Leçon 111.    Le paradigme mécaniste      

    La modernité s’est développée au XVIIème siècle à partir d’une ambition et d’un idéal, l’approche objective de la connaissance. Pour les Lumières, il s’agissait de s’affranchir de la tutelle de l’autorité religieuse, de constituer un savoir rationnel, objectif, progressif, transmissible, indépendant des opinions personnelles de ceux qui pourraient s’y consacrer et dont les applications concrètes, sous formes de techniques, devaient se traduire par une amélioration générale de la condition humaine.

    En physique, la réalisation de cet idéal a consisté tout d’abord à mettre en œuvre un modèle, le paradigme mécaniste et à en développer les implications. Du XVII ème, jusqu’à une période récente, la science est restée très largement mécaniste (texte). Pourtant, dès le début, des insuffisances ont été mises en évidence. Entre le paradigme mécaniste du contact et du choc de Descartes et Galilée et le paradigme mécaniste de l’attraction, il y a déjà des différences considérables. Ce qui caractérise le mécanisme, c’est plutôt le rejet du finalisme. Dans le mécanisme, la causalité est seulement temporelle. Elle n’est pas investie d’une fin à atteindre.

    Mais le rejet du finalisme est-il justifié ? Est-ce, de la part des Lumières, un parti-pris idéologique, afin de rompre avec le système d’Aristote qui régnait auparavant ? L’approche objective de la connaissance implique-t-elle nécessairement le rejet du finalisme ? La science implique-t-elle nécessairement une représentation mécaniste de la Nature ? Est-il possible de maintenir l’idéal du ...

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A. Machine et mécanisme

    Pour commencer, il est indispensable de préciser les concepts qui sont en jeu. Il est important de ne pas mélanger des termes tels que objet technique, outil, machine et mécanisme. Un objet technique est un produit industriel qui le plus souvent remplit une fonction utilitaire (un tournevis, une machine à laver), mais peut aussi s’éloigner de toute utilité (le gadget en plastique de la boîte de céréales). Lorsqu’il est dévoué à une fonction très spécifique, on l’appelle un outil (le rabot, la scie, le sécateur, le pied de biche). Quand l’outil, est guidé dans ses déplacement par un assemblage de structures, nous parlons de machine.

    1) Soyons un peu plus précis. Dans les termes de Georges Canguilhem, dans La Connaissance de la Vie :

    Une machine est : «  une construction artificielle œuvre de l’homme, dont une fonction essentielle dépend de mécanismes ».

    Un mécanisme est « une configuration de solides en mouvement telle que le mouvement n’abolit pas la configuration. Le mécanisme est donc un assemblage de parties déformables avec restauration périodique des même rapports entre parties ».

    Un assemblage « consiste en un système de liaisons comportant des degrés de liberté déterminés : par exemple un balancier de pendule, une soupape sur came, comportent un degré de liberté ; un écrou sur axe fileté en comporte deux ». Une montre, par exemple, comporte toute une série de rouages qui, transforment mouvement (le ressort), vers des engrenages, qui mettent en mouvement les aiguilles sur le cadran. Son fonctionnement n’est assuré que si, en tant que structure, elle conserve son unité. Elle ne doit pas partir en morceaux dans son fonctionnement. Le mouvement des parties doit être strictement réglé. Les assemblages viennent cadrer le mouvement des solides dans la translation selon un degré de liberté (le va et vient de l’étau-limeur), deux degrés la rotation avec translation (la vis qui fait avancer la tourelle sur la fraiseuse), ou plusieurs (l’articulation d’un levier de vitesse sur une voiture). Un « mécanisme règle et transforme un mouvement dont l’impulsion lui est communiquée. Mécanisme n’est pas moteur ». En effet, le rôle d’un mécanisme consiste seulement à communiquer de proche en proche un mouvement. Les contrepoids à l’entrée du garage permettent de faire monter et descendre aisément la grille. Le mouvement du poids tire la corde, la corde fait tourner la poulie, la poulie enroule la grille. Il y a bien mécanisme, même quand il n’y a pas de moteur. Mais bien sûr, il est plus facile de laisser la mise en mouvement de l’ensemble à une énergie qui n’est pas celle de l’effort d’un homme, mais une énergie naturelle, l’homme se bornant alors à pousser un bouton pour déclencher le processus. (texte)

    ---------------Un moteur est une source d'énergie initiant et maintenant le mouvement. On peut l'adjoindre à la machine et il est le plus souvent thermique (le moteur à explosion de la voiture) ou électrique (le sèche-cheveux et l’aspirateur).

    Un dispositif d’autocontrôle, de feed-back, est un système qui permet au mouvement de la machine de se limiter lui-même. Il peut être adjoint, mais n'est pas du tout impliqué dans le concept élémentaire de mécanisme. Il peut très bien y avoir mécanisme sans ...

    Au théâtre, au XVIIème siècle, on utilisait toutes sortes de mécanismes ingénieux pour faire descendre des objets, soulever des acteurs, ouvrir des trappes etc. La serrurerie était très développée et surtout, on savait déjà fabriquer des automates. L’utilisation de mécanismes précède, et de très loin, la théorisation physique des mécanismes, telle qu’elle va se développer dans les sciences modernes. Ce n’est pas la science de Descartes qui a permis de fabriquer des automates, mais ce sont les prodiges que Descartes a vu déployer dans les automates de Vaucanson qui lui dont donné l’illustration du pouvoir d’explication mécaniste intégrale de l’univers, idée qu’il a développé avec Galilée notamment. (texte) Dans le Discours de la Méthode, Descartes élabore un projet dans lequel la physique, comme théorie, est explicitement assignée à la production d’applications pratiques : la fabrication de « machines » vouées à la libération de l’effort, au confort humain et à l’artifice.

    Maintenant, si nous examinons attentivement ce qu’est une machine, nous y trouverons des caractéristiques importantes que nous devrons retenir, quand il s’agira par la suite de faire une comparaison avec le vivant.

    2) Une machine est conçue par un ingénieur. Pas d’horloge sans horloger. Pas d’ingénieur, pas de machine, car c’est l’ingénieur qui en élabore le concept, la machine étant la réalisation d’un concept. Par définition, une machine dépend de celui qui l’a d’abord conçue, elle ne peut exister toute seule. Elle est toujours pensée, avant d’être réalisée. L’existence de l’ingénieur est donc supposée dans l’existence de la machine. Comme l’ingénieur est humain, il s’ensuit que toute explication qui recourt au concept de machine suppose par avance l’existence de l’homme : donc est anthropomorphique. Un paradigme explicatif non anthropomorphique ne suppose pas par avance un modèle humain comme référent, ce qui ...

    Une machine est faite avec des pièces conçues et fabriquées et qui ont été ensuite assemblées. Toute la technologie industrielle humaine est fondée sur l’assemblage (celui qui dans une boutique informatique monte des ordinateurs est un "assembleur"). Depuis le tournevis, jusqu’à l’automobile, toutes les machines humaines sont fabriquées par assemblage. Nous n’avons visiblement pas encore compris à quel point, et pour cette raison, la machine est faible. L’existence des parties dans une machine précède la réalisation du tout. Les ailes, le fuselage, le moteur etc. arrivent dans le grand hangar de l’usine pour être assemblées. Mais la Nature ignore ce procédé d’assemblage. Elle fait beaucoup mieux et bien plus sophistiqué. Elle travaille tout de suite dans la très haute technologie. Dans la Nature, dans le vivant, non seulement le tout précède l’existence de ses parties, mais les parties sont auto-développées dans un processus séquentiel qui ne nécessite aucun agent extérieur. Nous sommes très loin, dans nos machines humaines, de la perfection de l’existence organique. Il faudrait même dire que le vivant constitue à ce titre est un idéal qui sert de modèle à la conception future de machines. Un idéal qui n’est pas atteint. Le plus sophistiqué de nos robots est beaucoup moins bien conçu qu’une simple libellule. Une machine qui serait capable de se reproduire, d’auto-développer ses parties, de s’auto-réparer au fur et à mesure, à partir de composants microscopiques, depuis l’infiniment petit, n’aurait plus du tout la forme grossière d’un assemblage mécanique. Elle serait bien plus intelligente. Ce serait d’une technologie tellement avancée q

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    Une fois assemblée et en fonctionnement, une machine est soumise à la loi d’entropie générale de l’univers, qui veut que tout système physique isolé tende à la désorganisation progressive. On a beau faire, une machine fait partie du règne de la matière et non du vivant. Elle tend à perdre l’ordre que l’ingénieur lui a donné lors de sa fabrication et elle ne peut que s’user, se dégrader. Elle doit être entretenue, réglée et réparée de l’extérieur.Elle est dans une dépendance totale à l’égard des soins de l’homme. Elle est dépourvue d’autonomie. Elle est bonne à jeter dès qu’elle cesse d’être utile. Son maintient dans l’existence suppose l’action de l’homme. Erwin Shrödinger dans Qu’est-ce que la vie remarquait que le propre de la vie est d’inverser le processus de l’entropie. Quand la matière tend vers le désordre, la vie elle maintient en permanence et reconstruit de l’ordre, elle est néguentropie. Ce qu’aucune de nos machines actuelles n’est capable de faire, la nature l’opère constamment sous nos yeux : un hérisson, une gazelle ou un écureuil le font à chaque instant. Ils maintiennent une structure. Un seul regard sur un animal devrait nous rendre plus modeste et nous remettre en place. Nous avons mis nos machines sur un piédestal et nous pensons pouvoir juger le vivant en fonction des machines ! C’est ...

    Non seulement cela, mais il arrive toujours un moment où de toute manière, la technique se développant, la machine est guettée par l’obsolescence. On fait mieux, plus commode, plus efficace, plus pratique ; en bref, la fonction de la machine demeure, mais le progrès technique parvient à la réaliser mieux, ce qui est cause du rejet des machines antérieures et de leur renvoi à la casse. Avant même que l’usure ait réellement produit son effet. La machine n’a pas été conçue pour durer. Et sa temporalité n’a même pas l’intelligence réelle d’un progrès. Il est tout à fait possible que l’obsolescence soit purement économique et n’ait aucun rapport avec l’adéquation entre la machine et sa fonction. Il faut que le chauffe-eau casse pour que l’on puisse le remplacer. Il est prévu pour casser. Pour que l’on puisse en acheter un autre. Auquel cas, la conception, la production, la suppression des machines dépend de facteurs tout à fait externes qui ne sont même pas liés à l’efficacité de l’action. Le système économique du capitalisme encourage la prolifération de l’inutile et abolit la frontière entre la machine utile, qui rend effectivement service à l’homme, et le gadget inutile. L’économie d

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    - Le finalisme est une doctrine qui reconnaît une intelligence à l’œuvre dans la nature, en identifiant la relation entre moyen-fin qu’elle implique et les visées qu’elle poursuit. Dire que l’œil est fait pour voir, n’est en rien une explication anthropomorphique, c’est la reconnaissance d’une fonction et de la manière dont elle est intelligemment réalisée. L’œil humain n’est pas l’œil de la mouche. La disposition de l’œil n’est pas la même chez le poisson, l’épervier ou le chimpanzé. Elle est adéquate à la perception de chacun d’eux. Elle est un agencement tout à fait remarquable des moyens aux fins. (texte)

    - L’anthropomorphisme par contre est une critique adressée à une interprétation qui explique un phénomène naturel par une analogie (R) aux productions et aux comportements humains en supposant qu’ils ont été organisés en vue de l’homme. L’anthropomorphisme effectue une surimposition, sur des phénomènes naturels, des motivations humaines en guise d’explication. Dire que la paille est attirée par l’ambre « parce qu’elle veut boire », dire que les lignes sur le melon sont « des tracés que la nature a prévu pour que l’homme puisse le couper en part » est une forme d’anthropomorphisme naïf. De même, pour Spinoza, dire que Dieu est jaloux, querelleur, irrité, vengeur, capricieux, c’est projeter sur Dieu la nature humaine et c’est de l’anthropomorphisme. Il faut bien comprendre, qu’au moment où Descartes écrit, le finalisme issu d’Aristote a été défiguré, caricaturé jusqu’à l’absurde. La caricature du finalisme est devenue au Moyen Age de l’anthropomorphisme confus. Cela, n’importe quel esprit sensé pouvait le comprendre.

    ---------------Comme l’a montré Khün, un paradigme a nécessairement une assise sociale et une portée idéologique. Son succès ne va pas sans une dogmatique. Ce qui se traduit au XVIIIème siècle par un combat idéologique contre l’anthropomorphisme, qui devient la faute épistémologique suprême. Au pays du savoir, l’anthropomorphisme n’a pas droit de cité, il est à l’index et rangé dans les tabous et les interdits. Et le finalisme tombe dans le même sac.

    Or, l’ironie de l’histoire, c’est que la lutte idéologique contre l’héritage de l’aristotélisme va complètement occulter la réapparition de l’anthropomorphisme dans la représentation mécaniste. Au XVIII siècle, quand le paradigme du mécanisme s’est solidement implanté, l’idée selon laquelle l’univers est composé de « machines » devient un lieu commun. Voici ce qu’écrit Baglivi, un médecin italien, en 1696 : « Examinez avec quelque attention l’économie physique de l’homme : qu’y trouvez-vous ? Les mâchoires armées de dents, qu’est-ce autre chose que des tenailles ? L’estomac n’est qu’une cornue ; les veines, les artères, le système entier des vaisseaux, ce sont des tubes hydrauliques ; le cœur est un ressort ; les viscères ne sont que des filtres, des cribles ; le poumon n’est qu’un soufflet ; qu’est que les muscles ? Sinon des cordes. Qu’est-ce que l’angle oculaire ? Si ce n’est une poulie, et ainsi de suite ». Ce sont des mécanismes usuels, dont l’homme peut se servir, qui sont ici surimposés à l’organisme en guise d’explication physiologique. Difficile de faire mieux en matière d’anthropomorphisme ! De faire plus naïf. Le caractère simpliste d’une telle explication saute aux yeux. Mais il n’embarrasse personne à l’aube de la science moderne. L’influence du mécanisme est très présente. Mais inaperçue en tant que structure idéologique. ...

 (texte) N’est-ce pas le type même d’une explication anthropomorphique ? Canguilhem précise : anthropomorphisme technologique.

Pour que cette représentation ne soit pas anthropomorphique, il faudrait :

    a) que l’on admette aussi une différence entre ce qui est naturel, donc ce n’est pas créé par l’homme et ce qui est artificiel, créé par l’homme.

    b) Ce qui reviendrait à restreindre les prétentions du mécanisme ou se borner à y voir seulement un principe explicatif commode, mais sans plus ; sûrement pas un principe ayant une portée ontologique.

    Or, dès l’origine, le paradigme mécaniste est pris au pied de la lettre, au point qu’il élimine la différence entre le naturel et l’artificiel, au seul profit de l’artifice. Témoin ce qu’écrit Descartes dans les Principes de la philosophie : « Je ne reconnais aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose… toutes les règles des Mécaniques appartiennent à la Physique, en sorte que toutes les choses qui sont artificielles sont avec cela naturelles » texte. Nous sommes aujourd’hui tellement imprégnés de cette manière de penser, que nous ne voyons dans la Nature qu’une sorte d’atelier, ou de salle de machines. Nous avons perdu la finesse de l’observation et la sensibilité capable d’éveiller en nous le sens du naturel. Du coup, nous avons perdu le sens de cette différence qu’Aristote pouvait marquer entre naturel et artificiel. Hans Jonas le dit très bien dans Le Phénomène de la Vie, « La métaphore de l’atelier de la nature, dans lequel la science va fouiller pour apprendre ses procédures, exprime de manière populaire que la distinction entre naturel et artificiel, si fondamentale pour la philosophie classique, a perdu sa signification ». La science mécaniste est de part en part artificielle. Deux siècles après Descartes on écrira que « la nature de l’homme, c’est l’artifice » !

B. Mécanisme et causalité

   

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     © Philosophie et spiritualité, 2004, Serge Carfantan.
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