Leçon 264.    Conscience et société      pdf téléchargement

    Au vu de ce que nous avons étudié précédemment, parler de « conscience sociale » pour désigner la conscience de soi paraît déplacé. Nous pouvons comprendre que dans la socialité animale, la conscience collective prime sur la conscience individuelle. L’animal n’a pas conscience de lui-même comme individu, sa conscience est plus « sociale » qu’individuelle. Le cerf qui protège son clan contre Etudes sur la Sociétéune meute de loups et succombe ne semble pas avoir conscience de lui-même, la fourmi soldat qui se sacrifie pour l’entité collective de la fourmilière non plus. Difficile de parler de conscience « individuelle » là où il n’y a pas d’ego ; inversement, l’humain est tellement resserré sur son ego qu’il semble risible de parler de « conscience sociale », alors qu’il se voit comme un individu séparé. On lui reprocherait plutôt de manquer de « conscience sociale ».

     Néanmoins, l’idée que la conscience de l’homme est sociale est présente dans certains courants de pensée. Marx, quand il parle de conscience, l’assimile aussitôt à la « conscience de classe ». L’individu né dans une famille aisée se voit comme un bourgeois, comme celui qui vient d’une famille d’ouvrier se voit comme un prolétaire. Un noble dans l’ancien régime ne pouvait condescendre à se mêler à la populace et il gardait le teint pâle pour ne pas ressembler au paysan bronzé qui travaillait aux champs. Si nous appelons cela « conscience », alors effectivement, la conscience que nous avons de nous-même est empruntée. Mais est-ce pertinent ? La conscience que nous avons de nous-même vient-elle de la société ? Ne vaudrait-il pas mieux faire une distinction entre conscience de soi et conscience sociale ? Peut-on retourner les arguments précédents et dire qu’au fond l’ego lui-même est quelque chose de social et rien d’autre ? Inversement, après tout, je choisis une identité collective que je peux aussi bien rejeter. La « conscience sociale » est-elle une conscience de soi ?

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A. Une réduction sociologique de la conscience

     Nous avons vu avec Pascal que l’homme ne peut pas se contenter d’exister comme une simple chose, il se pense lui-même et se représente ce qu’il est. Effectivement, pour le sens commun, le mot conscience est très obscur. Incompréhensible. « Conscience de nous-même » veut dire : « représentation de nous-même », le contenu de cette « représentation de nous-même », est la manière dont la société considère l’individu ou la place qu’il occupe dans le corps social : Bref, la manière dont l’individu se contente d’exister comme un simple élément de la société. On dira alors que la « conscience de nous-même », est le reflet de notre milieu, de notre culture, de notre fonction sociale, de notre appartenance à un groupe ou à une classe etc.

    1) Rien de très original, ni de très philosophique, ni de très nouveau. L’idée selon laquelle la « conscience » de l’individu n’est que le reflet de la structure de sa société est une thèse qui a été soutenue par Marx, avant de d’entrer dans l'opinion. Voyons sur quoi elle est fondée. Marx prend à contre-pied l’idéalisme de Hegel qu’il rejette.

    Dans la vision hégélienne, qui est aussi une théologie, l’Esprit détermine le réel, l’Esprit domine l’Histoire et se réalise à travers des figures variées telles que la religion, l’art ou la philosophie. Le détail concret, la vie des peuples, les événements particuliers comptent peu, ce qui est important pour Hegel, c’est la Manifestation de l’Esprit comme universel abstrait dans l’Histoire. L’Histoire est une épiphanie de l’Esprit, elle est en marche et suit son cours comme Manifestation du divin sur la Terre. Vers où l’humanité se dirige-t-elle ? Saint Augustin parlait de l’avènement de la Cité de Dieu, Hegel parle de la réalisation de l’Etat, une fin ultime où les buts idéaux de l’Esprit seront réalisés, ce qui implique que l’Histoire est un progrès et qu’elle avance vers un stade où la liberté de l’Esprit sera accomplie. Aux débuts de l’Histoire humaine l’Esprit était encore inconscient de lui-même, à la fin de l’Histoire l’Esprit est devenu pleinement conscient de lui-même et l’Histoire est donc l’Histoire de la conscience dans la grande aventure du Temps. Hegel voit dans l’apparition de l’Etat l’accomplissement ultime et le dieu vivant sur Terre. Reprenant la figure du christianisme, il nous invite à voir les événements de l’Histoire de l’humanité, comme analogues aux épreuves traversées par le Christ dans sa montée au calvaire. Ainsi les réalisations de toutes les grandes cultures dans l’Histoire sont des figures de l’Esprit, la conscience de l’Esprit qui s’incarne dans le cours du Temps et chaque société est donc jusque dans ses formes matérielles un reflet de la conscience. La dimension spirituelle est donc la clé de la compréhension des œuvres humaines et du mouvement du Temps dans l’Histoire. Dans son essence l’homme est donc bien plus qu’un être naturel voué à la satisfaction de ses besoins, il est un être spirituel mu par des désirs, il est l’esprit vivant dans une forme temporelle en devenir et en recherche de son propre Soi. On ne peut donc pas dire que la conscience des hommes vient de la société car c’est plutôt l’inverse, c’est la poussée de l’Esprit contre les résistances des passions sociales qui se traduit par autant de formes matérielles qui sont les sociétés politiques. Hegel cherche à déterminer quel a été l’apport d’une culture aux avancées de l’Esprit. A ses tous débuts, l’humanité est encore dans l’enfance de l’Esprit, elle s’éveille avec le Temps, chaque

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    2) Marx est irrité par cet idéalisme (texte) qu’il s'acharne à détruire par la critique. Pour lui, il faut retourner cul par-dessus tête la vision hégélienne de l’Histoire pour se situer dans le réel. Les détails concrets, la vie des peuples, les événements particuliers de l’Histoire que Hegel considère comme négligeables sont la réalité, c’est l’Esprit dont parle Hegel n’est qu’une abstraction. Les hommes ne sont pas de purs esprits, ils ne vivent pas pour des idées, ce sont des êtres matériels, corporels, devant pour subsister produire de quoi assurer leurs conditions de vie. Le souci de l’esprit vient après, quand le corps est repu, quand il y a un abri, quand la sécurité et les besoins matériels sont assurés. L’homme est un être de chair avant tout préoccupé de survie et dont il faut combler les besoins élémentaires, ce qui n’est possible qu’à travers les échanges. Il est inutile d’aller chercher un dieu pour expliquer la marche de l’Histoire. Marx considère les religions comme des opiacées somnifères. (texte) Ce sont les luttes sociales autour de la satisfaction des besoins, les rivalités de classes qui permettent de comprendre le mouvement dialectique de l’Histoire. Ce que Hegel verrait comme une simple conséquence, le système économique, est pour Marx un principe et même le principe qui explique tout le reste. L’infra-structure économique, base matérielle, porte la super-structure idéologique d’une société, édifice spirituel. Au bas de l’échelle il y a les paysans et les ouvriers et plus on s’élève au-dessus, plus apparaissent les hiérarchies de pouvoir ; en parallèle il y a la hiérarchie des croyances, des idées, des représentations, des abstractions, des idées de la culture. Ce que l’on rencontre aux étages supérieurs de la conscience, c’est l’idéologie d’une société dont l’unique fonction pour Marx est de justifier l’ordre des choses qui se trouve aux étages en dessous. Le droit, l’art, la philosophie ne sont là que pour justifier la domination d’une classe sur une autre et maintenir le système en l’état. Les classes sociales s’organisent selon l’idéologie. Les violences de l’histoire ne sont que l’expression de la lutte des classes autour des moyens de production : la véritable clé d’explication des rapports économiques.

    On est donc ici dans un matérialisme décidé et radical. Changez la base matérielle et on changera l’idéologie qui est bâtie dessus et donc la conscience des hommes qui en est le sous-produit. Conséquemment, la « conscience » des hommes, interprétée ici comme « l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes », n’est jamais que le reflet de la société qui les a formés. Rien de personnel, rien d’introspectif, rien de spirituel, juste une représentation idéologique. Ainsi s’explique la célèbre citation suivante : « L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base réelle... à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminée. Ce n’est pas la conscience des hommes qui déterminent leur être, c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience ». Le matérialisme au XIXème siècle c’était déjà la tentation de voir dans la conscience un sous-produit de la chimie du cerveau, une sorte de sécrétion distillée de perception sensorielle et de métabolisme. Marx entend aller bien plus loin. La « conscience » n’est même pas selon lui une question de physiologie, mais un phénomène social et historique. Les idées qui s’expriment à une époque sont les idées de la classe dominante et elles sont intégrées dans une représentation de soi, la « conscience » de l’individu.

B. Le conscient, un niveau superficiel de l'esprit

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  © Philosophie et spiritualité, 2015, Serge Carfantan,
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