Leçon 53.   Violence et nature humaine      

    Il y a de la violence dans l’homme et c’est elle que l'on retrouve dans le fonctionnement des institutions politiques et l’affrontement des pouvoirs sociaux. C’est une illusion de croire que l’on pourra éliminer la violence seulement en changeant le régime politique ou en changeant le système social. On peut "changer le système", mais tant que l’homme reste le même, la corruption et la violence demeurent. C’est comme si l’on changeait de chemise pour passer d’une couleur à une autre. Cela ne change rien en réalité.

    Est-il possible de s’attaquer plus profondément au problème de la violence en la résolvant à sa source en chacun de nous? Peut-on déraciner la violence du cœur de l’homme ou bien est-elle indéracinable, parce que l’homme est violent par nature ? Ce n’est évidemment pas la même chose de dire que l’homme porte en lui – pour des raisons qu’il faut éclaircir – des germes de violence et de dire qu’il est mauvais par nature.

    En quel sens peut-on dire que l’homme est par nature violent ? Faut-il nécessairement invoquer l'inconscient pour expliquer la violence? Ou bien faut-il donner de la violence une explication avant tout biologique? La violence n'est-elle pas avant tout un comportement liée à des motivations avant tout psychologiques ? Et de quel pouvoir conscient disposons-nous pour la résoudre?

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A. Violence, frustration et pulsions

    Certes, la réponse à cette question suppose que l’on s’oriente d'abord vers ce que peuvent nous expliquer la biologie et la psychologie. Or il est tout à fait intéressant de noter que le problème de la violence reçoit par exemple chez Freud une double interprétation qui ramène à l'ambiguïté que nous venons de signaler. (texte)

    1) Dans la première topique de Freud, la violence est expliquée à partir de la théorie du refoulement. Si les conflits psychiques sont liés à l’affrontement entre la volonté consciente et les tendances inconscientes, le fait de refouler un désir dans l’inconscient créé de la répression. Or la ré-pression du désir n’est pas entièrement résolue par son ex-pression dans le rêve. Nous savons que les réactions émotionnelles de l’état de veille ex-priment souvent de manière violente ce qui est réprimé, mais d’une manière si inconsciente que cela ne suffit pas à déloger la racine de la frustration. Il y a une relation intime entre la violence et la frustration. L’explosion émotionnelle de la violence manifeste brutalement la frustration., c’est la pression qui se défoule alors, mais d’une manière telle, qu’alors le sujet tend à agresser celui qu’il considère en être la cause. Dès qu’il y a une agressivité, il y a violence. Nous vivons dans une société qui encourage largement toutes les formes de défoulement. Cependant, la violence n’est pas plus légitimée du seul fait qu’elle est une forme de défoulement, car celui qui en face la subit ne peut la vivre que comme une violence qui lui est faite. Pourtant, dans ce type d’interprétation de la violence, une ouverture reste possible, car logée dans le cœur de l’homme comme frustration, elle peut aussi en être délogée, à condition que soient mis à jour les traumatismes dont ...

    2) Or, Freud vers la fin de sa vie, dans ce qu'il est convenu d'appeler la seconde topique, radicalise son interprétation de la violence. Au lieu de raisonner à partir de la théorie du refoulement, il imagine un affrontement entre deux pulsions fondamentales, la pulsion de vie Éros, et la pulsion de mort, Thanatos. (texte) La pulsion de vie tend à la conservation de soi, elle oriente la libido, et promeut la sexualité. La pulsion de mort elle, tend vers la destruction, ou à ramener vers l’inerte ce qui est vivant. « Le but de l’Éros est d’établir de toujours plus grandes unités, donc de conserver : c’est la liaison. Le but de l’autre pulsion, c’est au contraire de briser les rapports, donc de détruire les choses. Il nous est permis de penser de la pulsion de destruction que son but final est de ramener ce qui vit à l’état inorganique et c’est pourquoi nous l’appelons aussi pulsion de mort ». La pulsion de mort n'est pas le produit d'un refoulement, elle ne saurait être délogée. Le point de vue de Freud devient pessimiste. La vie psychique de l'homme n'est qu'une oscillation perpétuelle entre ces deux pulsions et toutes les conduites humaines comportent cette ambiguïté. Le sadisme par exemple contient à la fois la pulsion de vie (recherche du plaisir) et la pulsion du mort (volonté de négation, de destruction). Le masochisme de même, est à la fois recherche du plaisir et volonté de destruction. Si on généralise en disant que tous les modes de comportement humains sont réductibles à ce modèle, on doit alors dire que la violence dans l’homme ne peut pas être éradiquée. Son siège est biologique, elle est consubstantielle à la vie psychique, elle a sa racine dans un instinct primitif et tout ce que nous pouvons faire, c’est de tenter de la maîtriser de l’extérieur. L...

    Cette orientation théorique permet de comprendre les formules les plus sombres de Malaise dans la Civilisation. « L’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il ne se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possible, mais aussi un objet de tentation. » Le rôle de la civilisation est de tenir l’homme en respect, de détourner la pulsion sexuelle vers des motivations altruistes, de la sublimer. L’altruisme, c’est, de ce point de vue, la pulsion sexuelle détournée de son but primitif. Mais il ne faut pas croire que la pulsion de mort, qui est liée à l’expression de l’instinct sexuel, en soit pour autant éliminée. Il y a en l’homme, ---------------selon Freud, un « besoin inné d’agression », qui cherche à se satisfaire d’une manière ou d’une autre, un besoin d'agression qui est liée à la pulsion de mort. « L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer ». Aussi Freud détourne-t-il la formule de Hobbes « l’homme est un loup pour l’homme » de son sens politique, pour la considérer dans un sens psychologique : « homo homini lupus : qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ? ». (texte) Freud est le pendant psychologique de ce que Hobbes représente en philosophie politique. Sa vision a aussi un caractère carcéral.

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seconde topique, un virage qu’ont refusé de prendre plusieurs disciples de Freud. On lui a notamment reproché de substantifier des mots et de se prendre à croire dans ce qui n’est après tout que des êtres de raison. Les concepts de « surmoi », de « Ca », (texte) de « pulsion de vie » ou de « pulsion de mort » ne sont-il pas en définitive les sous-produits d’une pensée fragmentaire ? Faut-il vraiment leur concéder une existence propre ? Freud ne succombe-t-il pas à une tendance à fabriquer des entités mythiques pour expliquer un problème, qui lui est bel et bien réel ? La théorie du refoulement ne suffisait-elle pas pour rendre compte de la violence?

B. Phénoménologie de la violence

    ... d’une pulsion de mort à l’origine des comportements violents ? L’inconscient est il par nature "bestial", ou bien ne le devient-il pas à la suite d’une histoire traumatique du sujet ? Si c’est le cas, ne peut-on cerner l’apparition de la violence directement dans la conscience ?

    Cette dualité entre une violence qui serait causée par la frustration et une violence qui serait une sorte de volonté démoniaque de destruction peut être localisée directement dans notre conscience. La violence doit être vue dans son apparition phénoménale, avec une attention totale, dans une lucidité complète (texte).

    1) La violence a une origine intentionnelle. Elle est une intention de nuire dirigée vers un objet qu’elle veut détruire : d’abord l’autre à qui j’en veux, que je me mets à haïr, ou aussi moi même que je finis par ne plus supporter et que je cherche à détruire. Tout ce que je n'accepte pas et que je voudrais détruire.

    Derrière la violence vers autrui qu’y a-t-il ? Georges Gusdorf le montre remarquablement dans La vertu de force. Il y a l’impatience du désir supportant mal les obstacles. Que vienne s’interposer entre moi et mon désir un obstacle et l’envie me vient de le détruire, l’envie me vient de forcer le passage. La violence sur l’autre contient une impatience parce qu’elle participe du caractère prédateur du désir. Elle est intimement liée à la frustration du désir. Mais dès qu’elle apparaît, l’unité de la relation avec l’autre se brise. La dualité entre moi/l’autre se structure sous la forme d’un conflit. Ce qui est fondé sur le terrain de l’unité, c’est la possibilité d’une reconnaissance mutuelle, d’une entente, d’un respect mutuel. En brisant la relation, la violence détruit ce qui rend possible une communication. « La violence est cette impatience dans le rapport avec autrui, qui désespère d’avoir raison et choisit le moyen le plus court pour forcer l’adhésion ». Mais à ce titre, le violent se retrouve seul avec sa violence. La violence nous referme sur vous-même et vous coupe des autres. Mais en même temps, la violence se retourne contre nous-mêmes. « Toute violence, par delà le meurtre du prochain, poursuit son propre suicide. Elle est en effet destruction de soi ; les Anciens savaient déjà que la colère est une courte folie ». On dit justement que celui qui est livré à la colère est hors de lui. C’est seulement quand on est détendu que l’on est soi-même. La colère est une émotion qui aliène le sujet, elle est une folie. Il y a certes une différence entre le brusque accès de colère qui retombe assez vite et vous laisse honteux de vous être laissé emporter, et la haine qui entretient le ressentiment, nourrit dans la pensée l’intention de nuire. Mais le fait même de laisser la violence s’emparer de soi, c’est aussi se perdre soi-même. Que la colère soit déjà une folie, cela se montre dans le déchaînement qui s’empare du corps : « La violence suppose un échappement au contrôle : l’explosion émotive se libère en déchaînements paroxystiques, cris et gesticulations, qui atteste l’échec de toutes les disciplines personnelles. Le violent, incapable de se contenir, recherche dans sa propre frénésie une sorte d’apaisement ». Il est au plus mal car il ne parvient plus à se retrouver, il est emporté par une tempête émotionnelle. S’il peut décharger son affectivité, il regrettera pourtant de s’être conduit comme un enfant. Il aura besoin du pardon pour lever sa culpabilité.

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 Nietzsche" ». Mais il n’y a aucune cohérence dans ce qui est construit par la violence, aucune permanence possible dans la durée possible, car ce qui est obtenu par la violence s’autodétruit. « Ce qui est obtenu par la violence demeure en effet sans valeur : ce n’est pas en violant une femme que l’on obtient son amour, et la persécution ne saurait gagner cette libre approbation des consciences – que pourtant l’on désire secrètement conquérir ». Mais le drame horrible, ---------------c’est que l’enchaînement de la violence entraîne à la fois la victime et le bourreau dans un cycle de négation, le cycle infernal de la violence. « L’esclave qui se complaît dans son esclavage, le déporté que se faisait le valet ou l’auxiliaire des S.S. ceux là, pour sauver leur vie, ont tout perdu ». Évidemment, la formule "civilisation de la violence" est contradictoire, la violence est l’opposé de toute civilisation, mais pourtant elle indique que l’Histoire peut nous mettre devant une organisation systématique de la violence. Dans cet abîme, l’humanité trahit la possibilité d’un nihilisme foncier.

    ... comprendre la violence dans son origine dans la pensée, voir qu’elle est un produit de notre propre pensée. La compréhension du processus de la violence déjà nous en libère. Nous ne pouvons pas accepter la violence quand nous avons vu ce qu’elle est, ce qu’elle entraîne, dans quel néant elle nous précipite. Aussi, avant de sauter le pas par dessus notre violence pour prôner la non-violence, il faut d’abord comprendre la violence.

C. La non-violence

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Vos commentaires

Questions:

1. Pourquoi le « défoulement » ne parvient-il pas à extirper la violence ?

2.  Renforcer le surmoi peut-il réduire l’agressivité ?

3. Dialogue et violence sont-ils compatibles?

4. Peut-il y avoir violence exercée sans une perte de conscience de soi ?

5. Comment pourrait-on expliquer le passage de la colère à la haine ?

6. La non-violence peut-elle être pratiquée avec les seuls moyens d’une résistance volontaire ?

7. En quoi la non-violence n’est-elle pas une forme de passivité?

 

    © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan. 
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