Leçon 294.    Réflexion sur la spirale dynamique  (1) 

      On doit dans les années 60 à Clare Graves, puis à ses successeurs Don Beck et Cowan l’élaboration d’une théorie du développement mental de l’humanité appelée spirale dynamique. Elle reprend des idées de la pyramide de Maslow, ainsi que celles de la théorie des stades du développement moral chez l’enfant de Laurence Kholberg. Elle sert aujourd’hui de modèle en psychologie. Ken Wilber la reprend à son compte en y ajoutant son propre commentaire. L’objet de cette leçon va être d’en faire une exposition dans le prolongement des recherches menées jusqu’ici à travers les leçons. Nous ne chercherons pas simplement à présenter les idées. Il existe sur le Net d’excellent sites qui font se travail, notre propos sera plus synthétique et critique.

    Le fil conducteur est simple et n’a rien d’original : Cela fait longtemps que les anthropologues et les psychologues cherchent un parallélisme entre le développement psychologique de l’enfant (Kholberg est un disciple de Piaget) et le développement mental de l’humanité (la psychologie humaniste de Maslow). Ce qui fait problème c’est la volonté de hiérarchisation, quand on pense aux dérives de la philosophie de l’Histoire, ses résultats sont pour le moins inquiétants. Auguste Comte avait soutenu l’idée qu’il y avait des peuples « dans l’enfance de l’humanité » et des peuples (européens) d’une « humanité adulte ». Selon Comte l’humanité passerait par le stade théologique, celui de la croyance dans des dieux (la Grèce d’Homère), puis le stade métaphysique ( la Grèce des philosophes, Platon, Aristote etc.) pour enfin parvenir au stade positif » de la science objective. La Modernité. Analyse très vague qui mène à un jugement moral dépréciatif sur la culture des peuples dit « primitifs » et à un jugement de supériorité des peuples dit « développés » parce qu’ils disposent de la techno-science. D’où un ethnocentrisme borné qui exprime une méprise complète sur les cultures non-occidentales, de leur richesse, de leur originalité et de la profondeur de leur compréhension de la vie.

    La question qui se pose est donc : est possible d’élaborer une typologie du développement mental de l’humanité qui ait une valeur de connaissance ? Est-ce possible sans projeter des jugements à caractère idéologique en s’en tenant rigoureusement à des différences caractéristiques ?  Après tout, il y a des similitudes dans ce projet avec une tentative désuète comme celui la caractérologie de Gaston Berger, qui classe les individus selon leurs tendances, sans que cela implique une volonté de chercher inférieurs ou supérieurs ( comme les alphas, betas et gammas d’Huxley dans Le meilleur des mondes). Il faudrait donc s’en tenir à un point de vue purement descriptif, mais qui s’appuierait sur une connaissance approfondie de la conscience. Le plan suivi respecte les huit niveaux de Graves.

*    *
*

     A. La pensée primale, le Beige

Graves associe à chaque stade une couleur qui fait office de classe pour toutes les discussions ultérieures. Le premier niveau mental de l’humanité est celui qui est à peine dégagé de l’animalité et dont le mode de pensée est centré sur l’instinct de survie. Nourriture, eau, chaleur, sexe et sécurité.

Dans le développement de l’humain, c’est le stade du nouveau-né dépendant dans ses besoins de sa mère. Un individu, ou une organisation sociale de type Même Beige met au cœur de ses motivations le souci de préservation dans un monde jugé comme dangereux. Ils seront survivalistes pour employer un terme très à la mode aujourd’hui.

     Il n’y a plus actuellement sur Terre de société basée sur les valeurs Beiges. Il faudrait remonter 100.000 ans en arrière pour en trouver avec les hordes de chasseurs. Clare estime cependant que la mentalité Beige n’a pas disparue et recoupe encore 0,1% de l’humanité actuelle. Nous reconnaissons ici le premier stade de la pyramide de Maslow. Quand les conditions de vie deviennent très difficiles il est tout à fait naturel que la pensée gravite vers le mode primal. C’est naturellement le cas du nourrisson, ou encore de la personne âgée qui devient sénile, la maladie d’Alzheimer, comme cela l’est aussi sous la pression extrême de la faim, quand les conditions de vie sont dégradées au point que l’individu ne peut plus avoir de pensée dans son esprit que de sa seule survie. Tant qu’il n’y aura pas de satisfaction des besoins élémentaires, le beige ne peut envisager un niveau de conscience supérieur au sien. En un sens, c’est ce type d’argumentation voilée qui fait la force idéologique d’une doctrine comme celle du marxisme : comment envisager une vie spirituelle digne de ce nom, tant que les besoins primaires ne sont pas comblés ? Et puis, n’est-ce pas politiquement la manière la plus violente de soumettre un peuple que de le maintenir à ce stade de simple survie ?

     La pensée primale, comme les autres niveaux, possède son imaginaire propre et ses valeurs. On la retrouve dans l’image de Tarzan, dans les films à tendance fortement survivalistes comme Into the wild, dans toutes les productions jouant sur la force de l’individu combattant des monstres pour exister. C’est la quintessence de la doctrine des darwinistes, struggle for life, « la lutte pour la vie » qui ne voit la Nature que comme un milieu dangereux où l’homme devra se battre contre des créatures géantes, l’homme des cavernes face au mammouth, avec des armes fabriquées de ses propres mains et l’usage du feu. D’où les valeurs de la force, du courage, de l’ingéniosité dans les moyens de survie.

     Incontestablement, il existe des individus qui sont focalisés sur ce mode de pensée primal, parce qu’ils se représentent eux-mêmes de la même manière. Ils se définissent uniquement comme un corps pourvu de besoins, dominé par des pulsions qu’il faut satisfaire. En d’autres termes, leur image du moi est primale, elle est identifiée au corps soumis à la pressions des instincts. Les marginaux qui arpentent les grandes villes avec leurs chiens pensent « primal ». Les survivalistes qui attendent fiévreusement le collapse de la civilisation et font des stages pour apprendre l’usage des armes et des techniques de survie pensent « primal ». Les agences de voyage proposent même des séjours tous frais compris pour expérimenter la régression primale !

     L’incitation à nourrir l’image du moi avec un contenu primal est omniprésente dans nos médias. La télé réalité adore ! Elle adore montrer la débrouille de la survie sur une île perdue autant que la régression sexuelle qui tire la conscience vers le primal. Motif du consommateur pour se réjouir car le frigo est bien rempli. Motif d’existence dans le sexe. L’attachement vital est une grande force qui peut être mobilisée et cela fait des siècles bien avant Freud que les traditions spirituelles rappellent que la pulsion sexuelle est une grande puissance de domination. L’une comme l’autre, peuvent être utilisé par les puissants.

     B. La pensée animiste, le Violet

Le second niveau mental de l’humanité est le stade l’immersion dans la pensée animiste. Par l’adhésion culturelle à une pensée magique. Elle se traduit par un mode d’existence tribal proche de la Nature, mais sur un mode qui met l’accent sur le monde immanent des esprits partout présents. D’où l’importance de toutes sortes de rituels pour apaiser les mauvais esprits et convoquer les ancêtres. Sorts bienfaisants, sortilèges et malédictions. La pensée animiste affirme de très solides liens du sang, l’esprit dominant du clan, ce qui implique des relations sous forme d’allégeance, un respect du chef de clan, des règles strictes et des tabous aussi, une grande puissance des symboles et l’usage d’objets magiques.

    Les théoriciens de la spirale dynamique estiment que les Violets animistes représentent 10% de la population de l’humanité, mais ne disposent que de 1% du pouvoir en ce monde. Il faut se tourner vers l’anthropologie pour entrer dans l’univers mental de la pensée animiste. Lévi-Strauss pour appréhender la « pensée sauvage ». Pierre Clastres pour la forme de chefferie et la distinction nette du pouvoir politique d’Etat tel que nous le connaissons en Occident et l’autorité traditionnelle.

     Sur le plan psychologique du développement de l’enfant, ce niveau correspond au stade de 1 à 3 ans, de la pensée magique : la petite souris et du père Noël. Si tant est que nous traversons tous normalement comme humain les stades de développement, il y a bien un moment « magique » animiste chez l’enfant et il existe toute une culture autour de la pensée magique. C’est encore le cas en Occident, sauf qu’elle fait l’objet d’une récupération commerciale qui en tire de larges profits.  Les contes, les légendes, le merveilleux et ses figures alimentent la filmographie et le dessin animé et nous parlent de notre imaginaire collectif au stade le plus grégaire. 

     L’individu qui pense sur un mode « animiste » a donc un imaginaire bien fourni. Dans les sociétés traditionnelles ses valeurs tournent autour de la devise : « contente les esprits, respecte les anciens et suit la tradition ». Un bon exemple au cinéma : Les dieux sont tombés sur la tête, avec les bushmen. Dans ce cas, on remarquera que l’image du moi est fortement socialisé, nous ne sommes donc pas du tout en régime individualiste, comme dans le monde  postmoderne où l’individu est coupé de la tradition. L’individu de la pensée animiste est complètement immergé dans la tradition, il se définit à travers la tradition, dans la place qui lui est dévolue dans le clan et il n’aurait pas idée de s’en dissocier. L’image du moi est nourrie pas la tradition. Si la tradition est en péril, il y a donc un grave problème d’identité. Les sociétés traditionnelles en dehors de l’Occident sont en voie de disparition accélérée. On notera que partout la conversion au mode de vie occidental s’est produit, sans que cela n’entame le sens de l’identité des Violets qui se penseront encore eux-mêmes dans une structure de clan traditionnel dans laquelle ils trouvent leurs repères. On notera aussi que dans le monde politique actuel, la pensée tribale est encore très présente, y compris dans des régiments qui présentent une façade de démocratie. Derrière la façade, comme en Afghanistan, il y a la prédominance de la structure tribale qui est bien plus réelle. D’où un conflit latent qui tient à la manière dont l’individu se représente lui-même.

   Notons que le regard qu’un individu violet porte sur un beige est un peu celui que l’on porte sur l’animal. Il percevra les autres Violets comme l’un d’entre eux. Par contre il sera, comme on va le voir, impressionné par le pouvoir des Rouges. Il ne faut pas sous-estimer la mentalité magique tribale. Elle ressurgit par exemple chez les jeunes des banlieues où les bandes se reconstituent un modèle de clan, avec son langage et exhibitionnisme magique dans des symboles.

     C. La pensée du pouvoir, le Rouge

     Le troisième niveau mental de l’humanité est le stade du pouvoir de domination sur autrui. C’est typiquement le prototype que donne Platon avec Calliclès dans le Gorgias. Calliclès en effet dit qu’il est normal que le plus fort soit toujours le maître, que les lois sont faites pas les faibles pour se protéger des forts. Les rouges suivent la ligne de pensée des dieux puissants, des guerriers. L’individu est alors distinct de la tribu, fort, égocentrique et héroïque. Il s’affirme dans l’ivresse de sa force, tel les RougeVikings et tous les conquérants barbares.

     Les théoriciens de la spirale dynamique estiment que les Rouges représentent 20% de la population mondiale et disposent de 5% du pouvoir. Les groupements Rouges sont nécessairement dirigés par des personnalités autoritaires, voire des despotes ou des dictateurs, car les Rouges n’apprécient rien moins que les rapports de force. Ils vénèrent l’action directe, implacable et sans pitié. Ils détestent la valeur accordée au sentiment, ils privilégient l’usage de la peur et ils rejettent l’amour. Leur forme extrême aujourd’hui se montrent dans les mafias, les gangs, la hiérarchie de domination dans les prisons. Mais la terreur pouvant prendre une forme politique, le Rouge peut très bien devenir système politique ; quand il le devient, il prend une allure féodale, façon game of throne. Une excellente illustration de ce que représente la mentalité Rouge. Son imaginaire et peuplé d’esprits magico-mythiques, de dragons, de forces bonnes et mauvaises à prendre en compte. Le Rouge a besoin d’une arène pour combattre.

     Sur le plan psychologique du développement de l’enfant, ce stade apparaît entre 4 et 6 ans, avec la structuration forte du sens de l’ego. C’est l’âge ou l’enfant dit « non », « non », « non », où ce qui est à moi, n’est pas à toi. L’ego en posture d’attaque. C’est dans sa nature. Au collège les éducateurs le savent, il faut gérer des rapports entre des élèves qui sont au stade « rouge ». D’où entre eux un discours où il est toujours question de « plus fort que ». La volonté de puissance de l’ego, le côté rebelle, y compris dans le comportement des filles. Dans l’image du moi Rouge, il y a une affirmation musclée et un désir de reconnaissance puissant. D’où à notre époque, la vénération « Rouge » pour le sport, l’esprit de compétition où triomphe un « héros ». Comme les méchants Rouges dans James Bond. Les mercenaires, Attila le chef des Uns, les rocks stars déjantées typiquement Rouges, le roman Sa majesté les mouches.

     Comme profil psychologique, le rouge ne trouve de satisfaction que quand il sent qu’il domine et qu’il est respecté. Il est extrêmement sensible à la honte et cherche les gratifications de l’argent, du luxe, du sexe, y compris les stupéfiants. Il est clair que les rouges ne peuvent voir les Bruns et les Violets que comme des esclaves, donc de simples moyens, car ils ont un sens éminent de leur propre supériorité et ils peuvent l’exercer contre les Bruns et Violets. C’est le schéma typique de la guerre des conquistadors contre les peuples amérindiens au Brésil.

D. La pensée du devoir, le Bleu

    Le quatrième niveau mental de l’humanité est le stade de manifestation du sens aigu et absolutiste du devoir moral. Façon Kant. Les individus de type Bleu sont le plus souvent religieux et d’une religion manifestant une opposition très nette bien/mal. Le Bleu est très dualiste. Il a un pli de pensée qui est d’emblée manichéen, aligné directement sur des croyances et une Bleuautorité incontestée. Attention, cela ne veut pas dire que dans le stade précédents la croyance n’est pas présente, car elle l’est sous une forme différente, mais au stade bleu, elle montre un visage très moralisant. La traduction concrète de cette mentalité se manifeste dans le culte du patriotisme et la dévotion au pouvoir suprême de la divinité, mais attention, selon des règles strictes consignées dans l’Écriture. D’où le fait remarquable que partout dans le monde, tous les intégristes se ressemblent. Pour eux, il n’y a qu’un seul ordre légitime qui soit vertueux, la transgression des interdits a des répercussions graves et mêmes éternelles. Inversement, l’obéissance garantit aux fidèles des récompenses (dans l’au-delà).

    Les théoriciens de la spirale dynamique estiment que les Bleus constituent environ 30% de la population mondiale et détiennent 30% du pouvoir mondial. Un système dominant Bleu peut très bien fonctionner dans une théocratie où l’organisation sera donc très pyramidale. Très hiérarchisée. Les fondamentalistes musulmans/chiites sont tout indiqués comme exemple, mais c’est aussi la position dans le monde de l’Église catholique, comme celle des puritains américains Protestant, ou encore c’est déjà dans l’esprit des Scouts. La lutte des antispéciste est Bleue. La liste est largement ouverte.

    Sur le plan psychologique du développement de l’enfant, ce stade apparaît entre 7 et 10 ans au moment où, après le « non », « non », l’enfant va se construire un système de valeurs très absolutiste qui peut différer de celui de ses parents, mais dont le jugement est impératif. Il rejoindra alors par idéal un groupe dans lequel il se sent en sécurité et dans lequel il mettra sa foi nouvelle. D’où les groupes sectaires Bleus.

    Dans ses relations avec les niveaux précédents, le Bleu percevra les Bruns comme des rejetons de l’animalité, les Violets comme des “nobles sauvages” qui doivent d’être convertis. Par contre, les Rouges seront clairement identifiés comme des mauvais. Les autres Bleus seront « justes », mais attention… à condition qu’ils aient la même “Vérité” à titre de croyance. Un bleu de ne peut pas vraiment admettre une foi différente de la sienne… surtout s’il est monothéiste !

E. La pensée pragmatique, l’Orange

    Le cinquième niveau mental de l’humanité est le stade où la pensée dominante est celle de l’accomplissement personnel et du progrès. A ce niveau, l’individu s’enquiert du sens en des termes très individualistes qui traduisent une forte emprise sur le réel. La pensée devient hypothético-déductive selon les sciences de la Nature. L’individu vénère l’objectivité, le déductif, l’expérimental, il est très à l’aise avec la manière de voir du paradigme mécaniste. C’est donc un profil scientifique au sens très classique du terme. L’Orange se figure que le monde est une machine opérationnelle tout à fait prévisible et dont on peut connaître

Orangeles rouages. Et en profiter au maximum. Il est logiquement très scientistes, professant que les lois de la Nature peuvent être maîtrisée, donner lieu à des techniques et servir nos intérêts personnels. Ce genre d’individu sera technophile à fond. Le geek intellectuellement est toujours un Orange. Il sera fortement orienté vers l’accomplissement personnel, la réussite, l’acquisition des biens matériels. Il va croire sans détours que « les lois scientifiques régissent la politique, l’économie et les événements humains. Le monde et un échiquier sur lequel les gagnants remportent la prééminence et avantages matériels sur les perdants ». L’individu Orange croit naïvement et follement dans le progrès ; et à toute objection en sens contraire, il retourne l’argument disant : « la technologie nous sauvera » ! A n’importe quelle question, il n’a qu’une réponse : la technologie ! Le Orange a du mal à comprendre la question existentielle du sens. Il ne voit pas vraiment de problème dans l’alliance des marchés, la manipulation des ressources terrestres, pourvu qu’ils concernent ses propres intérêts. Logiquement, le Orange conçoit l’État sur le modèle de l’entreprise.

    Les théoriciens de la spirale dynamique estiment que les Oranges forment 30% de la population mondiale et détiennent 50% du pouvoir. Il est donc très clair que leurs motivations sont très largement économiques ; ce sont des gens attirés par les bonus, les avantages sociaux, l’argent, les Oranges sont facilement corruptibles, car ils raisonnent en calculant leur avantage personnel. Ils sont même contents de le faire de manière rationnelle. Les Oranges s’attribuent le monopole de la rationalité. En dessous d’eux, ils ne voient que du primitif et au-dessus d’eux, il n’y que des rêveurs et de l’utopie. Ils ont l’esprit « pratique ».

    Sur le plan psychologique du développement de l’enfant, ce stade apparaît entre 10 et 15 ans, au moment où l’ado recevant de l’argent de poche, entre dans le concept de gestion de ses choix, avec la comparaison aux autres. C’est le germe premier de la mentalité mercantile.

    Dans cette catégorie, on rangera sans difficulté le siècle des Lumières, avec l’exemple fameux de Voltaire et le Diderot de l’Encyclopédie. Sans difficulté on peut y ajouter la référence à Wall Street, la classe moyenne émergente qui reluque et envie la classe des ultra-riches, l’industrie de l’informatique, celle de la cosmétique, de la mode, mais aussi, tout simplement, le matérialisme ordinaire sous toutes ses formes, l’hyperindividualisme.

     Dans ses relations avec les niveaux précédents, l’Orange se veut très clean et High Tech, il ne peut que mépriser de haut le Brun très sale et pas assez sophistiqué comme lui et tolérer avec une bonne dose de condescendance le Violet, il sera indifférent au Bleu en se proclamant facilement agnostique ou athée par indifférence. Pour lui, les Bleus sont coincés et arriérés ! Le Orange ne jure que par le progrès, sa divinité d’élection. Il ajuste sa morale sur la rentabilité. Par contre, pour lui, les Rouges sont dangereux. Les autres Oranges sont, ou bien des sources d’inspiration quand ils sont des Winners, ou des compétiteurs à imiter, ou enfin des loosers. Le sens de l’ego est fortement prédominant de toute manière avec une ampleur narcissique très élevée.

F. La pensée au service de la vie, le Vert

    Le sixième niveau mental de l’humanité est celui où la personne dépasse l’intérêt personnel et envisage de manière bien plus large la communauté du vivant. C’est typiquement la fibre écolo d’où la couleur verte qui lui est attribuée. Le Vert est motivé par le lien humain, la contribution au bien commun, le souci de l’environnement, la préservation des espèces, la faim dans le monde. Le service à autrui. Il met l’accent sur la valeur de l’amour, de la collaboration, de l’empathie et de la tolérance. Les Verts souhaitent abolir les rapports de domination, vivre en harmonie les uns avec les autres. Le Vert possède un sens éthique élevé, sa Vertvision tend vers le relativisme et l’acceptation intégrale de la diversité, ce qui est très différent de la morale des bleus qui est beaucoup plus rigide et refuse toute forme de relativisme. Le vert comprend que l’esprit humain doit être libéré de la cupidité, de la pensée dogmatique facteur de division. Il met l’emphase sur le dialogue et le sens des relations. Il se distingue par le fait qu’il manifeste un très haut degré d’empathie pour la Terre et ses habitants, la symbolique de Gaia. Cf. Le travail de James Lovelock. Le Vert manifeste une grande créativité dans les innovations qui concerne l’agriculture biologique. Voir sur cette questions les idées de Vandana Shiva, le travail de Pierre Rabhi.

 Les théoriciens de la spirale dynamique estiment que les verts forment environ 10% de la population et sont en constante augmentation, ils grignotent sur les oranges. Ils détiennent 15 % du pouvoir global. Dans la nouvelle vague de l’entreprise, le dirigeant Vert devient un médiateur, la hiérarchie est bannie, pour une gestion horizontale. Mais la transition est difficile, la contrepartie fait que l’entreprise peut aussi s’enliser dans les discussions sans fin et être inefficace. Le risque est alors que l’individu deviennent inefficient et par dépit souhaite redevenir Orange.

    Sur le plan psychologique du développement de l’enfant, ce stade apparaît entre 15 et 20 ans, le jeune adulte va accorder une importance particulière aux causes qu’il défend, à l’engagement associatif pour un monde meilleur. Ce sont des valeurs propres au Vert. On notera dans la foulée que le Vert a le vent en poupe car il porte les organisations caritatives, des organismes comme Greenpeace, Médecins sans frontières, les partis et les organisations écologiques. S’y rattache l’écologie profonde d’Arne Naess, l’approche thérapeutique en psychologie de Carl Rogers, les mouvements pro diversité, et soutiens des droits de l’homme. En bref, on peut dire que le courant Vert s’est emparé aujourd’hui du politiquement correct, non pas tant sur la forme que sur le fond dans l’opinion.

     Le rapport que le Vert entretient avec les autres stades est assez original. Il a une grande familiarité avec les Violets qu’il a tendance à voir comme des communautés mythiques à préserver du fait de leur proximité avec la Terre. En fait il idéalise et fantasme facilement les Violets. Pour lui, les Rouges sont des personnes qu’il faut éduquer et sauver. Les Bleus seront perçus comme beaucoup trop autoritaires, souvent injustes. Les Oranges sont perçus comme manquant de respect, comme étant avares et excessivement égocentriques. Les autres Verts sont perçus comme éclairés et bienfaisants. Ce qui compte le plus dans l’indice de satisfaction des Verts, c’est le sens de l’équité, du partage et le respect d’autrui.

G. La pensée systémique, le Jaune

    Le septième niveau mental de l’humanité est celui dans lequel le mode de pensée prédominant est intégratif. En gros, ce serait des personnes qui ont intégré de manière active la pensée complexe. Penser de manière systémique, c’est percevoir la réalité comme un tout dans lequel interagissent des éléments de sorte qu’aucun d’entre eux ne peut être vraiment compris en dehors du tout. L’esprit de système est dominant, ici il correspond à une vision synthétique, les individus de type Jaune pensent dans l’interconnexion, à la fois pour ce qui est de la vie personnelle, mais aussi et surtout de la vie sociale et professionnelle. Leur Jaunemotivation devient « changer le système » par une contribution originale capable d’apporter une nouvelle dynamique. Apporter un changement qui favorise l’autonomie, la liberté, l’efficacité dans le sens du bien commun. Le jaune met tout son enthousiasme à concevoir un projet, développer une idée révolutionnaire capable de changer le système dans son ensemble. La recherche d’un « système toujours plus efficace », optimal est au cœur de ses préoccupations. Les Jaunes excellent dans le conseil auprès des entreprises et la position de l’observateur qui possède une vision d’ensemble vaste et complexe.

   Les théoriciens de la spirale dynamique tiennent en très haute estime les Jaunes, puisqu’ils sont fortement apparentés à leur propre vision du monde. Ils en font partie. Selon eux, les Jaunes constitueraient 1% de la population mondiale et disposeraient de 5% de pouvoir. Ils ont tendance à travailler de manière indépendante à la périphérie d’organisations dans laquelle ils peuvent stimuler les échanges et prodiguer des conseils.

    En termes de développement psychologique, le Jaune correspondrait à une période après 20 ans, l’âge mur, celui d’un adulte capable de prendre conscience des choix et de leurs implications, des lignes d’influence.

     Dans leurs rapports avec les autres couleurs, les Jaunes ont le génie de trouver chacun à sa place dans le système global, donc intéressant et même irremplaçable à sa manière. Le Jaune saura s’adapter parce qu’il n’exclut rien, dans son fonctionnement mental, il resitue. Il a une certaine attirance naturelle qui le porte du côté du Vert et on comprend que le passage du Vert, vers le Jaune est assez spontané. Intellectuel. Du fait de l’intérêt fondamental du jaune pour la connaissance, il est assez solitaire et parfois frustré de ne pas être compris, il rejoint donc facilement, disons les Verts tendance Jaune. Il pense que le monde a besoin d’une bonne gouvernance faite d’une hiérarchie imbriquée de complexité croissante. Avec Edgar Morin, nous ajouterions dans la pensée Jaune, Joël de Rosnay, Hubert Reeves ou encore l’astronaute Patrick Baudry.

H. La pensée de l’unité, le Turquoise

     Le huitième niveau mental de l’humanité est celui dans lequel la pensée se déploie dans l’unité et est donc spontanément holistique. Elle opère une synthèse entre la connaissance et la vie concrète et cherche l’équilibre : en un seul mot, le Turquoise met l’accent sur la spiritualité qui parvient à unifier la dimension du cœur et celle de la connaissance. Une des impulsions majeures qui y conduit est la quête du sens à donner à la vie. Aux États-Unis, au Canada on parle des carrier shifter Turquoisepour désigner ces individus qui quittent le Jaune, embrassent les vues du Vert et sont sensibles au point de vue des Jaunes, mais ne trouvent une pleine réalisation que dans l’incarnation d’une spiritualité vivante dans ce qu’ils font. Il est important pour eux que la quête de la connaissance des Jaunes débarque sur la sagesse Turquoise et la sagesse, c’est toujours la non-séparation métaphysique, la conscience de l’unité. En même temps, du fait de son caractère englobant, le niveau Turquoise est tout à fait conscient qu’il n’existe pas qu’une seule vision des choses et qu’il est important de faire usage de l’intelligence collective. Le Turquoise est le niveau le plus sensible à l’idée d’évolution, de mutation de la conscience comme clé de tout changement réel. Il connaît la profondeur de l’ancrage dans le moment présent et la richesse de l’expérience vécue. C’est là une petite différence avec les jaunes qui sont bien plus dans l’intellect. Le Turquoise n’implique par l’idée d’organisation spécifique. Les figures de Gandhi, de Krishnamurti, d’Amma, le travail de Ken Wilber est ce qui s’en rapproche le plus.

Les théoriciens de la spirale dynamique estiment que les turquoises ne forment pas plus de 0,1% de la population, en symétrie en le voit avec les bruns, mais ils disposeraient de 1% du pouvoir.

Dans le registre du développement psychologique de l’enfant à l’adulte, la qualité Turquoise est sans âge spécifique. Elle semble une évolution mature du Jaune à travers une prise de conscience approfondie de la connexion intime universelle de la conscience dans la réalité. Notons que dans la classification proposée par Laurence Kholberg, le niveau le plus élevé de moralité était considéré comme atteint par de très rare personnes, dont le Bouddha et le Christ. Même remarque ici, les turquoises forment un stade assez rarement atteint, mais très significatif.

Les études statistiques n’ont pas été menées sur les Turquoises dans le domaine des relations. Une raison simple : Il n’y a pas assez de Turquoises pour obtenir des résultats corrects. Toutefois, l’empathie et la compassion étant des qualités naturelles des turquoises laisse penser qu’ils sont les plus à même de comprendre les autres couleurs. Les Turquoises cependant sont inquiets de la situation actuelle du monde dont il voit la possibilité d’effondrement en raison de la volonté de puissance de l’ego et l’usage de technologies toxiques à court terme. Le Turquoise mettra toujours l’accent sur le développement de la conscience comme un préalable à tout changement d’envergure. C’est ce qui le distingue de la pensée intellectuelle Jaune. Ses efforts iront en direction de la paix, de l’éradication de la pauvreté, de la faim et de l’oppression. Les Turquoises accordent une importance fondamentale à la liberté intérieure et à l’Amour au sens le plus élevé. Selon Wilber, le niveau Turquoise serait la pointe de l’évolution collective, ce que Teilhard de Chardin appelait la noosphère. Quelques commentateurs disent du Turquoise qu’il est « Spirit-centrique », centré sur l’Esprit, et comme l’Esprit porte toutes choses, il est sensible à chacun des règnes de l’existence.

I.             Quelques commentaires

    Il y a indéniablement une pertinence de la spirale dynamique, ne serait-ce que dans la classification presque zoologique des formes-pensées humaines fondamentales. Incontestablement, certaines personnes sont très typiques voire exemplaires de l’un ou l’autre des « Mêmes ». Nous n’aurons pas de difficultés pour ranger quelques célébrités en vue, autant que nos relations personnelles, dans ces catégories. Nous avons cité le personnage de Tarzan pour le même Beige, nous pourrions y ajouter quelques figures du cinéma survivaliste, genre la guerre du feu, ou le film de Truffaut L’enfant sauvage, mais pas beaucoup de personnes réelles. Il reste encore quelques rares tribus éloignées de l’Occident qui correspondent au même Violet. L’œuvre de Carlos Castaneda est exemplaire dans l’étude du chamanisme des indiens Yaquis du Mexique. Pour le même Rouge, les Vikings, les Celtes sont tout indiqués. Le même Bleu est bien illustré aujourd’hui par les représentants de l’Islam intégriste, mais on peut aussi penser aux communautés religieuses puritaines ou à la religiosité à l’américaine et ses missionnaires. Les Mormons ou les Témoins de Jéhovah. Le Christianisme a engendré beaucoup de sectes Bleues. Le même Orange est tout à fait commun aujourd’hui, illustré de façon radicale par exemple dans Mon Oncle d’Amérique, d’Alain Rainais, ou dans la filmographie autour de la crise des subprimes. Capitalism a love story¸de M. Moore montre très bien ce système de pensée dans des exemples effrayants. Sordides. Pour ce qui est du Vert, Aldo Leopold, ou plus près de nous, Nicolas Hulot, Greta Thunberg sont très bien dans le rôle. Les nouveaux économistes anticapitalistes penchent dans la catégorie du même Jaune en compagnie d’Edgar Morin. Pour le même Turquoise, avec Krishnamurti, la figure de Gandhi, d’Amma, celle de Shri Aurobindo sont exemplaires.

     1) Cependant, il faut regarder la question sous un angle plus fondamental. Comme le répète Krishnamurti, nous sommes la conscience de toute l’humanité. Nous pensons tous dans le même esprit. Tous les degrés d’évolution sont encore présents en chacun de nous. Des circonstances exceptionnelles, comme celle d’une guerre, d’une révolte, ou encore par exemple un accident d’avion en montagne, peuvent réveiller le même Beige. Nous pouvons voir constamment resurgir le guerrier Rouge dans le sport, c’est très évident dans le foot du côté des joueurs comme des supporters. Le carriériste et le requin du même Orange font partie de conformisme de notre époque. Ils incarnent la « réussite » ! Il est possible, à l’occasion d’une expérience verticale (comme celle des NDE) de pressentir le point de vue du même Turquoise. Cependant, le développement de la conscience n’est pas un processus linéaire. C’est une aventure de tous les dangers dans la mesure exacte où la plupart des gens n’ont pas la moindre idée du sens de la vie. L’ignorance implique toujours une forme ou une autre d’errance, donc un apprentissage dans la souffrance. D’où la figure de la spirale qui n’est pas une ligne droite de progression (texte) continue, ni un cercle qui tourne en rond. L’aventure temporelle de l’humanité est en zig zag, ce qui explique notamment la résurgence de comportements archaïques dans des milieux qui sont pourtant fortement ancrés dans un même très conformiste : le bizutage en école de commerce revient dans le primal Violet par exemple. La téléréalité flirte avec le même Beige et là il n’y a plus que mâle en rut et femelle.

      Bref, l’évolution de la conscience n’est pas toute tracée. Elle dépend de notre libre arbitre et de nos choix. Par contre, nous retrouverons dans la théorie de la spirale dynamique les difficultés rencontrées dans celle du développement moral selon Kholberg. Le « Même » représente pour la plupart des êtres humain un centre de gravité mental qu’il est difficile de quitter pour une vision placée à un niveau de conscience supérieur. Kholberg notait par exemple que les personnes ayant une représentation morale très juridique, avait de grandes difficultés à comprendre le point de vue de l’amour universel de Jésus ou la compassion de Bouddha. Il y a un saut à franchir. Ken Wilber ajoute et insiste sur l’idée que dans ce qu’il nomme le premier palier, qui recoupe les six premiers niveaux, il existe une forte mécompréhension mutuelle des uns par les autres. Et plus le niveau est distant et moins il est compréhensible partant du bas vers le haut. D’après ce que nous avons pu examiner ailleurs, cette situation s’explique par l’adhésion sous-jacente à des croyances inconscientes qui sont partagée dans un même stade, mais ne le sont plus dans un autre même. Il faudrait dire avec plus de précision les croyances centrales qui sont dans le panier de l’ego et qu’il partage en commun avec ceux qui s’identifient comme lui aux mêmes valeurs. Par contre, c’est important de le noter, la conscience du second palier (7 et 8) surplombe les stades précédents et sait remettre chaque niveau à sa place et peut les comprendre sans conflit.

     Quelques mots d’illustration conflictuelle : Les mêmes Violets passent par des rituels et des initiations. C’est tout à fait incompréhensible et étrange pour les Oranges. Les Violets voient les Rouges comme des leaders, les Oranges comme des sauveurs, les Verts comme des êtres bienfaisants. Mais ce n’est pas du tout la perception qu’ont les Oranges de ces différents mêmes. Nous l’avons vu, les Rouges non seulement voient dans les Violets des esclaves, mais ils voient aussi les Bleus comme des autorités qui les jugent et sont des ennemis. Mais au pouvoir, ils en ont besoin. Les Rouges vont envier la richesse et le luxe, façon Miami, des Oranges et chercher à s’approprier leurs possessions. Pour eux, les Verts sont des faibles, bons à assujettir. Par contre, les Jaunes et les Turquoises seront totalement ignorés, en dehors de leur compréhension. Les Bleus voient les Oranges comme arrogants, égoïstes et avares. Pour eux les Rouges sont les démons. Les Verts sont gentiment perçus comme étant des faibles d’esprit sans grande importance. Pour les Bleus, les Jaunes et les Turquoises existent, mais ce sont des rêveurs enfermés dans leur petit monde. Les Oranges sont très imbus d’eux-mêmes. Pour eux, les Verts, étant sans intérêt personnel fort et sans ambition, sont des individus quelconques. Pour les Oranges, les Jaunes et Turquoises sont vaguement perçus, mais ils rendent les choses bien trop compliquées pour leur esprit calculateur et pragmatique. Nous l’avons vu, ils ont un esprit gestionnaire et technocrates et pas la moindre fibre philosophique. Pour les Verts, comme nous l’avons vu, les Bleus sont trop rigides, bornés et autoritaires à l’opposé de la fluidité, de l’égalitarisme et du relativisme qui leur est familier. Pour les Verts, les Oranges ne pensent que dans le court terme, dans l’exploitation des ressources, ils sont peu fiables, méprisants à l’égard de l’humain et le plus souvent engagés dans une guerre contre la Nature. Toutefois, les Verts estiment qu’il existe une technologie douce, ils ne peuvent donc se situer en attaque frontale face aux Oranges. Ils trouveront que les Jaunes sont bien trop intellectuels pour eux. Par contre les Turquoises feraient de bons amis, car l’écologie est une passerelle vers la spiritualité.

    La pensée du premier palier est confrontée à des contradictions entre chacun de ses systèmes de pensée, contradictions qui tiennent à l’adhésion forte à des croyances très opposées. Chaque système est cohérent avec lui-même, il a ses ennemis, ses références, son imaginaire, ses valeurs et ses idoles, mais il ne peut s’accorder avec les autres. Il suffit pour le démontrer de demander quelles sont les croyances centrales des Bruns, des Violets, des Rouges, des Jaunes, des Oranges, des Verts. Et on pourra très vite se rendre compte qu’elles sont inconciliables. Ils n’adhèrent pas aux mêmes systèmes de valeurs, donc aux mêmes modèles. Ils ne peuvent pas avoir les mêmes visées et seront donc prompts à tourner en dérision le modèle d’un autre. En conséquence : Dans le premier palier, une évolution d’un niveau vers un autre n’est possible que dans la remise en cause des croyances centrales du même dont on sort pour adhérer aux croyances centrales qui structurent du même vers lequel on se dirige.  C’est exactement ce qui se passe d’un niveau à l’autre et c’est aussi vrai autant sur le plan psychologique du développement de l’enfant que sur le plan sociologique. Pensons à la figure de l’enfant sauvage qui veut se socialiser (de Brun vers Violet) ou bien retourner à son état (Brun), façon Le Livre de la jungle de Kipling. Songeons à l’admiration suscitée par les Caravelles et les armes des Conquistadors sur les Indigènes. Ils étaient en face de Rouges que leurs sorciers divinisaient dans des légendes. Les dieux devaient arriver de la mer. Pensons aux conversions imposées à la religion catholique Bleue pour être reconnu et côtoyer ces dieux puissants, les Rouges (qui feront des exclaves dans les mines).  Le saut de la foi exigé pour la conversion des païens pour en faire des croyants convertis à l’ordre Bleu. Autre situation possible. Le prêtre défroqué ne doit-il renier sa foi Bleue pour entrer dans le monde des affaires et devenir un requin du capitalisme Orange ? Le Vert dépité, déçu dans ses idéaux, ne va-t-il pas ravaler sa vision verte pour entrer dans l’arène de la pensée Orange et se battre pour faire carrière dans une multinationale ? Le cynique est toujours un idéaliste déçu et amer. Ou bien le Vert dépassera-t-il le romantisme Vert, pour se laisser tenter par l’esprit de système des Jaunes ? Ou encore, tout simplement, l’ado qui choisit une voie Verte, diamétralement opposée au profil de ses parents Oranges ne fait-il pas une opération mentale du même genre ? Renier le conformisme qui l’a éduqué pour entrer dans des choix fondés sur des croyances différentes ? La cheville ouvrière dans tout cela est dans la pensée, uniquement mentale, parce que l’homme devient sa propre pensée. Qu’il en ait bien conscience ou pas.

 2) Sur le projet d’ensemble de la spirale dynamique on demandera : « A quoi bon chercher à intégrer ces diverses visions du monde ? N’est-il pas suffisant de célébrer la riche diversité des conceptions du monde, sans chercher leur intégration ? » A quoi Wilber répond : « Oui, la reconnaissance de la diversité est noble et nécessaire et je soutiens pleinement ce pluralisme. Mais si nous nous arrêtons à la célébration de la diversité, nous finissons en fait par favoriser la fragmentation, l’aliénation, la séparation et le désespoir… Nous contribuons non pas à une théorie du tout, mais à une théorie des tas, des tas fragmentés... ». « Il nous faut continuer à chercher l’unité dans la diversité qui est la nature même du Kosmos ». La spirale dynamique est donc un pas dans la bonne direction mais ce n’est qu’un élément dans la compréhension de la conscience collective.

    Un pas qui reste limité. Une raison essentielle est que le concept de « Même » demeure dans la perspective de la troisième personne, et dans la théorie des quadrants de Wilber, (texte) c’est le quadrant inférieur gauche. Il manque les trois autres points de vue sur le même objet. Le concept de Même ne tient pas compte de la perspective réelle de la conscience qui est la première personne, le Je. Personne ne pense à ma place, personne n’adhère à un système de pensée si ce n’est moi. Je dispose toujours de la capacité à examiner mes croyances et à les rejeter quand je prends conscience qu’elles ne servent pas du tout l’idée que je me fais de ce que je suis en relation avec le monde. Le risque contenu dans l’utilisation des Mêmes est qu’en présentant la conscience de cette manière, on en vienne à une forme de réductionnisme typique du matérialisme. Les mêmes sont « simplement des unités de l’esprit et de la culture telles qu’elles sont perçues par flatland ». Dans la vision d’un monde plat, alors que la conscience implique une dimensionnalité beaucoup plus riche et bien plus complexe qu’une classification dans des figures typiques. La Conscience se manifeste dans des dimensions multiples de l’Être. C’est plutôt d’elle qu’il faut partir pour tenter de comprendre le monde tel qu’il est que de partir d’une classification extérieure, sociologique et psychologique. La théorie des mêmes se prête d’emblée à un usage réducteur, semblable à l’usage que l’on peut faire d’une caractérologie basique qui ne reflète qu’une classification très superficielle. Elle risque, comme la caractérologie en son temps, de n’avoir de succès que comme un effet de mode, pour disparaître au rayon des curiosités psychologiques sans fondement solide. A cet égard, il faut rendre justice à la théorie des quadrants de Wilber qui est nettement plus intégrative et philosophiquement bien plus solide.

*    *
*

     Nous avons été d’emblée réticent à nous lancer dans l’exposition de la théorie de la spirale dynamique. La seule raison qui nous ait motivé à poursuivre était que Ken Wilber la prenait en compte. Elle a quelques points forts qui sont identiques à ceux que l’on peut relever dans les essais de mise en place du sentiment moral chez l’enfant chez Kholberg.  L’idée la plus séduisante concerne la succession d’étapes et la progression de la conscience de Soi dans le processus temporel. Sous-jacente à la tentative de l’être humain de s’identifier à tel ou tel même, il y a la quête permanente de soi. Et l’auto-définition procurée par l’ego à travers l’assise de quelques croyances devient la réponse à portée de main. L’idée des mêmes explique relativement bien comment un individu peut fonctionner à l’intérieur d’une représentation mentale sociologique, mais n’explique pas la poussée de la conscience individuelle vers la conscience de Soi. L’être humain se cherche et croit toujours se trouver dans une forme, mais toutes les formes sont passagères et aucune n’exprime pleinement le je suis. Il est assez commode de ranger les gens dans des catégories. Or, le faire c’est ne les voir que dans leurs conditionnements, et ne pas les voir en tant que conscience capable de se créer elle-même. Ce qu’ils sont vraiment. Une personne n’évolue que lorsqu’elle transcende ses conditionnements. En passant seulement d’un même à un autre, elle ne fait que changer de costume. Ce n’est pas le principal. Ce qui compte c’est le développement de la conscience. Ce qui importe c’est la prise de conscience de soi, élargie, étendue. Et là, nous ne sommes plus du tout dans une perspective en troisième personne.

*    *
*

 

Vos commentaires

     © Philosophie et spiritualité, 2019, Serge Carfantan,
Accueil. Télécharger, Index analytique. Notions. (suite)


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.