Leçon 71.   Langage et réalité      

    La linguistique contemporaine fait fond sur la thèse selon laquelle le langage est un système de signes arbitraires, sans attache naturelle avec la réalité. On en veut pour preuve l’existence de mots différents pour désigner le même objet et l'existence de langues différentes. Il semble pour le linguiste que le langage constitue un monde à part, dont la référence au réel est seconde, car ce qui est fonctionnel, c’est la discrimination des signes entre eux. Le langage forme système et les signifiants sont liés seulement à un signifié, dans un réseau hermétique qui est celui de la langue. Mais cette théorie nous fait tourner en rond, alors même que chaque jour nous devons buter sur des faits bel et bien réels, alors que nous sommes aux prises avec des situations d’expérience qui ne semblent pas produites par le mental.

    Le sens commun admet facilement que le langage est en rapport étroit avec la réalité. Il est naturel de penser que le mot commande aux choses, comme il est naturel de penser que les éléments du langage renvoient nécessairement à des éléments de la réalité. Si nous vivions dans un rêve permanent, nous pourrions penser que nous ne rencontrons que nos propres projections oniriques. Mais dans l’état de veille, le mental n’est tout de même pas l’auteur de la Manifestation. Les objets que nomme le langage sont dits réels. Le langage renvoie lui aussi à des différences dans la nature des choses qui ne sont pas seulement les fantasmes d’un rêve. Notre expérience nous dit aussi que par les mots nous pouvons commander à la réalité. Toute la question est de savoir quel lien unit le langage humain à la réalité. Le langage nous éloigne-t-il ou nous rapproche-t-il de la réalité ?

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A. Puissance des mots

    Nous ne pouvons pas croire à la neutralité des mots. On peut toujours lancer des paroles en l’air, il reste que le seul fait de les prononcer laisse une trace. Les mots ne contiennent-ils pas, dans l’action qu’ils propulsent, un pouvoir pour commander la réalité ?

    Tout dépend à quel niveau on situe le pouvoir du langage. Commander à la réalité par les mots implique : a) un pouvoir au niveau sociologique, celui de commander la réalité humaine, b) un pouvoir au niveau psychologique, celui de dominer, mais aussi de délivrer l’esprit d’un autre, c) un pouvoir au niveau physique, celui d'agir sur les objets par les mots, d) un pouvoir au niveau spirituel celui de créer par le Verbe. (texte)

    Personne ne doute que le langage soit un remarquable outil de domination et de pouvoir et comme la réalité politique fait aussi partie de la réalité, il faut bien concéder que l’on peut agir par le langage sur la réalité en commandant aux hommes. L’art rhétorique (texte) consiste à utiliser toutes les ressources du langage pour séduire, persuader, ramener à soi un auditoire conquis par la parole. Toute démagogie suppose d’ailleurs cet usage habile du langage. Mais toute pédagogie aussi. L’étendue du pouvoir social du langage est très large, car partout où existe une conscience collective, il y a possibilité de commander. Dès que nous parlons de caste, de clan, de tribu, de société, de groupe, de communauté, d’assemblée de fidèles ou d’assemblée du peuple etc. nous supposons qu’il peut y avoir des leaders charismatiques capables de guider, de conduire des hommes. D’ailleurs, que dit-on de celui qui possède un pouvoir politique supérieur ? Nous révérons sa puissance en disant : « il n’a qu’un mot à dire et … votre maison sera brûlée… votre tête sera coupée !!" Ce qui signifie à la limite, non seulement qu’un homme est puissant parce qu’il peut faire exécuter ses ordres, mais surtout que sa puissance est telle que ses paroles deviennent des actes.

    La religion a ses prédicateurs, ses imams, ses rabbins, ses prêtres, ses ayatollahs, des personnalités qui ont un pouvoir sur le peuple des fidèles. Le peuple des consommateurs que nous sommes écoute béatement l’incantation des publicistes, se soumet à un discours. L’industrie ne dépenserait pas autant dans la publicité si elle n’était pas assurée de générer du profit par une propagande habile. C’est bien parce qu’il y a un réel pouvoir de manipulation par la publicité qu’on l’utilise autant. Or un clip publicitaire qu’est-ce que c’est sinon un discours habile et séducteur ? C’est du langage tourné vers une fin bien déterminée, l’incitation à la consommation. Il y a des mots pour appeler les hommes à la guerre, des mots pour lever des armées, des mots pour appeler à la vengeance, des mots pour élever le poing vers le ciel et appeler la révolte et la révolution.

    Victor Hugo l’a dit superbement : « 

« Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde,

Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud,

Ses lois, ses mœurs, ses dieux, s’écroule sous le mot.

Cette toute-puissance immense sort des bouches ».

    Que serait en effet la force, sans les mots pour la conduire ? Rien. Ce que suggère ici Victor Hugo, c’est que le pouvoir s’enracine dans le langage comme pouvoir social.

    C’est Jacques Prévert qui disait en poète : « le pouvoir des mots est dans le mouvoir des pots » ! Bien sûr, c’est un jeu de mots, mais il suppose tout de même une vérité profonde. Le mouvoir contenu dans le pouvoir des m

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    ---------------En quoi consiste ce pouvoir ? En un premier sens, le pouvoir agissant du mot tient à son sens pour autant qu’il est adressé à quelqu’un. Le mot ne blesse que s’il est compris comme blessant. Ce qui touche dans le mot, c’est la signification, et aussi l’intention qu’il porte. Il y a des mots qui disent la haine et la rupture, et des mots qui disent la réconciliation et le pardon. Il nous arrive de considérer que les mots n’ont pas d’importance, comme si on pouvait dire n’importe quoi et que le discours glissait sur la réalité sans l’affecter. C’est l’essence même de la futilité de la parole que de le croire. Croire que les mots sont sans incidence est futile, croire que le langage n’est que jeux de mots est futile, parce que les mots prononcés ne sont pas des jouets, mais des intentions agissantes. Le mot exprime l’intention de celui qui le prononce, le mot affecte le cœur et l’intelligence de celui qui l’écoute. La futilité, c’est de ne pas avoir conscience de la puissance des mots et ...

    Est psychologue celui qui a compris que la parole n’est jamais insignifiante et que les mots peuvent dénouer ce qui est serré dans l’intériorité, comme ils peuvent aussi enserrer et emprisonner. Les suggestions du langage ont une influence remarquable, puisqu’elles vont s’incarner même dans le corps : « tel est le temps de la suggestion, si assujettie à la parole que jusque dans l’organisme se réalisent les phénomènes qu’elle désigne, comme cette femme dont parle Montaigne et qui mourut de se croire empoisonnée, comme ces paralysies psychiques décrites par Charcot et ces paralysies par imagination décrites par Russel-Reynolds… » On s’étonne parfois de l’effet placebo pour y voir un miracle inexplicable, mais n’est-il pas justement une preuve de ce qu’une suggestion donnée verbalement peut devenir active jusque dans le corps du patient ? Donner une pilule en sucre, tout en disant à la personne : « attention, c’est un médicament puissant, il faut respecter le dosage », c’est agir sur la réalité physique du corps en passant par la puissance de la conscience. La conscience peut solliciter le pouvoir qu’a le corps de créer des molécules qui inhibent la douleur. Et si le médecin lui-même ne sait pas qu’il s’agit d’un placebo, l’effet des mots est encore renforcé ! L’effet nocebo (placebo négatif) est aussi très efficace. Donnez à une personne une pilule de sucre en lui disant fermement que cela risque de provoquer une douleur d’estomac et l’on constate que cela marche, la personne somatise dans son corps la peur de la douleur qu’elle s’est représentée dans son esprit sous la suggestion du médecin ! Nous savons aujourd’hui que toute prescription médicale enveloppe un effet placebo qui est construit dans la parole du médecin à l’égard du malade. D’où vient notre étonnement devant de tels phénomènes ? Seulement de notre représentation mécaniste du corps, représentation dans laquelle, nous continuons de penser que le corps étant matière, seule une matière (la substance active du médicament) peut agir sur lui. Nous sommes ignorants de la relation corps-esprit et de ...

.    En fait, nous ne devenons d’ordinaire conscients du pouvoir des mots que dans le cas de la tromperie (Cf. Dominique Laplane (texte)) qui vient falsifier la réalité. Nous discernons alors le pouvoir du langage dans sa négativité, consistant à faire du vrai avec du faux par les seules ressources de la parole. Telle est par exemple l’œuvre de la flatterie et de la calomnie. Flatter, c’est surimposer une image sur la réalité d’une personne, au point de lui faire croire dans cette image. Celui qui succombe à la flatterie, s’éprend d’une image et voit sa vie romancée, là où la réalité est terne, il voit sous l’effet des paroles le merveilleux. De même, la calomnie jette l’infamie. Calomnier, c’est dire du mal, surimposer une image négative sur la personne au point de défigurer sa réalité. Ainsi, « la calomnie n’est en effet possible que parce que la parole est effectivement corrosive et subversive du réel : quoi que vous disiez, il en restera toujours quelque chose ; et il n’est pas jusqu’à celui qu’on calomnie qui ne finisse par croire ce qu’on dit de lui. D’un mot, toute vie peut-être gangrenée, si vide et faux soit le mot. La parole a jeté un sort sur la vie ». Dans un cas comme dans l’autre, celui qui fait l’objet soit de la flatterie, soit de la calomnie, succombe à une sorte d’envoûtement créé par la parole en s’identifiant à la représentation qu’a tissé le langage. Parce que le langage dispose des signes et que le signe permet de définir, le sujet est naturellement porté à s’identifier à une définition, donc à croire dans l’image qui lui e

B. Le langage et le monde sensible

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     © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
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