Leçon 152.      La fin de l’Histoire     

    Les annonces et les prophéties apocalyptiques sont aujourd’hui tellement dans l’air du temps qu’elles sont devenues un extraordinaire filon pour Hollywood. On peut penser que dans notre monde d’incertitudes, c’est une manière d’évacuer des angoisses et d’opérer une catharsis collective. Mais ce n’est pas  un phénomène propre à notre époque. Les prophéties apocalyptiques sont aussi vieilles que les religions elles-mêmes. Des générations et des générations de chrétiens ont vécu dans la perspective imminente de l’apocalypse. Et pas seulement à l’approche des chiffres ronds des millénaires. Cela fait des siècles l’on reporte sa date.

    Le fait nouveau, c’est que ce type de discours apparaît aussi à sa manière chez les intellectuels : explosion sociale imminente, déclin irrémédiable ou élan vers le pire,  discours sur la fin de l’Histoire. C’est devenu un thème récurrent. Nous avons eu La fin de l’Histoire ou le dernier homme de Francis Fukuyama, Michel Henry, dans La Barbarie,, La Grande implosion  de Pierre Thuillier. (texte) Sans compter le discours universitaire relayant les thèses sur la fin de l'Histoire selon  Hegel que l’on rencontre par exemple chez Éric Weil dans Philosophie et Réalité,  ou dans les textes d'Alexandre Kojève ou de Bernard  Bourgeois etc. Heidegger parlait de la fin de la métaphysique. Les dernières pages du Principe Responsabilité de Hans Jonas résonnent dans des avertissements qui ont une nette tonalité apocalyptique. La liste serait très longue de tous ceux qui se situent dans une perspective de fin de l’Histoire.

    Cela fait tout de même beaucoup de convergences et on peut légitimement se demander ce que peut bien signifier cette insistance. Sommes-nous parvenu à un moment-clé de notre fameuse Histoire? Que signifie l’expression « la fin de l’histoire »? Faut-il nécessairement l’interpréter à la manière de Hegel qui avait annoncé « la fin de l’art » ? Faut-il en parler comme de l’énoncé d’une crise profonde de la civilisation sur Terre?... prélude d’une profonde mutation ? 

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A. Fin du temps, fin de l’Histoire

    Mais tout d’abord, il faut tirer au clair quelques confusions fréquentes. Revenons sur ce que nous opposions à Hegel dans une leçon précédente.  Nous disions que le concept de fin appliqué au temps est obscur. Que le temps puisse prendre fin  n’a guère de sens. (texte) Ce sont les choses qui prennent fin dans le temps et non le temps lui-même. D’autre part, nous disions aussi que si l’Histoire atteignait un sommet de réalisation, elle devrait nécessairement succomber à sa propre perfection.  L’application du concept de fin à l’Histoire est problématique.

    1) L’Histoire de l’Humanité se déroule dans le Temps. Il importe de ne pas les confondre et de bien comprendre que le concept d’Histoire dépend de la nature du Temps.  Le temps est inséparable de l’espace et de la causalité à l’œuvre dans la matière. Pris ensemble, ils sont la texture de l’univers relatif dont nous faisons partie. La cosmologie tente de préciser le concept de temps de la Nature dans l’approche objective qui est la sienne. Nous avons vu aussi que désormais la science reconnaît à différents niveaux de complexité le caractère cyclique du temps. Nous avons de ce fait une représentation qui reste assez floue, mais

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s disions que ce qui nous semble le plus probable, c’est que l’univers est dans une constante oscillation qui va d’une singularité initiale, vers un déploiement d’espace-temps-causalité, jusqu’à un reploiement qui revient à la singularité et ainsi de suite à l’infini. C’est de cette manière que nous comprenons l’idée grecque selon laquelle la Nature est éternelle. Voyez la théorie stoïcienne de l'éternel retour. Dans la singularité, quand tout l’univers n’est encore qu’à l’état de germe, il n’y a ni temps, ni espace, ni causalité et les lois de la physique classique ne sont pas applicables. Selon Stephen Hawking dans  Une brève Histoire du Temps,  ce sont les lois de la théorie quantique qui seules opèrent. Dans le premier moment de pulsation de l’univers, se déploie l’espace-temps-causalité qui régit le relatif. Le temps entre en scène, l’univers entre en expansion, enfle et déploie ses possibles. On parle alors de big bang. Ce qui semble vraisemblable, c’est qu’à un moment le déploiement atteint un point de saturation à partir duquel la tendance peut s’inverser. S’amorce alors ce qui a été appelé le big crunch par les cosmologues. L’univers entre en contraction et revient vers la singularité. Dans cette résorption finale des effets dans la cause nous pouvons effectivement imaginer un point, une singularité dans laquelle tout revient. Au point de la singularité espace-temps-causalité se résorbe. Le Temps disparaît et l’éternité seule subsiste, auquel cas, on parlera alors de la « fin du temps » de la Nature. Même dans ce cas de figure, le terme de fin est éminemment relatif et n’a aucun sens absolu (texte). La fin n’est que la fin d’un cycle (kalpa) et elle prélude à un nouveau cycle. Nietzsche avait trouvé dans les Veda la formule : « il y a tant d’aurores encore à venir ». Et bien, c’est cela, mais au niveau cosmique. Ni commencement absolu, ni fin absolue, mais pulsation indéfinie de la Substance primordiale (texte) jouant avec elle-même un jeu sans fin, le jeu de la Manifestation. Conformément à la dualité, commencement/fin, vont ensemble et n’ont de sens que dans le relatif. Dans l’Absolu, rien ne commence ni de finit, ce qui est, est et ne prend pas part au Temps, ce qui est, est éternel. Car l’éternité est précisément ce qui ...

    Le temps de la Nature supporte toute chose dans son apparition, son existence dans la Durée et sa disparition. Ainsi en est-il de toutes choses et même du devenir de la petite planète Terre et de ce tout petit bout de temps qu’est l’Histoire humaine. C’est sur une minuscule portion de temps de 2000 ans que les théologiens chrétiens et les philosophes modernes ont décidé de décrire le temps sur un modèle linéaire. Jusqu’à tenter de nous persuader que le seul temps réel était celui de l’Histoire. Le concept d’histoire repose sur une représentation linéaire du temps. Il s’agit de ce qu’on appelle le temps standard servant de cadre à la représentation de l’action et de son implication à large échelle dans la durée humaine. Le temps chronologique est encore ce même temps, exploité par nos horloges, et permettant de situer l’anticipation, la prévision, la planification, etc. Le temps chronologique est une fiction, mais une fiction utile et il reçoit, pour se donner un semblant de solidité, l’appui de la physique classique qui va jusqu’à Newton. Il est aussi appuyé par un concept culturel, celui du calendrier. Un homme n’est homme que par sa formation sociale, ce qui implique un repérage spécifique du temps, tel qu’il est pensée dans une culture donné. Avec ses fêtes, ses anniversaires, ses commémorations etc. Cette représentation linéaire, si nous la conservons, si nous en élevons la droite, comme si elle s’élançait vers un hypothétique infini, nous donne la représentation de ce qui a été appelé le progrès.  (texte) Bien sûr, dans l’Histoire des hommes rien n’est linéaire, la route qui monte est faite de méandres. (texte) Mais on peut, comme les hommes du XIX ème croire qu’elle est nécessairement montante, de sorte que globalement on peut croire qu’elle tend vers un seul but. (texte)

    2) Ce but, ce serait la fin de l’Histoire. L’image est exaltante. L’humanité en marche, vers sa véritable destination, l’humanité qui atteint la terre promise ou on ne sait quelle lieu ou perfection. Mais le problème, c’est alors de parvenir à concilier c...

    a) Si le temps est linéaire, l’expression « fin de l’Histoire » n’a pas de sens, car le temps ne s’arrête pas, surtout sur une période aussi courte que cinq ou six mille ans. Il y a toujours plus haut que le point le plus haut qui est atteint. Pas de fin. C’est comme dans les records sportifs ! Un record c’est fait pour être battu un jour où l’autre !

    Pour nous sortir de cette affaire, nous arrivons alors à l’interprétation morale du progrès donnée par Kant, à savoir que le progrès de l’Histoire est en définitive seulement un concept régulateur, parce qu'il n’est qu’un idéal. Il n’est pas réel. Ce que nous pouvons faire de mieux ici bas, c’est de travailler au progrès du genre humain. C’est entendu. Mais, comme Kant le répète, un idéal, c’est ce vers quoi on tend et que l’on n’atteint jamais, car la cible recule au fur et à mesure qu’on s’en approche. Le progrès de l’humanité est un perfectionnement indéfini et qui ne sera jamais achevé. L'homme est doué de dispositions naturelles, mais qui ne peuvent se développer que dans une culture qui, par l'éducation doit donc le perfectionner. On peut le reporter aux Calendes grecques et repousser indéfiniment la perfection humaine, car l'homme parfait n'est qu'un concept. L’idéal n’a pas d’existence. C’est un concept et seulement un concept. Cependant, travailler à la réalisation d'un règne des fins raisonnables a un sens, car c'est ce qui justifie toute la bonne volonté et les efforts humains, et  c'est même ce qui les rend méritoires. Nous y reviendrons.(texte)

    b) Si le temps linéaire est en définitive une fiction et que le seul temps réel est cyclique, tout ce qui se produit à l’intérieur du temps est aussi en définitive cyclique. Le temps est un cercle dans la moindre comme dans la plus grande de ses parties. Un cercle, cela n’a pas de bout par lequel le prendre, car tout point est un début et une fin. Il ne peut donc pas y avoir de « fin de l’Histoire » au sens où l’humanité parviendrait à une perfection absolue, parce qu’il y aura encore du temps après la « fin » et que le mot fin ne veut strictement rien dire sans un commencement qui le suit. C’est ce que nous voulions dire plus haut : peut être une longue période glorieuse, mais le temps est infatigable et son cours reprendrait. Pas de montagne sans vallée. Pas de vallée sans montagne. Quand nous sommes dans la dualité, nous n’avons pas le droit de rejeter un des membres d’un couple duel. C’est ce qui fait naître une contradiction. Le temps ne s’achève dans aucune fin, sa loi est donc le changement pur, et le changement pour le changement est en définitive justifié pour

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    - La croyance religieuse dans la fin des temps

    + les moyens de destruction prodigieux de la technique

    + une représentation linéaire du temps, cela nous donne:

    = apocalypse nucléaire rayant toute l’humanité de l’existence.

    Voyez La Faim du Tigre de René Barjavel. (C’est un thème obsédant dans toute son œuvre. Cf. Ravages). Dans pareil cas, il sera possible de dire (dans les conversations des grenouilles, des marsouins et des lézards survivants!) qu’il y avait autrefois des hommes, qu’ils ont eu une histoire et que celle-ci a atteint son apogée et a eu une fin… C’est logiquement correct.

      Il doit y avoir un mot de la fin pour tous, qui est la mort et c’est par ce mot de la fin que le concept de fin de l’Histoire se justifie. C’est l’interprétation de la mort qui décide en définitive du sens de la fin de l’Histoire. Prise en elle-même, comme événement, la mort paraît absurde. Ce mot de la fin ne prend lui-même son sens que si cette mort est pour l’humanité un passage dans un arrière-monde, qui, dans l’au-delà, sera le vrai monde. Et c’est là que nous retrouvons tout le sens de la religion commune. Si la vie humaine ici-bas est une épreuve, c’est que cette vie est fausse et que la vraie vie est ailleurs. Nul n’a cependant le droit de l’abréger pour aller plus vite au but en mettant fin à sa vie, car c’est précisément le compte d’expérience et de souffrance qui sera demandé là-haut dans le jugement. Car le dieu de la religion est le souverain juge. C’est tout cela qu’il faut donc mettre en forme dans des mythes. Et ce sont aussi ces mythes religieux qui parlent d’un dieu en colère, du châtiment qui va tomber sur l’humanité dans des tonnerres de feu, dans le gonflement soudain des océans, les tremblements de la Terre et le souffle rauque des volcans. Bref, tout ce qu’on entend chez les prophètes de malheur qui tiennent une harangue sur la « fin des temps ».

B. L'achèvement ou la fin de l'Histoire politique

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     © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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