Leçon 147.    Sur les catastrophes naturelles     

    On entend par catastrophe naturelle séisme, inondation, glissement de terrain, incendie, raz de marée, ouragan, tempêtes, canicule, éruption volcanique etc. bref tout phénomène naturel de grande ampleur ayant une incidence destructrice en particulier sur la vie humaine. Un séisme de magnitude 7 dans un désert où ne séjournerait personne ne passerait pas pour une catastrophe. Par contre, on qualifie de « catastrophe » un crack boursier en raison des incidences négatives qu’il entraîne dans l’économie et de catastrophe « naturelle » un ouragan qui dévaste une région habitée.

    Nous avons tellement l’habitude de penser que la Nature est désormais domestiquée, par l’homme, que lorsqu’une catastrophe se produit, nous sommes comme interdits, tétanisés par l’événement. Notre maîtrise technique de la Nature a atteint une puissance remarquable et cependant, quand une catastrophe se produit, nous nous retrouvons face à une prise de conscience  élémentaire : l’homme est vraiment peu de chose dans la Nature. « Il ne faut pas que la Nature s’arme pour le tuer » disait Pascal, « une goutte d’eau suffit », et avec un déluge de gouttes sous la forme d’un raz de marée,  c’est une civilisation qui peut périr.

    Toute la question est ensuite de savoir comment l’interpréter. Et la question est très intéressante, car elle nous oblige à préciser notre représentation de la Nature. Or ce qui est très curieux, c’est de voir à quel point elle ne cadre pas avec la rationalité que revendique notre culture.  Même dans les magazines scientifiques les plus orthodoxes, on n’hésite pas à titrer que « la Terre est en colère », que « la Terre se révolte contre les méfaits de l’homme ». Mais comment appliquer un sentiment humain tel que la colère, à un être naturel, comme la Terre ? Quel rapport avec la géophysique ? Où allons-nous chercher ce type de représentation subjective de la Nature ? Jusqu’à quel point est-elle justifiée ? Est-ce une naïveté préscientifique que de penser que la Terre est vivante et qu’elle peut se révolter avec violence ? Une catastrophe naturelle est-elle susceptible d’interprétation ?  De quel point de vue ?  

    Peut-on faire d’avantage que d’expliquer la Terre de manière scientifique ? Pouvons-nous la comprendre ? Pourquoi les hommes éprouvent-ils le besoin de donner des catastrophes naturelles une interprétation religieuse? Inversement, une explication scientifique est-elle dénuée d’interprétation ? Enfin, qu’est-ce que la prise en compte de la responsabilité humaine modifie, dans notre ...

*   *
*

A. La religion, ses fléaux, malédictions et calamités

    Nous avons vu qu’une interprétation consiste à donner un sens à ce qui se présente d’abord comme une énigme à résoudre, un puzzle à rassembler ou une obscurité à éclairer. Une interprétation a toute sa place quand son objet porte sur une production intentionnelle de l’homme, elle suppose implicitement, une forme de conscience. Nous pouvons interpréter un rêve à la manière de Freud, ou à la manière de Jung ; comme nous pouvons interpréter les dessins des grottes de Lascaux, les mythes présents dans les textes de Platon ou les tragédies de Shakespeare. Pour interpréter la Nature, il faut nécessairement lire dans les phénomènes naturels une intention à l’œuvre. De quel point de vue pouvons-nous le faire ?

    Les religions monothéistes ont une réponse nette à cette question : c’est la volonté de Dieu qu’il faut voir dans les calamités de la Nature. En un sens, on pourrait presque dire : les phénomènes de la Nature ne sont pas naturels, ils sont la manifestation de la volonté de Dieu. (texte)

     1) Quelle idée de Dieu est présupposée dans ce type de représentation ? Dans quel système théologique peut-on voir une catastrophe naturelle comme une volonté de Dieu ? Dans la version la plus simpliste, on dira que la catastrophe est une punition infligée par Dieu, un « fléau » envoyé sur la Terre, une malédiction porteuse de « calamités » à venir.

    ---------------Prenons le contre-pied du traitement historique habituel de cette question en examinant d’abord des faits concernant l’actualité récente : L’ouragan Katrina de 2005 par exemple, selon Michael Marcavage, le directeur de Repent America, serait une « action de Dieu » pour détruire « une ville pécheresse », car il devait s’y tenir un festival homosexuel, « Décadence du Sud 2005 », une « infâme exposition de chairs nues ». Selon lui, « la Nouvelle-Orléans était une ville qui ouvrait ses portes toutes grandes aux célébrations publiques du péché ». Il ajoutait encore : « nous espérons que cette action divine nous fera tous réfléchir à ce que nous tolérons aux limites de nos villes et nous ramènera en tremblant devant le trône du Dieu tout-Puissant ». Sur le même événement, citons encore Le rabbin Ovadia Yossef, chef spirituel du Shass, parti religieux israélien, qui estime que l’ouragan Katrina, est un châtiment de Dieu consécutif à l’appui du président George W. Bush au démantèlement des colonies juives de la Bande de Gaza. L’ouragan, c’est « le châtiment du président Bush “pour ce qu’il a fait à Gouch Katif. “C’était un châtiment de Dieu”, a lancé le rabbin au sujet de la catastrophe naturelle, le mardi, lors de son sermon hebdomadaire. Il a même ajouté que les récentes catastrophes naturelles étaient le fruit d’un manque d’étude de la Torah et que les victimes de l’ouragan Katrina souffraient “parce qu’elles n’avaient pas de Dieu”.

    Le lecteur pourra, à titre d’exercice, se référer à la presse, en ce qui concerne les catastrophes naturelles plus récentes et n’aura aucun mal à retrouver ce type d’interprétation, dès qu’un événement de grande ampleur surgit dans l’actualité.  Pour voir à l’œuvre ce genre de logique, nous n’avons pas besoin nous  situer dans un passé lointain. Il s’agit de la forme persistante d’un contenu théologique maintenu par les religions. Ce qui est supposé ici, c’est que  Dieu est une entité personnelle qui a des exigences et même des besoins que l’homme doit satisfaire, sous peine de voir retomber sur lui la colère divine. Dieu serait assimilable à un monarque absolu  (R) ayant imposé des règles inflexibles à son peuple et qui, lorsque l’observance en a été manqué, se retourne contre son peuple, dans une punition collective, sous la forme d’une expression terrible de la Nature capable de semer la mort et la désolation. Dans une société féodale érigée en théocratie, l’usage du châtiment corporel en représailles de la violation de la loi est somme toute assez banal. Dans la théologie, Dieu est assimilé à un « père » tout puissant et ses « enfants » sont ce qui est appelé son « peuple », il y a aussi souvent une distinction entre un peuple « élu » et l’humanité tout entière. La légitimation morale de la sanction s’impose d’elle-même : de même que le père aurait le droit d’infliger une « correction » à l’enfant qui a commis une faute, de même Dieu serait légitimement fondé à envoyer une calamité à son peuple fautif.

    Le point le plus important, c’est que ce type de théologie est très visiblement une théologie de la peur. Elle enseigne l’obéissance, (texte) la crainte de Dieu, la soumission à l’autorité et brandit en permanence la menace d’une sanction. cf. Spinoza Traité théologico-politique. Bref, ce dieu là ne diffère en rien de l’homme et encore, pas d’un homme de la meilleure espèce. Plutôt choisir ici comme modèle d’un dieu courroucé et cruel, un tyran vindicatif et acariâtre. La conséquence s’ensuit d’elle-même : un esprit qui vit dans cette théologie de la peur, aura été conditionné dans cette vision pour en reproduire mécaniquement les jugements. Il verra donc très facilement des « signes » partout et ses montées d’angoisses lui feront chercher les prémices de l’apocalypse derrière tout phénomène destructeur ayant lieu dans la Nature.

     2)  Devant les égarements émotionnels, il est de sage raison de suspendre toute adhésion, pour ne pas entrer dans un délire irrationnel et garder la tête froide pour tenter de comprendre. L’abus constant dans l’Histoire de ce type de discours, nous porterait peut être à envoyer promener toutes les religions pour faire un saut vers une explication matérialiste des phénomènes naturels. Mais ce serait se priver justement de la compréhension de la théologie de la peur, or c’est bien elle que nous voyons si fréquemment resurgir.

    La théologie de la peur est aussi vieille que les religions elles-mêmes. Si, comme le pense Spinoza, la religion fait partie d’une représentation du premier genre de connaissance fondé sur l’opinion, si son rôle est avant tout de tenir par la crainte les hommes en respect, nous pouvons fort bien comprendre que la religion doive donner une interprétation anthropocentrique des catastrophes naturelles. (texte) Il y a une sorte d’utilité sociale de la religion en ce sens. Elle est là pour enseigner l’obéissance à une règle collective. Que l’homme se plie aux commandements religieux par crainte de la sanction est déjà une manière de le porter dans la direction du bien. Même s’il ne cherche pas le bien directement, même s’il n’a pas une connaissance juste de la Nature. Pour l’homme du commun la représentation anthropomorphique sera donc adaptée à la limitation de ses vues. Mais la connaissance véritable de la Nature, la science intuitive, ou troisième genre de connaissance, exclut l’anthropomorphisme. Mais attention, cela ne veut pas dire nécessairement que seul le matérialisme ait une valeur. ... L’Ethique, c’est que Spinoza identifie la Nature à Dieu et propose une autre théologie, très éloignée de celle de la religion et qui est bien tout le contraire d’une théologie de la peur. On pourrait même dire une théologie de la joie. Dans une théologie de la joie, Dieu n’est pas une personne, il est la Puissance de la Vie perpétuellement en acte dans la Nature; car l'expérience même de la joie est celle de l'Acte créateur, tel qu'il se déroule dans la Nature. Nous ne pouvons mesurer ses effets à l’aune de notre confort matériel et des avantages humains que nous sommes en droit de rechercher. L’Infini ne se mesure pas à partir du fini. L’Impersonnel n’a pas de compte à rendre à l’ordre du personnel. Par ailleurs, nous l’avons vu, la dualité bon/mauvais est très relative (texte). Bien/mal sont des êtres de raison et n’existent pas en soi dans la Nature en tant que totalité de l’Etre (texte). Or c’est la connaissance de l’Etre en tant que totalité que l’homme recherche et c’est dans la conscience de l’unité de l’Etre qu’il trouve sa béatitude. La joie de connaître participe de la béatitude de l’unité. Dans l’unité de l’Etre, l’accidentel n’existe pas. Chaque phénomène est à sa juste place dans un ordre parfait dont nous n’appréhendons que des aspects très limités. Or, exactement à l’inverse, la notion de catastrophe naturelle est par excellence une forme outrée de l’accidentel.

    L’homme religieux fait

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    - Il y a le miracle, qui est la violation positive. L’homme ne peut flotter en l’air, mais pour quelques uns Dieu fait un miracle qui s’appelle lévitation. (texte)

    - La catastrophe naturelle serait le pendant négatif du miracle, une irruption brutale du chaos sous la guidance menaçante pris d'un accès de colère. Il est vrai que l’homme religieux pense dans le cadre d’une doctrine qui lui impose une forte culpabilité et l’image d’un Dieu personnel terriblement exigeant. Il doit donc personnaliser la menace diffuse dont il se sent l’objet. La religion, loin de chercher à libérer l’homme de la peur, s’en sert comme moyen de coercition et de manipulation. La peur donne un ascendant immense à celui qui s’en sert et elle est un outil de pouvoir. En jouant avec la peur, le discours religieux joue sur le registre de l’irrationnel. La peur provoque un fonctionnement incontrôlé de l’imagination. Maintenus dans la peur, les hommes ne pensent pas, ils réagissent. Bref, la peur maintient l’homme dans l’ignorance.

    Ce que Spinoza montre, c’est que les lois de la Nature sont constantes et invariables. Il n’existe pas en soi de miracle ni de catastrophe, car tout ce qui a lieu dans la Nature est réglé par des lois qui ne sont soumises à aucun caprice. S’imaginer que Dieu, qui est la puissance immanente qui œuvre dans la Nature, puisse violer ses propres lois est complètement dépourvu de sens :

    ---------------« Les lois universelles de la nature sont de simples décrets divins découlant de la nécessité de la perfection de la nature divine. Si donc quelque chose arrivait dans la Nature qui contredise à ses lois universelles, cela contredirait aussi au décret, à l'entendement et à la nature de Dieu; ou, si l'on admettait que Dieu agit contrairement aux lois de la Nature, on serait obligé d'admettre aussi qu'il agit contrairement à sa propre nature, et rien ne peut être plus absurde...

    Il n'arrive donc rien dans la nature qui contredise à ses lois universelles; ou même qui ne s'accorde pas avec ses lois ou n'en soit une conséquence.  Tout ce qui arrive en effet, arrive par la volonté et le décret éternel de Dieu ; c'est-à-dire, comme nous l'avons déjà montré, rien n'arrive que suivant les lois et des règles enveloppant une nécessité éternelle. La Nature observe donc toujours des lois et des règles qui enveloppent, bien qu'elle ne nous soient pas toutes connues, une nécessité et une vérité éternelle, et par suite un ordre fixe et immuable". (texte)

    L’affirmation réitérée de Spinoza selon laquelle nous ne connaissons pas toutes les lois de la Nature est à peser avec une grande attention. Elle permet d’admettre en toute humilité que notre savoir scientifique est loin de circonscrire la totalité des processus en œuvre dans la Nature. - Y compris la science dominée par le paradigme mécaniste qui est la seule que connaisse Spinoza -. D’un autre côté, l’Unité de l’Etre, la cohérence avec Soi de la Nature comme Substance, exclut les velléités et les caprices. Bref, l’humaine façon de voir et d’agir. Et rien n’est plus absurde que de chercher par-dessus tout à projeter notre manière humaine de penser sur la Nature en imaginant qu’elle se comporte comme nous pouvons le faire. De la suit, qu’entre le mouvement de la chute d’une feuille au gré du vent, l’apparition d’un orage de grêle, d’un séisme majeur, l’explosion d’un volcan ou le soulèvement d’un raz de marée, il n’y a aucune différence. Les phénomènes qui ont lieu dans la Nature sont naturels. Point à la ligne ! Il faut partir de là et s’y ternir.

B. Mécanique et systémique des catastrophes

    

------------------------------------- L'accès à totalité de la leçon est protégé. Cliquer sur ce lien pour obtenir le dossier

 

Vos commentaires

   © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
Accueil. Télécharger, Index analytique. Notions.


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.