Leçon 122.    Discussion et polémique    

    Dans la confusion de prise de parole qui caractérise notre époque, nous sommes très fiers de pouvoir tout soumettre à discussion. Nous sommes une époque postmoderne, satisfaite de sa liberté de pensée et nous croyons qu'elle consiste à pouvoir « discuter » de tout. Il faut « s’exprimer ». Même si on n’a rien à dire et si l'on ne connaît rien à ce dont il est question. L’important, c’est de discuter. Nous sommes à l’ère des débats où on parle de tout et de rien, parfois avec la nette impression que personne n’écoute vraiment. Mais on peut discuter et c’est ce qui compte. Cela s'appelle la liberté d’expression.

    Il est même sous-entendu communément que l’on peut tout trancher en tapant du poing sur la table pour dire haut et fort : « Il a tort » !  Ou bien « Il a raison » !  L’avortement ? On peut trancher en raison/tort ! Le clonage ? raison/tort ! L’existence de Dieu ? raison/tort ! 7+3=10 ? raison/tort ! Évolution des espèces ? raison/tort ! La liberté selon Spinoza ou Descartes ? raison/tort etc. Le résultat invariable, c’est que plus on discute et plus on se dispute, ce qui met chacun sur la défensive et ne clarifie rien du tout.

    Peut-on trancher toutes les interrogations dans la dualité raison/tort ? Sous quelle conditions ? Quelles sont les questions qui offrent une prise à la discussion ?  N’est-ce pas sottise que de croire que l’on fait avancer la réflexion en procédant de cette manière? N’est-il pas nécessaire, pour mettre fin à des polémiques interminables, de se confronter directement aux faits par l’observation ? Dans la polémique, on a vite le sentiment de tourner en rond et on sort alors des débats avec l’esprit encore plus confus qu’auparavant. Sans compter qu'elle ouvre la porte à ...

    La question est donc : Faut-il discuter de tout ? Qu’est-ce qu’un questionnement sérieux ? Comment éviter des discussions futiles et superficielles ? Faut-il maintenir le paradigme raison/tort? Est-il possible de questionner, sans perdre le contact direct avec ce qui est ?  

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A. A tort et à raison

    Une remarque pour commencer : le registre de vocabulaire dans lequel les termes tort/raison sont employés, c’est avant toute celui du droit. C’est vers la justice que l’on se tourne pour demander une réparation des torts que l’on a pu subir. Hobbes dit même que si les hommes ont accepté de renoncer à leur liberté en constituant l’État, c’était pour éviter les torts qu’ils pouvaient se causer dans l’état de nature. On ne raisonne en termes de tort/raison, que lorsque, qu'implicitement, la faute n’est pas loin. Il y a dans ce registre raison/tort un parti-pris, une mise en cause, une accusation, bref : un  jugement et un jugement porté sur quelqu’un.  Nous devons réserver un accueil très circonspect à cette manière très humaine de raisonner qui consiste à chercher constamment des torts et à vouloir par-dessus tout avoir raison.  Dire d’un énoncé qu’il est faux/vrai est bien plus neutre. Les prunes sont encore sur la table de la cuisine, ou bien elles n’y sont plus. C’est une question de fait et d’observation ; pas de tort ou de raison. Si par contre je demande à B : « C’est toi qui a mangé les prunes ? », qu’il nie, qu’il n’aurait pas dû y toucher, mais était le seul à pouvoir le faire ; je me dirai probablement que B est une personne entêtée qui ne veut pas reconnaître ses torts.(texte)

    1) Vous connaissez probablement le texte de Raymond Devos :

 A tort et à raison

 On ne sait jamais qui a raison ou qui a tort.
C'est difficile de juger.
Moi, j'ai longtemps donné raison à tout le monde.
Jusqu'au jour où je me suis aperçu
que la plupart des gens à qui je donnais raison avaient tort !
Donc, j'avais raison !
Par conséquent, j'avais tort !
Tort de donner raison à des gens
qui avaient le tort de croire qu'ils avaient raison.
C'est-à-dire que moi qui n'avait pas tort,
je n'avais aucune raison de ne pas donner tort
à des gens qui prétendaient avoir raison, alors qu'ils avaient tort !
J'ai raison, non? Puisqu'ils avaient tort !
Et sans raison, encore ! Là, j'insiste, parce que ...
moi aussi, il arrive que j'aie tort.
Mais quand j'ai tort, j'ai mes raisons, que je ne donne pas.
Ce serait reconnaître mes torts !!!
J

 

      C’est un texte virtuose, vertigineux et confondant, un texte qui joue avec une habileté diabolique sur le double sens des mots et le double niveau de l’affirmation d’un énoncé et de celui du méta-langage sur le sens du même énoncé. Il contient des éléments importants que nous allons relever.

    Le début commence par un présupposé : il faudrait partir du principe que la vérité réside à demeure dans la parole des uns, le clan de ceux qui ont « raison » A, et qu’elle doit être ôtée de la bouche des autres, le clan de ceux qui ont « tort », B. Si l'on admet ce présupposé, il faut chercher dans quel clan ranger ce que disent C ou D et affirmer haut et fort qu’ils ont tort ou qu’ils ont raison. Le critère de la vérité serait un consensus autour d’une opinion et si recherche de la vérité il y a, elle ne consiste qu’à choisir son camp. La vérité est affaire de débat pour/contre. En politique, c’est facile, cela donne les débats pour/contre l’euthanasie, la peine de mort, les 35 heures, etc. D’où l’extension indéfinie de ce mode de pensée : le clan du oui/le clan du non, patron/syndicats, droite/gauche etc. Il est vrai que sur le terrain des choix que nous devons faire dans l’incertitude, il faut bien prendre un parti, ne pas prendre parti, c’est déjà prendre parti, alors autant que les positions soient claires et que l’on dise franchement si on est pour ou contre une décision.

    ---------------trancher toutes les questions de cette manière, il y a tout de même un fossé à ne pas franchir. Il y a en nous un brave type qui a cru à un moment, parce qu’on n’a cessé de lui répéter, qu’il y avait des gens qui ont raison et d’autres qui ont tort. Et on a laissé faire. Nous avons été assez crédule pour admettre que nous devions nous affirmer (!) de cette manière et que c’était cela notre liberté de pensée, nous ranger du côté de A ou B ! Mais nous nous sommes rendu compte que quelque chose clochait dans cette manière de penser. Nous avons à un moment compris que « l’on ne sait jamais qui a raison et qui a tort » et « qu’il est difficile de juger ». Je ne peux pas donner raison à tout le monde, parce que le seul fait de vouloir donner raison implique aussi que je donne tort. C’est la contrainte de la dualité dans laquelle je me suis placé par avance, et qui m’a été imposée et que j’ai acceptée. En fait, la dualité se situe dans la structure même du mental. Penser dans la dualité tort/raison, c’est seulement prolonger une tendance qui est dans la nature de l’esprit. L’opinion fonctionne dans la dualité. On nous a répété qu’il était important d’exprimer notre opinion et en toute bonne foi, nous avons cru que pour cela, il suffisait d’appliquer le paradigme raison/tort à toutes les questions. Il suffit d’observer cela autour de nous chez les gens les plus simples. Si on demande : et vous, qu’est-ce que vous en pensez ? Et bien la plupart des gens dégainent les affirmations : je suis pour/contre !

    2) Mais la question qu'est ce que vous en pensez? est bien plus profonde, elle demande : Qu’est-ce que vous comprenez sur ce sujet ? Comment voyez-vous cette question complexe ? Quelles raisons s’imposent à vous que nous pourrions partager ensemble ? Si vous dites d’emblée « je suis pour/contre », vous simplifiez à la va-vite ce qui est complexe. Passe encore pour une réponse oui/non dans un sondage de magazine à la mode, mais pour ce qui est des vraies questions de la vie, c’est différent. La vie est complexe, les situations de la vie sont complexes et à une question complexe, on doit donner une réponse complexe, donc englobante, nuancée et réfléchie. Il ne s’agit pas de tailler à la hache en pour/contre. Si nous pouvons échanger vraiment, c’est exactement sur cette base, en reconnaissant d’abord la complexité. Si nous pouvons partager des points de vue différents, c’est parce que les choses sont complexes et que justement, il est important de les examiner sous plusieurs angles. Le mode de pensée en raison/tort nous porte à des jugements sommaires, manichéens, simplistes et stupides. Ce qui fait des ravages dans tous les domaines, car dès l’instant où nous y sommes installés, nous avons érigé une séparation qui invite le conflit en le justifiant.  Quand la dualité est entrée en scène de cette manière, nous ne pouvons pas discuter, nous pouvons que nous disputer.

    Dans le Dictionnaire Philosophique, Voltaire cite ces vers de Rulhières :

 Plus on a disputé, moins on s’est éclairci.
On ne redresse point l’esprit faux ni l’œil louche.
Ce mot j’ai tort, ce mot nous déchire la bouche.
Nos cris et nos efforts ne frappent que le vent,
Chacun dans son avis demeure comme avant.
C’est mêler seulement aux opinions vaines
Le tumulte insensé des passions humaines.
Le vrai peut quelquefois n’être point de saison;
Et c’est un très grand tort que d’avoir trop raison.

…Cherchons la vérité, mais d’un commun accord:
Qui discute a raison, et qui dispute a tort
.

     Il faudrait apprendre aux générations nouvelles à rejeter par avance ce piège de la dispute en dépassant la dualité. Il faudrait entamer une vraie réforme de la pensée qui partirait de la prise de conscience de l’unité. Nous ne pouvons discuter sainement que sur la base de la reconnaissance de l’unité. Les disputes, quels que soient les domaines dans lesquels elles apparaissent, ont toujours un caractère infantile et ne sont jamais intelligentes. Dans la dispute se produit un dévoiement, on se sert de la logique comme d'une arme destinée à réfuter, en mettant la raison de son côté, celui qui a seulement besoin de formuler une opinion différente. Une raison qui ricane, dispute et se moque, c’est un revolver pointé vers le cerveau d’un adversaire, prêt à faire sauter ses centres de raisonnement. Aucune question n’est vaine pour autant qu’on se la pose vraiment. Celui qui ne trouve pas ses mots, mais demeure sincère, ne mérite pas le mépris hautain de celui qui sait « avoir raison ». Rien n’est plus propice à une rencontre que l’aveu  "je ne sais pas". Ce n’est que lorsque nous sommes à bout d’argument que nous savons écouter. Quand nous ne cherchons plus à avoir raison à tout prix. Quand nous ne cherchons plus à sécuriser notre vérité, à la protéger de toute ingérence, à blinder nos certitudes contre tous les doutes. Quand la certitude devient arrogante, on cesse de l’écouter et elle ne provoque que la méfiance. La clarté véritable ne menace personne, car la vérité n’appartient à personne. C’est une grave illusion de vouloir faire des clans et d’imaginer que l’un ou l’autre a un titre de propriété de la vérité. Vouloir mettre sur la vérité une étiquette est un contresens. La vérité est universelle ou n’est pas la vérité et si elle est universelle, n’est la propriété de personne. En mettant constamment l’accent sur les torts/raisons on en fait précisément une affaire de personne et nous en venons à ne penser qu'aligné sur l'argument d'autorité. Celui qui veut avoir raison par-dessus tout, ne fait-il pas de la vérité une affaire d’amour-propre ? N’est-ce pas l’ego qui se met en valeur dans la dénonciation des torts et l’affirmation hautaine d’avoir raison ?  « Moi je pense que. Quiconque est avec moi a raison et les autres, ils ont tort ».

B. Le jugement et l’éthique de la discussion

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      © Philosophie et spiritualité, 2005, Serge Carfantan.
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