Leçon 29.  Le monde des opinions       english flag     pdf téléchargement     Téléchargement du dossier de la teçon

    Il est de bon conseil de dire à celui qui avance sur le chemin de la vie : « tu dois avoir tes propres opinions ». C'est un préjugé ordinaire. Il est de toute manière entendu que nous devons avoir une opinion sur à peu près tout. Cela permet de pouvoir discuter de tout et de rien, de donner son avis, de se prononcer, de montrer que l’on s’intéresse à toutes sortes de choses et que l’on a son mot à dire. L’opinion a une valeur: elle permet de s’exprimer !

    Seulement d’un autre côté, s’en tenir à des opinions ne suffit pas. Que valent les opinions sur des sujets techniques où on est incompétent ? S’agit-il d’avoir une opinion pour être capable de parler pour ne rien dire ? Il ne vaudrait pas mieux se taire?  Une opinion, cela reste une vague idée sur quelque chose, ce n’est pas encore une conviction fondée. Dire que l’on n’a pas d’opinion serait peut-être parfois plus modeste, plus juste, que de prétendre en avoir sur tout. D’autre part, il y a peut-être des domaines où l’opinion a une valeur et d’autres où elle n’a pas sa place.

    On ne peut pas mettre toutes les opinions sur le même plan. Toutes les opinions se valent-elles ?

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A. Avoir des opinions, répondre de ses convictions

    1) Commençons par apporter quelques précisions. Il importe d’abord de savoir ce qu’est l’opinion. Mais qu’est-ce qu’une opinion ? On dit opiner de la tête pour marquer son accord. Une opinion, c’est un avis sur lequel nous sommes d’accord. Nous disons « moi je pense que ». L’opinion suppose que je me prononce sur le terrain de la vérité en formulant un jugement.  C’est aussi cet avis que nous reconnaissons à titre de désaccord dans l’avis de quelqu’un d’autre. « Je ne suis pas d’accord avec ses opinions». Quand nous disons « avoir une opinion », nous sentons immédiatement nos limites. Nous ne sommes pas très assurés des fondements, des raisons pour lesquelles nous tenons à telle ou telle idée. « Avoir une opinion, c’est affirmer de façon sommaire, la validité d’une conscience subjective limitée dans son contenu de vérité ». Nous sentons bien qu’un autre pourrait aussi bien avoir une opinion différente, toute aussi valide. Mieux, en disant « moi je pense que », que mettons-nous en valeur ? Est-ce l’idée que nous avançons, ou bien est-ce nous-mêmes que nous cherchons à faire valoir ? L’opinion participe du besoin de se faire valoir autant que du besoin de dire quelque chose et de donner un avis. (texte) (exercice 4d)

    ---------------a) le plus souvent, dans l’opinion, nous avons conscience du caractère seulement probable, hypothétique de nos affirmations : « Lorsque quelqu’un dit qu’à son avis, le nouveau bâtiment de la faculté a sept étages, cela peut vouloir dire qu’il l’a appris cela d’un tiers, mais qu’il ne le sait pas exactement». L’opinion trouve son usage correct sur le terrain privilégié de la connaissance par ouï-dire, là où l'incertitude demeure. (texte) Cf. Hannah Arendt. Elle relève de la croyance. "J’ai entendu dire que", alors je bâtis à partir de ce que j’ai entendu des opinions. Si nous faisons le tour de ce que nous savons par ouï-dire, ce que nous savons sans en avoir l’expérience directe, sans en avoir les raisons précises, nous ferons le compte exact de nos opinions. Il n’y a jamais d’exactitude dans l’opinion. elle n’est pas de l’ordre d’une constatation ni d’une expérience vécue. Elle est encore moins le résultat d’un raisonnement fondé. C'est tout juste si elle permet de se ranger dans le consensus commun. (texte)

    b) Mais ce n’est pas ainsi que fonctionnent les opinions racistes, les opinions brutales qui sont des jugements à l’emporte-pièce, sans nuance ni justification. «Le  sens est tout différent lorsque quelqu’un déclare qu’il est d’avis quant à lui que les juifs sont une race de parasites ». C’est là une manière d’affirmer qui se rencontre dans les blagues racistes, les brèves de comptoir. Dans ce cas, il n’y a plus de restriction au sein du jugement, plus de perception de son caractère purement hypothétique. Le poids qui est mis dans un tel jugement est fondé sur un faire-valoir brutal, c’est le « moi, je » qui se pose face à un autre en cherchant à se singulariser par la provocation. C’est une affirmation de l’ego qui par là prétend « avoir le courage de ses opinions, le courage de dire des choses déplaisantes ». Dans les termes d’Adorno : « Lorsqu’un individu proclame  comme sienne une opinion aussi rapide, sans pertinence, que n’étaye aucune expérience, ni aucune réflexion, il lui confère …une autorité qui est celle de la profession de foi ». Mais ce qui est cynique, c’est justement que ce faire-valoir entre dans une complaisance malsaine avec l’autre en sollicitant de sa part une adhésion raciste identique. Quand nous ne pouvons pas étayer un jugement, nous avons tendance à le présenter sous la caution d’un argument d’autorité. « Moi je pense que ». Pourquoi ? C’est comme çà ! Ce sont mes opinions à moi ».  Si on ne pouvait pas mettre le poids de son ego, on n’aurait rien à dire. Nous sentons bien la faiblesse de notre position et c’est pour cela que nous nous mettons sur la balance pour peser sur autrui.

    Inversement, remarque Adorno, quand nous sommes en présence d’une idée qui nous dérange, que nous ne savons pas réfuter, quel est notre dernier recours ? Nous disons que « ce n’est qu’une simple opinion… comme une autre ». nous relativisons exprès, pour ne pas être effleuré par une vérité qui nous obligerait à une remise en cause. L’opinion, c’est le domaine de refuge pour le moindre effort, pour la paresse de la pensée. Elle offre des idées toutes faites qui permettent de répondre à toutes les questions sans prendre la peine de réfléchir à quoi que ce soit, sans se poser de questions. Elle donne aussi une petite satisfaction égocentrique, celle de faire partie de ceux qui pensent ceci ou cela, « de ceux qui savent ». Elle permet de se ranger dans un camp pour qui la cause est entendue. L’opinion a ses adeptes, car elle fonctionne collectivement. (texte). Pas d’opinion sans conscience collective. C’est la voix du On, la voix qui dit ce que On pense, ce sont ces idées toutes faites qui circulent et qui donnent le sentiment de faire partie de ceux qui « sont au courant ». L’opinion est « branchée », elle est branchée sur la conscience collective. 

    ... qui doit être dépassé, celui de la connaissance par ouï-dire. Son domaine de justification, c’est seulement celui de la probabilité. Là où nous n’avons pas de connaissance de première main, là où nous n’avons pas de raisons solides, là où nous manquons de justification suffisante, s’étend le domaine de l’opinion. Ce dont nous devons avoir une claire conscience, c’est d’être dans un ordre d’affirmation qui reste purement hypothétique. Aussi pouvons nous être capables de prendre conscience de ce que représentent notre pensée quand elle se réduit à des opinions. Une fois que nous en avons conscience, nous devrions pouvoir : a) mettre entre parenthèses nos jugements, b) et avouer aussi notre ignorance. Prenons des exemples :

    1. « je pense que le nouveau bâtiment fait sept étages », mais je n’en suis pas sûr, en fait je n’en sais rien ». Donc, « je préfère ne pas me prononcer sur cette question ».

    2. « Je pense que l’ange gardien existe ». « C’est juste mon opinion, mais j’avoue que je serais bien en peine de donner une preuve quelconque ». « J’y crois et c’est tout ».

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Vos  commentaires

Questions:

1. Dans quel domaine l'opinion a-t-elle sa justification?

2. Qu'est ce que mettre entre parenthèses une opinion?

3. Le conflit tire-t-il son origine dans une divergence d'opinion?

4. Faut-il croire ceux qui disent que toute vérité est une opinion déguisée?

5. Un sondage d'opinion a-t-il une réel valeur sur le plan de la vérité? Que révèle-t-il?

6. Faut-il accepter l'idée selon laquelle l'homme n'est pas maître de ses opinions?

7. La lucidité consiste-t-elle à se débarrasser de ses opinions où à être conscient de leurs limites?

     © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
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