Leçon 52.    Violence et société      

    Notre société est violente. Nous voyons la violence dans les paroles, les actes, la révolte, et la violence ne cesse de resurgir dans la brutalité des relations. La violence est dans les invectives que les individus s’envoient, sous la caution psychologique selon laquelle, il ne faudrait rien réprimer. La violence est là dans le mépris du snob pour le pauvre type qui vit dans la misère. Elle est présente dans le rejet du monde adulte de l'adolescent. De là à considérer que la "société" est la cause de la violence, il n’y a qu’un pas que l'on franchit assez vite ; et c’est une tendance typique de notre époque que de rejeter la cause de la violence sur les conditions économiques, la rivalité des classes sociales etc.

    Mais n’est-ce pas une facilité ? Nous cherchons dans la vie sociale une satisfaction matérielle, mais nous y cherchons aussi le plaisir et la vanité ; et le plus grand plaisir de l'ego, c’est l’opinion flatteuse de sa propre puissance. La plus grand souffrance, c’est d’être ridicule et méprisé. D’où la recherche de la vengeance. En quel sens la vie sociale qui rend-t-elle l’homme violent ? La violence ne tient-elle pas plutôt à l’individu qu’à la société ? La violence a-t-elle son origine dans la vie sociale ?

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A. La guerre entre les États

    L’argument massif que l’on peut apporter en faveur de la thèse selon laquelle la violence surgit en dehors de l’individu, c’est bien sûr l’existence de la guerre. La guerre est un affrontement militaire entre des volontés d’États qui ont décidé d’en découdre. Les deux amis paysans qui habitent de part et d’autres de la frontière sont citoyens de deux États différents. Dès que la déclaration de guerre est faite, ils deviennent des ennemis ;   ils sont emportés dans la guerre selon une volonté qui n’est pas la leur, mais qui appartient à leur statut de citoyen d'un État. La guerre, pourtant, est à l’image du combat singulier de deux hommes entre eux. Deux peuples qui s’affrontent, sont deux individualités agrandies qui s’affrontent. C’est un conflit à une échelle supra-indivuelle, mais c’est encore un conflit, c'est-à-dire l’affrontement de deux volontés, l’une cherchant à faire plier l’autre. (texte)

   Quel est le but de la guerre ? C’est la victoire, concept qui est historiquement variable. Pour les grecs le vainqueur, c’est celui qui reste maître du champ de bataille. La victoire c'est de rester maître du champ de bataille, de pouvoir enterrer ses morts et d’élever un trophée pour célébrer l'héroïsme du vainqueur. Dans l’histoire contemporaine, le concept se modifie, perd ce qui le rattachait à la chevalerie et on a plutôt l’impression que remporter la victoire, c’est tuer le plus de monde possible.

    Mais puisqu’il s’agit d’un conflit, pour l’essentiel, ce qui est en jeu, c’est avant tout d’imposer à l’adversaire sa volonté.  Dans De la Guerre, le stratège célèbre Clausewitz écrit : « La guerre est un acte de la force par lequel nous cherchons à contraindre l’adversaire et à le soumettre à notre volonté ». L’adversaire est vaincu quand sa volonté s’est inclinée devant le plus fort. La force est l’élément fondamental de la guerre. Elle enveloppe la force physique permettant une violence directe sur l’adversaire, celle du combattant au corps à corps. Mais bien sûr, la force physique est l’élément le plus superficiel de la force, l’élément le plus subtil en est la ruse. Dans notre monde contemporain, la force a recours à une puissance technique, entre les mains des militaires. La puissance technique permet de fabriquer des bombes et des armes sophistiquées, qui évitent l’engagement du corps à corps. Le XX ème siècle a inventé la "guerre propre". Notre puissance technique (texte) fait de la guerre une sorte de jeu vidéo que l’on peut commander à des milliers de kilomètres du lieu des combats, jeu violent, mais bien réel. La guerre possède en commun avec le jeu le fait qu’elle implique des règles et une stratégie dirigée vers

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    --------------- des enjeux qui alimentent les conflits entre des individus ? L’hostilité dans la guerre ne peut naître qu’entre des États qui disposent d’un pouvoir armé et mettent en avant des exigences politiques. La guerre, c'est une manière de continuer la politique par d'autres moyens. La première des exigences de l’État est territoriale. On se dispute un territoire en soutenant, de part et d’autre de la frontière, que l’on a le droit de se l’approprier et qu’il nous appartient. Cela suppose donc une volonté politique de la part de chacun des États. La volonté politique de l’État peut ne pas coïncider avec la volonté individuelle du citoyen qui ne s’identifie pas à la volonté politique guerrière de l’État. Il est possible de différencier la querelle entre deux individus qui les amène éventuellement à des actes violents et la guerre qui se situe dans l’affrontement de deux volontés d’État. Il ne suffit pas que deux hommes se querellent, pour qu’ils soient en guerre. Ils peuvent avoir une dispute sur les limites d’un champ et en même temps, comme paysans qui vivent l’un près de l’autre, avoir l’habitude de se prêter du matériel, de faire ensemble les mêmes tâches, de faire la fête ensemble. S'il y a un problème, on finit par le régler par le droit en le portant devant la justice. Deux hommes qui sont voisins ne peuvent se sentir ennemis que parce qu’ils s’identifient à une nation. L’exaltation patriotique rend le nationalisme fébrile. Elle fait que la volonté des uns et des autres, devient aveugle à l'universel, et empêche de voir en face un autre être humain. Celui qui, membre d’un État se fait soldat, voit en face de lui un autre soldat ennemi et oublie l’homme. L’hostilité momentanée entre des hommes ne compte plus vraiment. Il n’y a de guerre véritable, d’un point de vue juridique de droit international, ...

     a) Quand les hostilités durent un certain temps (texte) et qu’elles donnent lieu à une déclaration de guerre, b) quand on se bat pour la réparation d ‘un dommage collectif. La permanence de l’hostilité est instaurée par la confrontation politique. Une simple querelle peut finir facilement, si chacun y met un peu de bonne volonté. La guerre, elle, est entretenue par des motivations de pouvoir qui ne prennent pas fin aisément. Des revendications de pouvoir sur quoi?  Le plus souvent, les motifs politiques qui engendrent la guerre portent sur un territoire et l’ensemble des biens qu’il enveloppe. Il est plus intéressant de convoiter un espacequi contient du pétrole qu’un carré de désert de sable sans ressources naturelles. Rousseau écrit que la guerre surgit de la volonté brutale de s’approprier un territoire sur lequel règne une autre État. Le jeu de la guerre se situe autour de ce choc de volontés d’État. La guerre est un acte politique qui mobilise un peuple au nom de l’État. « C’est le rapport des choses et non des hommes qui constitue la guerre ». Aussi, la guerre ne concerne-t-elle que la personne publique membre de l’État et encore, elle a surtout lieu entre des citoyens prenant les armes, c'est-à-dire des soldats. « La guerre n’est donc point une relation d’homme à homme, mais une relation d’État à État dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu’accidentellement, non point comme homme, ni même comme citoyen, mais comme soldat ». Le soldat, c’est celui qui défend l’État et c’est pour cela qu’en temps de guerre il devient l’ennemi. (texte) D’où les conventions de la guerre : un homme désarmé n’est plus un ennemi. Il n’est plus un soldat, mais un citoyen de l’État que l’on combat qui peut seulement être fait prisonnier. Parce qu’il est un homme comme tous les autres, il a droit à un respect et des soins. Des conventions internationales régissent le droit de la guerre, comme la Convention de Genève. C’est donc d’un point de vue juridique que l’on peut justifier que la violence sous la forme de la guerre n’est pas celle des individus mais des États. Le prétendu "droit" que l'on invoque consiste alors à faire valoir ses droits par la force. Mais n’est-ce pas au fond une distinction sophistique ? Un État n’est rien d‘autre qu’un ensemble d’individus qui en sont les citoyens. La violence qui se déchaîne dans les guerres n’est-elle pas celle des hommes ? (texte)

B.  La violence civile

    Il est aussi possible de détourner l’origine de la violence de l’individu vers la vie sociale et de dire que c’est la société et ses contradictions, qui engendre des violences et en particulier la violence des guerres civiles.

    Notons d’abord que le mot « guerre » ici est impropre, puisqu’il ne s’agit pas comme précédemment de l’affrontement de volontés d’État, mais de tensions de groupes rivaux à l’intérieur de l’État. Il n’y a de guerre civile que lorsqu’un pays, miné de ses divisions internes, se scinde en factions rivales qui déclenchent des violences en revendiquant le pouvoir. La violence civile est le règne de la discorde. Le schéma le plus fréquent du conflit est : maintient de l’ordre/contestation de l’ordre, ou appel à la sécurité de l’État/contestation de la légitimité du pouvoir. D’où une situation de crise où le pouvoir vacille et, dans laquelle la dissolution du pouvoir explose en révolte. L’État exerce une violence qu’il dit légitime pour la sécurité du pays, pour sortir la nation du chaos, et en face la révolte gronde, la corruption est criée au grand jour, le peuple demande réparation, un pouvoir juste et engage la violence au nom du droit de révolte contre l’oppresseur. L’opposition au pouvoir prend pour emblème l’exigence de justice et elle choisit la voie violence pour parvenir à ses fins. A la racine de la violence civile, il y a une situation de fait chaotique, l’injustice et aussi souvent la récupération du sentiment d’injustice par l’idéologie. Une idéologie est en effet indispensable pour liguer contre, rassembler un groupe, le souder autour d'une cause, car c’est dans une doctrine qu’il trouve la cohésion de son action. On ne peut liguer les hommes que sous la bannière d'un projet commun de

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    Ce n’est que lorsqu’elle introduit une forme de justification de la violence qu’alors l’idéologie produit directement la la violence civile, parce qu'elle fait de la violence un moyen dont l’usage paraît nécessaire à ses fins. Nous l'avons vu avec l'empire du fascisme en Italie, du nazisme en Allemagne. Cela a été aussi le cas du communisme, dont la doctrine admettait que "la violence est l’accoucheuse de toute vieille société", selon les mots de Marx. La violence, de ce point de vue, est une résultante nécessaire de l’évolution économique, elle joue un rôle dans l’Histoire, dans une évolution que la doctrine présente comme nécessaire. On ne peut faire autrement : la lutte des classes est le moteur de l'Histoire. D’où les justification de Sorel : « je crois très utile aussi de rosser les orateurs de la démocratie et les représentants du gouvernement, afin que nul ne conserve d’illusion sur le caractère des violences. Celles-ci ne peuvent avoir de valeur historique que si elles sont l’expression brutale et claire de la lutte des classes : il ne faut pas s’imaginer que la bourgeoisie puisse s’imaginer qu’avec de l’habileté, de la science sociale ou de grands sentiments, elle pourrait trouver meilleur accueil auprès du prolétariat ».

    ---------------Dans le marxisme, la violence est le seul moyen dont dispose les nations « abrutie par l’humanitarisme » pour « retrouver leur ancienne énergie ». On appellera alors violence révolutionnaire les formes de lutte directe contre le pouvoir qui recourent aux manifestations de force, la lutte armée, la grève, la casse, toutes les formes sociales d’affrontement avec le pouvoir. Par violence terroriste on peut entendre la radicalisation de la violence révolutionnaire, celle qui entend recourir aux attentats, au meurtre contre les hommes du pouvoir, pour faire avancer la cause idéologique. La différence entre les deux est mince, elle peut refléter seulement une différence d’appréciation. Celui qui soutient une lutte qu’il estime nécessaire, voit une violence révolutionnaire là où celui qui veut protéger l’État parle de violence terroriste. Les membres d’Action directe en France prétendaient être le fer de lance de la révolution communiste, l’avant garde de la lutte des classes. Parce que le peuple est trop assoupi pour mener une lutte efficace, il fallait que des révolutionnaires viennent porter les coups directement contre les représentant et les ...

    Nous pourrions répéter ce type d’analyse en prenant l’exemple de l’intégrisme islamique et son mode d’influence. Il se présente aussi comme une idéologie qui justifie le recours à la violence comme moyen nécessaire, au nom de la guerre sainte. Il prétend lui aussi mener une guerre au nom de la violence révolutionnaire pour la constitution de l’État islamique. Il peut aussi aisément justifier la valeur de la violence terroriste en faisant l’apologie des martyrs.

    L’idéologie entretient les divisions entre les hommes, elle suscite les antagonismes. Comment s’étonner dès lors qu’elle puisse engendrer la violence civile ? Toute idéologie, parce qu’elle suscite la division, contient en germe une violence latente. Non seulement cela, mais l’idéologie est aussi un paravent pour dissimuler des motivations personnelles : l’avidité du pouvoir, le désir de revanche, de vengeance, les passions individuelles. L’idéologie est un masque qui cache la violence individuelle et lui donne une justification du droit. C’est toujours au nom du droit que l’on prétend se battre. Un système idéologique est une construction mentale qui permet de justifier son bon droit, de revendiquer un droit, de contester au nom du droit.

C. violence et révolte

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Vos commentaires

Questions:

1. Le développement des technologies modifie-t-il la nature de la guerre ?

2. Que penser de l’arme atomique et de son incidence dans l’histoire?

3. Peut-il y avoir des guerres uniquement « idéologiques » sans que s’y mêlent des enjeux stratégiques sur des ressources et des territoires?

4. Le terrorisme a-t-il une logique propre ?

5. Le nationalisme est-il en puissance un enjeu guerrier ?

6. L’intégrisme religieux relève-t-il de la révolte ou de la révolution. ?

7. Qu’est-ce que la révolte de l’intelligence ?

 

      © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
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