Leçon 120.     L’action juste     

    Agir sous le coup d’une impulsion irréfléchie semble la marque de l’inconscience. On ne voit pas comment nous pourrions agir de manière juste, sans avoir auparavant délibéré quant à la conduite à tenir, sans avoir décidé en connaissance de cause et en faisant attention aux conséquences de notre action. Agir de manière correcte, c’est agir conformément à une juste réflexion, à la suite d’une délibération correcte, dont l’action est le résultat concret. La pensée doit précéder l’action. Il nous semble que les comportements irresponsables et destructeurs procèdent d’une impulsivité irréfléchie qui ne mesure pas la portée de l’action, ses causes et ses effets. Dans la mesure où la pensée possède une maîtrise sur le champ de l’action, c’est à elle d’en fonder la rectitude. Faire confiance à une simple impulsion, c’est s’en remettre à l’arbitraire. C’est n’avoir aucune cohérence entre ce que l’on pense et ce que l’on se doit de faire. Il conviendrait d’agir conformément à une représentation la plus éclairée possible et non pas de se contenter de ré-agir.
    Pourtant, cette manière de voir reste largement théorique et très limitée. Elle situe l’action dans une planification, sans tenir compte de l’urgence d’une réponse immédiate à chaque circonstance de la vie. De plus, il n’y a pas de division. Séparer délibération et volonté n’est possible que dans l’analyse. Pas dans les faits. Ce genre de représentation ne recoupe pas le jeu de l’action. Nous sommes bien souvent amenés à agir de manière immédiate, dans une réponse juste, qui court-circuite l’itinéraire de la pensée réflexive. Quand le danger et l’urgence sont là, l’action juste mobilise le sujet, qui ne peut pas camper dans sa base arrière dans les conciliabules de la prudence. Répondre intelligemment, c’est parer au risque, suivre l’élan de la compassion, sans se livrer à de savants calculs sur ce qu’il est bon de faire et pourquoi. L’acte juste est alors celui dans lequel en un sens « je perds la tête », pour parer au danger, sauver une vie, redresser une situation. Il est une inspiration heureuse qui n’a pas été précédée de la pensée. Délibérer indéfiniment, c’est tergiverser, ce qui veut dire se couper de la situation d’expérience et ne pas y répondre. Toutes les intuitions ne sont pas folles. Il en est d’heureuses et de salvatrices. En un sens l’action juste est une inspiration qui me conduit à faire exactement ce qu’il convenait de faire et au bon moment.
    Mais alors, comment distinguer ... produit d’une réflexion ? Comment faire la part de l’étourdissement ahuri d’une fuite en avant, d’une inspiration juste ? Et quelle est donc la place de la pensée dans l’action ?

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A. De la rationalité à l’écologie de l’action

    De quel point de vue peut-on dire que la justesse de l’action dépend d’une délibération rationnelle ? Il semble que la clé du problème tient à la prise en compte de l’espace et du temps, au-delà de la situation d’expérience de l’action elle-même. J’ai besoin de mesurer l’action quand je planifie dans une durée qui s’étire vers l’avenir ; quand je tiens à m’assurer que les répercussions de l’action ne seront pas dommageables, à partir de l’épicentre de mon initiative actuelle. Et partout où s’effectue une mesure, il est évident que la pensée a toute sa place, car le mental est fait pour cela, mesurer. (texte)

    1) Ce que l’on appelle communément un comportement rationnel se caractérise par la cohérence entre les moyens utilisés et les objectifs poursuivis, les fins. Cette relation cohérente entre les moyens et les fins définit le concept d’une action logique. La rationalité subjective de l’action est perçue par l’acteur comme le raisonnement logique qui rend consciemment raison de son comportement correct. La rationalité objective de l’action est cette même cohérence, mais analysable du point de vue d’observateurs extérieurs capables de s’entendre sur le caractère effectif de cette cohérence. Quand nous observons que les moyens vont à l’encontre de la fin poursuivie, nous disons que l’action est illogique, irrationnelle. Si vous êtes à Bordeaux, que vous annoncez partir pour Rennes, et que vous prenez la route en direction de Bayonne, l’action est irrationnelle, puisque c’est dans la direction opposée à l’objectif que vous vous étiez fixé. On se demande alors quelle est donc l’étrange logique qui vous conduit dans le sens opposé et vous êtes vous-même obligé de vous poser la question. Ainsi, un comportement rationnel suppose une cohérence entre les intentions subjectives clairement affichées et les moyens objectifs employés.
    Cependant, où les choses se compliquent, c’est que le lien entre la fin et les moyens peut très bien être qualifié de non-rationnel ou de non-logique, sans pour autant être irrationnel ou illogique. Comme Freud l’a très bien vu, le moi conscient peut revêtir ses actes de rationalisations préconscientes, et donner un vernis de logique à ses actions pour justifier une conduite qui, d’un point de vue extérieur, semblera irrationnelle. Dans ce cas, l’acte conserve une certaine logique, mais qui fait intervenir des motivations inconscientes, que justement l’ego n’est pas à même de reconnaître, ce qui crée une complexité redoutable. Si les motivations inconscientes sont plus fortes que les motivations conscientes, au point que le sujet doivent ...
    Si on met pour l’instant de côté ce problème, il faut observer que l’action rationnelle ainsi définie n’a précisément de contenu que formel. Aucune précision n’est apportée quant à la valeur de la fin poursuivie. La fin, cela peut désigner n’importe quel but : éliminer les « nuisibles » pour augmenter le profit (comprenez comme vous le voulez en agriculture ou au niveau social !), élaborer un moyen de torture chimique efficace, trouver un moyen pour permettre à des populations isolées du désert de mieux survivre, faire de l’argent en bourse, chercher des remèdes contre une maladie grave, doter une communauté de moyens pour préserver sa sécurité, assurer le bon fonctionnement d’une institution, chercher les moyens d’établir la paix dans le monde etc. Le but de l’action peut être économique, utilitaire au sens large, purement égoïste, purement désintéressé, de caractère privé, ou de portée sociale, au service d’une communauté, d’une tribu, d’une nation, d’un peuple, d’un État, de l’Humanité etc. Les expérimentations des médecins nazis dans les camps de concentration étaient « rationnelles », selon le critère précédent, il suffit de concéder une fin, par exemple, « produire un poison, comme l’anthrax, très puissant sur un champ de bataille », et de lier à cette fin, un moyen, la nécessité de « faire des tests sur des cobayes humains ». Cette fin est liée à une justification idéologique de la violence. Quand Gandhi lutte pour l’indépendance de l’Inde, il pose une fin qui enveloppe un moyen, la désobéissance civile à l’égard des lois de ségrégation ménageant des avantages à l’occupant. La non-violence est une stratégie cohérente d’action. La condition élémentaire d’une action rationnelle est l'existence d'un lien entre la fin et moyens, quels qu'ils soient, pourvu que ce lien soit perçu comme tel par l'acteur (dans sa subjectivité) et par autrui (du point de vue de l’intersubjectivité).
    On voit bien que nous ne pouvons pas en rester à ce type d’analyse de la rationalité de l’action. Le tort ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
    Cependant, il faut le remarquer, c’est important, que dans notre conscience collective actuelle, l’interprétation donnée à l’objectif de l’action est très souvent réduite et ramenée à un calcul dans l’unique souci du profit. C’est très caractéristique de la mentalité postmoderne. Il suffit d’ouvrir une page d’un journal pour voir se déployer ce type de logique : objectifs économiques, croissance, enrichissement, réduction des coûts, augmentation des marges, calcul de rentabilité. La conséquence en est que seuls ces objectifs, ces choix et les moyens correspondants sont décrétés comme « rationnels », tout autre objectif, tout autre choix, étant dès lors stigmatisés comme « non rationnel », voire carrément « irrationnel ». Ce qui réduit singulièrement le sens de la rationalité à un utilitarisme économique. C’est une simplification abusive dont les conséquences sont dramatiques. En réalité, le choix rationnel est une catégorie complexe, dont la rationalité économique n'est qu’un des éléments et non pas le seul. Nous savons, par exemple, que la rationalisation du travail n’a pas conduit à une restauration de sa valeur, mais que c’est exactement le contraire qui s’est produit, sous la forme du travail à la chaîne. On peut craindre de la même manière les effets pervers d’une rationalisation de l’éducation, d’une rationalisation de l’État, d’une rationalisation de la recherche scientifique, une rationalisation de la manipulation du vivant, une rationalisation de la santé, une rationalisation de la maîtrise de la Nature etc.
    2) D’autre part, cette représentation de la rationalisation de l’action implique une conception très particulière de la causalité opérante dans la Nature. Le schéma dans lequel nous fonctionnons d’ordinaire est celui de la causalité linéaire. J’agis en étant cause et produit un phénomène à titre d’effet. Je m’attends, en toute crédulité, à ce que ce schéma soit exactement décalqué sur la relation entre mon intention, fixée dans un but, et la visée d’un résultat. J’agis pour un résultat, en agençant les moyens permettant d’atteindre une fin. C’est sur ce schéma que ce greffe le mythe du progrès, l’incitation furieuse au travail et les sacrifices en vue du but final. C’est avec ce modèle que fonctionnent les idéologies. Il donne en effet l’illusion d’une maîtrise de la causalité, parce qu’il prétend l’aligner sur la finalité de la motivation consciente. Il laisse croire que le processus de l’action reste entièrement sous contrôle.
    Le problème, c’est que ce schéma linéaire est très simpliste, car en réalité, ce qui a lieu, c’est l’enveloppement global de toute action dans une causalité circulaire. Il existe une écologie de l’action qui fait partie de l’écologie de la Vie ; et, du point de vue de l’écologie de l’action, la perspective est complètement différente. Ce point a été particulièrement bien élucidé par Edgar Morin dans La Méthode II. (texte)
    Dès l’instant où une action est initiée dans la Nature, elle échappe à l’acteur et entre dans des boucles d’interaction et de rétroaction qui n’étaient pas prévues par l’acteur. Ainsi « les actions politiques, aléatoires par nature, entrent rapidement dans le jeu d’inter-rétroactions écologiques qui les dirige dans un sens imprévu, amortit le plus grandiose effort en un accident négligeable, transforme une petite boulette de neige en avalanche, déclenche un contre-processus qui inverse le sens de l’histoire. Autrement dit, l’action entre des processus qui échappent à la volonté, voire l’entendement et la conscience de l’acteur ».
    La perspective de décision logique qui préside à la rationalité première et linéaire de l’action, cède toujours la place à des processus écologiques. Nous en avons des exemples multiples dans la vie quotidienne. Le plus caricatural est celui de l’amplification d’une parole sous la forme de rumeur. La parole publique peut être comme un cri lancé dans une vallée, produisant un écho qui au final revient étrangement déformé. Entre l’intention première, l’action qui a suivie et l’enveloppement écologique de l’action, le cours est déroutant. « Un fossé s’ouvre dès les premières secondes entre l’acteur et l’action, et il va s’élargir de lui-même, à moins que l’action puisse être sans cesse suivie, rattrapée, corrigée, mais cela dans une course éperdue où l’action ira se perdre dans le fouillis des inter-rétroaction de l’Umwelt social et naturel. L’action volontaire échappe presque aussitôt à la volonté ; elle s’enfuit, commence à copuler avec d’autres actions par ... ».
    Insondable est le cours de l’action dit très nettement la Bhagavad Gita. Sa compréhension dépasse les possibilités de l’entendement humain. Penser que nous puissions avoir une maîtrise totale du cours des choses est une vue de l’esprit. Une illusion née de la projection du temps psychologique. Il n’y a pas de cours des choses au sens linéaire du terme. Cela ne veut pas dire que toute action soit chaotique dans la Nature, mais que toute action doit être pensée comme un processus qui boucle au-delà de la volonté de l’acteur, dans un processus global plus grand que lui. Il en résulte ce qu’Edgar Morin appelle le premier principe de l’écologie de l’action : «Le niveau d’efficacité optimale d’une action se situe au début de son développement…Très tôt, nos actions sont emportées dans la dérive, c’est-à-dire dans un jeu d’inter-rétroactions qui les arrachent à leur source organisatrice et à leur sens finalisateur, pour les entraîner dans des processus et des directions autres, voire contraires. Nous pouvons dès lors dégager le deuxième principe d’écologie de l’action, qui est un principe d’incertitude : les ultimes conséquences d’un acte donné son non prédictibles ».
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B. Le sens du juste

   

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     © Philosophie et spiritualité, 2005, Serge Carfantan.
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