Leçon 118.      L’idée de Dieu     

    La confusion que notre époque entretient au sujet de l’idée de Dieu est telle que la plupart des penseurs de notre temps hésitent à se servir du mot. Le mot Dieu est un mot dont la charge émotionnelle est puissante. Il condense les rivalités et les divisons des religions qui en revendiquent une révélation exclusive. Il est le drapeau que l’on brandit dans toutes les guerres pour justifier des atrocités. Il est le symbole suprême de l’argument d’autorité. D’un côté, on s’en sert pour interdire par avance toute réflexion. De l’autre, on a prêté à Dieu dans la religion tant d’intentions malignes et revanchardes que le bon sens lui-même veut que l’on se détourne d’une idée aussi confuse. Ce qui sous-entend que la saine raison a de toute manière son mot à dire.
    Cependant, dans notre monde postmoderne où l’indifférence à l’égard de la religion est un état de fait, il reste que les mythes culturels qui lui sont rattachés continuent d’alimenter des croyances qui, elles, ont une redoutable efficacité. On ne peut donc pas échapper à l’interrogation sur l’idée de Dieu. La question de Dieu concerne même l’incroyant qui se détourne de la religion car le monde en tant que tel reste gouverné par des principes tirés de la religion. Contre toute attente, nous devons revenir sur l’idée de Dieu, pour l’examiner de plus près, voir ce que la religion en a fait, et nous demander si une bonne part des problèmes que nous rencontrons aujourd’hui ne sont pas liés intrinsèquement à la représentation de Dieu, représentation qui continue de conduire de manière souterraine nos croyances actuelles
    Peut-il y avoir une représentation rationnelle de Dieu ? Les religions ont-elles le monopole de la réflexion sur Dieu ? Que peut nous apporter un examen sérieux de l’idée de Dieu ?

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A.  Dieu des religions

    On peut supposer, en raisonnant de manière anthropologique, qu’à ses débuts l’humanité ne pouvait conceptualiser directement l’idée de Dieu ; surtout pas de manière rationnelle. La religion primitive ne dépend pas de la révélation. Il y a cependant  un lien entre l’appréhension archaïque de Dieu et sa mise en forme régulière sous la forme des religions. Si on veut résumer ce que l’anthropologie dit des origines primitives de l’idée de dieu, on peut en tirer ceci :

    1) Les hommes ne comprenaient pas les aspects de la vie qui les entouraient. Ils savaient par contre, sans aucun doute, qu’il y avait de la Vie et qu’ils en faisaient partie. Ils étaient d’emblée très spontanément animistes. Cette chose étrange qui les entourait, qu’ils ne comprenaient pas, leur apparaissait sous la forme de la pluie, du vent, du soleil, des plantes, des insectes, des animaux, sous une forme spectaculaire des feux de forêts, des éruptions, du tonnerre et de la foudre. L’homme primitif ne savait rien de tout cela. Il ne savait pas le pourquoi des phénomènes. Pourquoi les hommes mouraient, pourquoi la Nature pouvait se déchaîner dans des orages, des ouragans, des sécheresses qui pouvaient tout détruire. Dans une existence harassante, en butte à de constantes difficultés, où la survie était si difficile, il était naturel de chercher une protection. L’homme primitif ...

    Il fallait qu’il y eu une puissance dans cette manifestation, une puissance qui se produisait dans tout ce qu’ils pouvaient trouver de bien et de mal dans leur vie. Le fait d’être en permanence plongé dans le milieu de la Nature, de voir s’y succéder les cycles de jour et de nuit, les cycles des saisons, de voir les fleurs s’épanouir périodiquement et les feuilles tomber, dû porter spontanément les hommes à déifier la Nature. Il devait y avoir une sorte de force animée, un esprit dans chacun des phénomènes de la Nature. Les hommes imaginèrent donc sans difficulté un dieu de la pluie,  un dieu du soleil, un dieu de l’océan, un dieu du feu, etc. La Nature était peuplée de puissances. Les dieux devaient accomplir toutes choses, et comme on ne comprenait rien à tout cela, il fallait penser que les dieux agissaient selon leurs humeurs et leurs caprices. Les hommes pensèrent qu’il fallait influer sur les humeurs des dieux et leur plaire pour qu’ils deviennent favorables. Il fallait les proprier correctement pour qu’ils exaucent les vœux des hommes. Il fallait un sorcier dans la tribu et une magie pour relier le monde humain aux puissances célestes. Ainsi devaient naître toutes sortes de rituels pour invoquer l’esprit des dieux. Il fallait apaiser les dieux courroucés, il fallait honorer les dieux, il fallait tenter d’amener les dieux à satisfaire les demandes des hommes. Ainsi naquirent et se multiplièrent les rites de fertilité, les rites des saisons, les rites du passage de la mort etc. Ainsi se formèrent ce que maintenant on appelle les « coutumes païennes ». Qu’il y ait une puissance de la Nature n’était certes pas en soi une idée fausse. Par contre, que la puissance de la Nature se comprenne à la manière des colères, des attentes, des besoins, des passions des hommes était tout à fait autre chose. (texte)

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    ---------------Dans l’inconscient collectif, cette idée qu’il y a une puissance supérieure qu’il faut apaiser, louer, craindre et proprier de la bonne manière est encore très largement présente, elle est l’arrière fond mythique présent dans la représentation commune de la religion. Des religions dites « païennes » aux religions socialement acceptées dans notre époque la distance n’est pas vraiment considérable. Les grandes religions enseignent encore cette idée qu’il y a une puissance supérieure qu’il faut apaiser par un rituel. Notre monde actuel connaît une multitude de religions, certaines honorant une pluralité de dieux, d’autres en vénérant un seul. On pense parfois que l’évolution des religions s’est faite en passant d’un polythéisme « animiste » ; vers le monothéisme fondé sur la « révélation ». Mais c’est un jugement de valeur rétrospectif du monothéisme lui-même. Aujourd’hui, il n’y a en fait, à y regarder de près, pas de polythéisme « chimiquement pur ». Ce qu’enseigne le polythéisme, c’est une représentation des puissances de la Nature, qui maintient simultanément qu’il y a aussi un Absolu (R) sous-jacent, une unité sous la diversité. C’est très net par exemple dans l’hindouisme. Cette représentation de Dieu est celle d’un Démiurge à l’œuvre au sein de la Nature. C’est ce que l’on rencontre aussi dans la religion grecque. Ce sont les pouvoirs cosmiques délégués qui sont appelés les dieux. La représentation de Dieu sous la forme d’un Créateur que l’on trouve dans les religions sémitiques est très différente. Elle ne peut pas être soutenue par une métaphysique de la Nature. Aussi bien, il est assez caractéristique que Shankara en Inde et Aristote en Grèce tous deux critiquent sévèrement le concept de création ex nihilo qui est justement central dans les religions du Livre. Le concept de Créateur suppose nécessairement pour être défendu une Révélation, un Livre pour figurer Dieu sous une forme personnelle,  la Révélation étant la « parole de Dieu » adressée aux hommes.

    2) Or il n’y a pas une, mais des révélations. Il y a La Bible,  les Évangiles, le Coran, le Livre des Mormons etc. Ce à quoi répondra le croyant : il n’y a qu’une seule religion véritable. Et c’est précisément sur cette position que se structurent les grandes religions organisées de notre époque. Pas toutes, certainement, mais  les plus importantes sans aucun doute. Et c’est surtout ce qui va nous intéresser dans cette leçon.

    Rigoureusement, l’idée de Dieu que l’on rencontre dans la religion est inséparable du nom que la religion révélée lui donne. Yahvé, Elohim, le Seigneur Jésus, Jéhovah, Allah, etc. Cette idée est, de plus, seulement le développement d’une interprétation de la révélation. Pour être précis, il faudrait dire « ce que le musulman entend par Allah c’est… », « ce que le juif entend par Yahvé c’est… » etc. selon telle ou telle interprétation.

    Le croyant admet qu’une seule religion est bonne à partir de l’interprétation qui est la sienne de ce qu’il croit être Dieu. Les autres, à la rigueur, ont peut être de bonnes intentions, mais elles ne sont pas acceptables et le fidèle doit être sur ses gardes et ne pas nous laisser séduire par de « fausses croyances », qui ne sont pas la « loi de dieu » de la Révélation, loi qui est la « vraie croyance ». La foi. La foi se résume dans un credo qui rassemble les enseignements que l’on a dégagé de la Révélation, enseignements qui sont tous centrés sur la parole de Dieu. La parole de Dieu que contient la Révélation est nécessairement une théologie. La théologie révélée, interprète à partir de la Révélation le mystère de la nature de Dieu. Nous disons bien interprète, car les textes sacrés ne sauraient être lus de manière littérale. La lecture au premier degré ferait apparaître trop d’invraisemblances, de propositions incompréhensibles, voire choquantes dans le contexte de notre mode de vie actuel. Les textes religieux ont été adressés à un peuple d’une époque donné, ils ont été écrits dans un contexte historique précis, dans le langage que les hommes d’autrefois pouvaient entendre. Pour maintenir l’idée qu’il y a malgré tout en eux une valeur absolue et non relative, il faut se livrer à une interprétation qui les remette dans le contexte actuel. Par principe, la religion suppose que l’on ne peut pas écouter directement la « parole de Dieu », mais seulement suivre l’interprétation des médiateurs de la foi, un à propos de la parole de Dieu. Plus ou moins fidèle. On appelle fondamentalisme, une doctrine qui prône un retour rigoureux vers la lettre des textes sacrés. Le fondamentaliste croit que pour avancer dans la résolution des problèmes moraux que se pose l’humanité, il faut reculer vers les paroles originelles du texte sacré. L’interprétation  rejoint alors ce que l’on pourrait alors nommer le littéralisme : i...

    Le problème, c’est bien qu’il y a toujours de fait un conflit des interprétations. Aussi faut-il décider de l’interprétation qui fait autorité. Ainsi pourra-t-on départager une interprétation correcte d’une hérésie. L’interprétation qui fait autorité est celle des représentants de Dieu, des théologiens, des prêtres. Il est unanimement admis qu’eux au moins savent de quoi ils parlent. Pour les autres, comme il n’existe pas de moyen de savoir, ils doivent les croire sur parole. Enfin, pour que la boucle soit bien fermée, et l’interprétation verrouillée, on accorde l’infaillibilité aux textes sacrés et l’autorité suprême à ceux qui sont en position de direction au sein d’une organisation religieuse. Ceux qui sont les « directeurs de conscience ». On peut même aller encore plus loin : dans la théologie catholique, le Pape, quand il parle ex cathedra, « du haut de sa chaire » et dit ne pas pouvoir se tromper quand il aborde les questions de la morale et de la foi. Cela s’appelle l’infaillibilité pontificale. De même, dans l’Islam, l’ouléma reçoit une autorité suprême, pour tout ce qui relève des questions morales et temporelles de la vie des musulmans. La doctrine de l’infaillibilité signifie : « j’ai toujours raison !». Elle conduit directement au blâme de celui qui aurait un point de vue différent et flatte l’orgueil de celui qui se trouve dès lors investi d’une position de pouvoir. Elle est exactement à l’opposé à l’humilité. Elle fonde par avance le désaccord et le conflit, puisqu’elle ne reconnaît pas, par principe, la possibilité d’un point de vue différent. Sur le terrain de la question de la nature de Dieu elle distribue donc tout dialogue en : avoir raison/avoir tort. Ce qui démontre sans ambiguïté la naïveté des essais de dialogues intra-religieux et la contradiction interne des efforts de l’œcuménisme. (texte)

    3) La conséquence est donc que l’idée de Dieu de la religion est nécessairement une croyance ancienne, ou une ancienne idée qui s’est maintenue. Il y a des millénaires que Dieu ne s’adresse plus aux hommes. La Révélation se situe toujours dans le passé. Dans la relation primitive de l’homme avec une puissance supérieure, l’émotion du sacré avait la forme de la crainte. Dieu devait se rencontrer dans une terreur sacrée. Cette forme reste encore largement inchangée. Au lieu qu’il y ait aujourd’hui toute une galerie de dieux à apaiser, il y a seulement un Dieu à calmer. Et il n’est pas facile d’apaiser la colère de Dieu. On peut la trouver partout. Tous les désastres qui apparaissent sur la planète peuvent être interprétés comme des punitions envoyées par Dieu. Les théologiens l’ont fait autrefois avec le tremblement de terre de Lisbonne, comme ils l’ont encore fait avec l’épidémie du sida, et ils ont récidivé avec le récent tsunami. Que l’homme vive dans la crainte de Dieu ! Qu’il s’humilie donc devant le Tout-puissant. Pour recevoir sa protection, qu’il se plie à sa Volonté ! La voix qui fait gronder les nuages, qui fait se soulever les océans, pleuvoir le sang et les sauterelles est implacable, terrible et impérative.

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   La question était insoluble. Il fallait alors supposer que la Volonté de Dieu pouvait être contrecarrée. Il fallait supposer cette idée étrange que Dieu peut ne pas obtenir ce dont il a besoin. Comme l’homme, perdu au milieu d’une Nature difficile peut ne pas obtenir ce dont il a besoin, on a supposé que Dieu non plus. Mais comment donc les créatures de Dieu peuvent-elles contrecarrer la Volonté du Créateur ? Il faut nécessairement par avance supposer qu’elles sont séparées de lui. Si les créatures sont séparées du Créateur, et que Dieu cependant leur laisse le libre-arbitre, il leur est possible de faire ce que Dieu ne veut pas qu’elles fassent. Le mythe biblique d’Adam et Eve est une remarquable illustration de ce point. Dans le jardin d’Eden, Adam et Eve jouissaient de la Vie éternelle et de la communion avec Dieu. Mais Dieu y avait mis une condition qu’il fallait respecter. Ne pas toucher à l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Eve goûta le fruit et désobéit. Ce n’était pas tout à fait de sa faute, elle fut tentée par le serpent. Le serpent est la représentation du diable, un ange déchu qui aurait osé vouloir être aussi grand que le Créateur, ce que jamais Dieu ne pourrait supporter. La Sanction divine devait tomber, marquant la malédiction de la Faute, la déchirure de la Chute, la séparation radicale entre l’homme et Dieu et devait s’ensuivre la condamnation à ce tombereau de misères qu’est l’existence humaine. La religion enseignait que Dieu nous a séparé de lui, parce qu’on ne lui a pas donné ce dont il a besoin. La Sanction se traduisait par la finitude promise à la mort. Désormais, la Faute, était marquée comme une tache indélébile sur l’âme, avant même la naissance humaine. Le Péché originel (texte). Certaines théologies ont même été très catégoriques sur ce point. Cette tâche sur l’âme, aucun acte ne peut l’effacer, même avec un repentir sincère. La grâce de Dieu seule le peut, mais attention, elle ne peut être obtenue que si l’homme vient vers Dieu de la bonne manière. (texte) Dieu est très entêté, il ne prendra pas en considération la bonté, la générosité, il faut encore venir à lui par le bon chemin, en professant la bonne religion. Alors le juste aura droit de s’asseoir à la droite du Tout-puissant. (Et encore, ce n’est même pas gagné, car ... Comme il faut pas mal s’évertuer sur cette Terre, cet effort moral de la religion sera aussi la vertu. (texte)

    ---------------On ne plaisante pas avec la Volonté de Dieu, il est entendu que Dieu a des besoins si importants qu’il exige que les humains, de leur position séparée, y répondent. La conséquence, c’est évidemment, puisque c’est Dieu qui l’a voulu ainsi, il faut de la même manière que les hommes se jugent les uns les autres, à l’aune de l’exigence posée par Dieu. On peut dupliquer à l’infini le Jugement. Il faudra voir chez les autres avant tout l’imperfection. Tout ce qui est mauvais : les tendances mauvaises, la mauvaise sexualité, le mauvais parti politique, la mauvaise nationalité, la mauvaise religion etc. Ils ont beau faire, les hommes ne seront jamais à la hauteur des exigences de Dieu. Les préjugés moraux ont donc une justification théologique. C’est Dieu qui a commencé par préjuger l’homme, c’est lui qui a mis la première tache d’imperfection sur l’âme et il est donc aisé de l’imiter, de préjuger à notre tour de tout homme, avant même qu’il puisse faire ses preuves.

    Enfin, comble d’infortune, la religion enseigne que Dieu détruira l’homme s’il ne répond pas à ses exigences. Le prodigieux spectacle de la Création est fini, maintenant l’univers ne fait que suivre son cours, et le cours des choses est incertain, car la Création menace à tout instant de retomber dans le Néant dont elle est sortie (et où elle aurait peut être mieux fait de rester ?!). L’homme doit trembler, (texte) il suffit d’une colère de Dieu pour que tout disparaisse. L’apocalypse est, pour certains croyants, imminent. Des signes de l’irritation de Dieu peuvent être trouvés partout et l’on peut, comme les punks lors de l’effondrement d’un stade, danser aux fêtes de la destruction, cela aura effectivement un sens religieux. La mort ne sera un soulagement pour personne, car même si cette existence amère n’est qu’un passage, dans l’au-delà, il y aura encore le Jugement (texte). L’âme sera évaluée et elle devra recevoir la rétribution morale de ses actes. Des fleuves de pus et d’épines, les tourments de la Géhenne dans des enfers brûlants ou glacés, attendent pour l’éternité ceux qui auront été des fauteurs d’iniquité. La rancune de Dieu est terrible et elle poursuivra partout ceux qui auront osé ne pas croire en lui. La vie est comme une école où l’ont peut recevoir à la fin un prix. Seuls les justes auront droit à la récompense du paradis.

    Tout cela n’est que discours de la peur, (texte) discours moralisant fondé sur la différence des religions. Cela n’a même aucun rapport avec le but de la religion comme chemin vers Dieu et comme lien. Cela n'a aucun rapport avec Dieu. Ce n’est qu’une représentation de fidèle se disant en chemin vers Dieu et accomplissant ce qu’il pense être une ascèse nécessaire pour l'atteindre. Dans les mots de Ma Ananda Moyi : « Celui qui s’engage dans une sadhana doit se concentrer dans une seule direction ; mais à la fin, qu’arrive-t-il ? La cessation des différences, des distinctions et des désaccords. Sur le chemin, les différences existent effectivement. Mais comment peut-il y avoir une différence dans le But ? ».

B. Dieu des philosophes

    Il paraît que l’homme a été fait à l’image de Dieu, mais ce que nous voyons d’abord, c’est que le Dieu des religions est le plus souvent fait à l’image de l’homme. Il est à l’origine un concept né de la surimposition de la nature humaine sur la nature de Dieu. Y a-t-il moyen d’éviter la surimposition, c’est-à-dire de donner de Dieu une représentation anthropomorphique ?

    1) La question est difficile, mais il ne manque pas de tentatives dans ce sens dans le cours de l’histoire de la philosophie et il est important de les connaître. Dès l’instant où la réflexion intervient, l’intelligence devient sa propre lumière et sa propre autorité, et il n’est pas nécessaire de faire intervenir l’appui d’une révélation quelconque. C’est une constante dans l’histoire de la philosophie de produire une critique des erreurs de l’anthropomorphisme. (texte) Toutes les grandes philosophies ont tenté de désigner Dieu (texte) dans les limites de ce que la raison est capable d’en dire. Dans La République, Platon emploie des termes précis, presque pudiques, pour désigner Dieu : il est dit être la Cause première de toute existence et de toute connaissance. L’image du Soleil indique à la fois la Lumière qui éclaire l’intelligence et aussi le rayonnement qui rend possible la vie de toute chose. Dieu est appelé le Bien suprême : ce vers quoi tend toute existence. Aristote de même qualifie Dieu de Premier Moteur immobile de toutes choses, Cela qui meut toutes choses sans se mouvoir. Plotin va jusqu’à explicitement admettre que la pensée doit rester en retrait devant ce qu’il nomme l’Un.

    Nous allons ici nous arrêter sur un exemple remarquable, ce que Spinoza nous montre dans L’Éthique. La première partie s’intitule De Dieu. Spinoza commence par une série de définitions.
    La première est très importante : « J’entends par cause de soi ce dont l’essence enveloppe l’existence ; autrement dit, ce dont la nature ne peut être conçue sinon comme existante ». La cause de soi ne saurait donc être comprise dans une dualité marquée entre l’essence et l’existence qui caractérise un possible simplement contingent qui a besoin d’autre chose que de lui-même pour exister.
    La troisième définition dit « j’entends par substance ce qui est en soi et est conçu par soi : c’est-à-dire ce dont le concept n’a pas besoin du concept d’une autre chose, duquel il doive être formé ». La substance est donc un concept auto-référent, plein, complet, désignant de manière adéquate la nature d’un être.
    La sixième définition dit « J’entends par Dieu un être absolument infini, c’est-à-dire une substance constituée d’une infinité d’attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie».
    On peut noter l’enveloppement remarquable des formules et la présence des termes constamment employés dans la tradition métaphysique en référence à Dieu : Absolu, Cause de soi, Essence, Être, Substance, Infini, Eternité. Nulle trace d’une référence à des besoins humains permettant de dessiner un Dieu sur commande. L’accent est mis sur le Vaste, l’Infini, joint à l’expansion éternelle et sans limite de l’Être. L’Absolu est impersonnel et il ne doit pas être regardé par la lorgnette de la personne humaine. Plus loin, Spinoza précisera que l’homme, de par les limites de sa raison, ne connaît que deux des attributs de Dieu : la pensée et l’étendue. Ce qui signifie qu’il y a bien plus de choses dans l’Être que nous ne pouvons simplement le voir ou le penser à notre échelle. Contre Descartes, Spinoza maintient qu’il ne saurait y avoir plusieurs substances. La pensée et l’étendue, ou en d’autres termes, l’esprit et la matière sont, non des substances différentes, mais des attributs différents d’une même Substance. De même, une substance ne saurait être produite par une autre substance . Si une substance ne peut pas être produite par autre chose, elle ne peut se manifester dans l’être que comme Cause de soi. Et ainsi, « il appartient à la nature d’une substance d’exister ». Et comme la Substance est une et que rien ne peut s’opposer à son expression, elle est nécessairement infinie et « une substance absolument infinie est indivisible ». Parce que Dieu est la Substance, « tout ce qui est, est en Dieu et rien ne peut sans Dieu être ni être conçu ». (texte)
    ---------------Non seulement cela, mais en Dieu, l’Infini est la perfection même de son essence. La perfection de Dieu s’accompagne d’une infinie conscience de lui-même et cette conscience d’être à Soi-même sa propre Cause est l’Amour . De la suit la proposition XXXV de la dernière partie de L’Éthique, « Dieu s’aime lui-même d’un Amour intellectuel infini ». Parce que l’âme n’est en rien séparée de Dieu, « l’Amour intellectuel de l’Ame envers Dieu est l’amour même duquel Dieu s’aime lui-même… une partie de l’Amour infini duquel Dieu s’aime lui-même ». Et le corollaire est donc : « Il suit de là que Dieu, en tant qu’il s’aime lui-même, aime les hommes, et conséquemment que l’Amour de Dieu envers les hommes et l’Amour intellectuel de l’Ame envers Dieu sont une seule et même chose ». Mais cet Amour est tout à fait autre chose que les passions de l’homme liées au corps. (texte) L’Amour infini ne saurait jalouser, il ne saurait blâmer, maudire, punir ou désirer une vengeance. Il n’est pas possible d’offenser Dieu. Cela n’a aucun sens. Inversement, de la compréhension de la nature de Dieu résulte nécessairement une autre définition de la vertu que celle de s’évertuer selon la religion. La Connaissance la plus élevée, la connaissance que Spinoza appelle celle du troisième genre de connaissance, est accompagnée de la Joie la plus élevée. Elle délivre la Béatitude. Et c’est justement de l’expérience de la béatitude que dépend la vertu elle-même. D’où cette extraordinaire proposition XLII de la cinquième partie de L’Éthique : « La Béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même ; et cet épanouissement n’est pas obtenu par la réduction de nos appétits sensuels, mais c’est au contraire ...».

    On s’attend à ce que Spinoza, à partir de l’exposition, en vienne à la discussion critique des versions anthropomorphiques de la représentation de Dieu. Ce tour polémique apparaît dans L’Éthique assez vite, dans le scolie de la proposition XV, mais il est nettement développé dans l’appendice. On peut lire ceci tout d’abord : « Il y en a qui forgent un Dieu composé comme un homme d’un corps et d’une âme et soumis aux passions ; combien ceux-là sont éloignés de la vraie connaissance de Dieu, les démonstrations précédentes suffisent à l’établir ». Ensuite, dans l’appendice, la critique va être très nette :
    Les hommes ont des préjugés sur la nature de Dieu dont il convient de faire un examen sérieux. Selon Spinoza, tous les préjugés concernant Dieu « dépendent d’ailleurs d’un seul, en ce que les hommes supposent communément que toutes les choses de la Nature agissent, comme eux-mêmes ». Ce qui veutdire: d’abord qu’il n’y a d’abord pas à différencier Dieu de la Nature. Les mots sont synonymes : Dieu ou la Nature. La Nature est Dieu manifesté. Dieu est la puissance infinie de la Manifestation. Cette puissance ne saurait se comprendre en surimposant aux phénomènes les modes d’action, les motivations, les tendances, les craintes, les désirs simplement humains. Ce que les religions font pourtant abondamment. La logique du fini ne s’applique pas à l’Infini.
    Trouvant dans la Nature bien des choses qui leur étaient utiles, « des herbes et des animaux pour alimentation, le soleil pour s’éclairer » etc. ils en sont venus « à considérer toutes les choses dans la Nature comme des moyens à leur usage ». Mais ces moyens, ils ne les avaient pas produits eux-mêmes, « ils ont tiré de là un motif de croire qu’il y avait quelqu’un d’autre qui les a procuré pour qu’ils en fissent usage ». Comme ils manquaient d’information, ils ont tôt fait de penser qu’il devait y avoir « un ou plusieurs directeurs de la Nature ». Ils ont donc pensé aux « dieux », mais dans un sens très vraiment très limité : ils ont « admis que les dieux dirigent toutes choses pour l’usage des hommes ». Simultanément, pour que cette puissance puisse être propriée, ils ont aussi considéré les dieux comme des hommes ayant eux-mêmes des besoins. Les dieux avaient besoin des mortels et de leur culte et s’ils consentaient à tout organiser pour l’homme, ce devait être pour « se les attacher et être tenus par eux dans le plus grand honneur ».
    Là, Spinoza passe sans transition du pluriel au singulier. Dieu n’avait fait l’homme pour qu’il lui rende un culte. Alors les hommes inventèrent « divers moyens de rendre un culte à Dieu afin d‘être aimé par lui par-dessus tous les autres, et d’obtenir qu’il dirigeât la Nature entière au profit de leur désir aveugle et de leur insatiable avidité » ! Et « ce préjugé tournât en superstition ». L’observation aurait dû montrer que bien des beautés de la Nature étaient au-delà des attentes humaines et sans relation avec elles. A quoi bon les beautés du corail et celles des poissons tropicaux, si personne ne va les voir ? De plus, les phénomènes de la Nature ne sont pas là pour le bon plaisir des hommes, comme des fruits dans une coupe disposée sur une table. Les hommes doivent rencontrer des phénomènes non-désirés : les tempêtes, les éruptions, les tremblements de terre, les maladies etc. Dans leur ignorance, « ils ont admis que de telles rencontres avaient pour origine la colère de Dieu excitée par les offenses des hommes envers lui ou par les péchés commis dans son culte ».
    2) L’erreur ..

 

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    © Philosophie et spiritualité, 2005, Serge Carfantan.
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