-compréhension au-dessus de l’instinctif. « Faire semblant » implique que l’animal se dégage du comportement de pulsion d’attaque ou de défense. Le système fuite-inhibition-combat de Laborit. Faire semblant, de mordre, de montrer les dents, simuler une agression, « juste pour jouer », fuir, mais sans vraiment fuir, c’est ce dont se montrent capables le chien, le perroquet, le corbeau, le dauphin, le singe etc. Il faut que l’animal en quelque sorte photographie un schéma moteur, pour ensuite le mimer. La conclusion qu’en tire l’éthologue, c’est qu’il n’y a vraiment rien d’anthropomorphique, au vu de l’expérience, à postuler l’existence d’une expérience mentale chez beaucoup d’espèces animales. Pas plus en tout cas que de vouloir comparer leur système nerveux au nôtre. Donald Griffin a inventé le terme mentaphobie pour désigner la pratique purement idéologique consistant à censurer toute interprétation du comportement animal pour le priver de la possibilité d’avoir une conscience propre.

B. De la socialité animale

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Vos commentaires

Questions :

1.       Descartes disait que si l’animal pensait, cela fait longtemps que nous aurions pu nouer conversation avec lui. L’argument demeure-t-il sans valeur ?

2.       L’éthique a-t-elle besoin, pour fonder le respect, que nous ayons affaire à un être doué de raison ?

3.       Peut-on admettre une intelligence au sein de la Nature sans pour autant l’interpréter de manière religieuse?

4.       L’aptitude de l’animal familier à deviner nos intentions suppose-t-elle nécessairement une réflexion de leur part ?

5.       Quelles justifications peuvent fournir les anthropologues pour maintenir que la culture humaine est radicalement différente de ce que l’on peut observer chez l’animal?

6.       Qu’est ce que l’animal peut nous apprendre sur la sociabilité ?

7.       Quelle contribution l’éthologie contemporaine apporte-t-elle à la question du droit de l’animal?

 

       © Philosophie et spiritualité, 2008, Serge Carfantan,
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