Leçon 98.  L’existence et la peur        

    Dans La Nausée, Sartre, présentant l’expérience de l’absurde, dit de la racine de marronnier qu’elle se présentait comme une masse monstrueuse et molle « qui me faisait peur ».

    Est-ce à dire que c’est l’existence face à moi qui est cause de la peur ? Ai-je peur en raison de ce qui existe ou en raison de la situation de face à face, de dualité devant ce qui existe ? Est-ce la brutalité massive de l’existence des choses en-soi qui me fait peur, où est-ce l’affrontement permanent de ma relation au monde des objets ? De la relation avec autrui ? La peur est-elle un sentiment qui jaillit à la suite d’une première chute fondamentale, celle de la déréliction de la conscience dans le monde des objets ?

    Nous ne pouvons pas faire l’impasse sur le problème de la peur, car il semble bien que tout être humain vit avec un sentiment d’effroi permanent. Pascal dit dans Les Pensées que le plus grand philosophe du monde, s’il est placé sur une planche au-dessus du vide, ne pourra avoir recours à de belles théories. Il devra affronter la peur. Et la peur a des conséquences immenses quant à la relation que nous entretenons avec la vie. Toute la question est cependant de savoir sous quelle forme la peur peut être acceptée, reconnue et surmontée ; dans quelle mesure nous pouvons vivre sans la peur. Quelle relation la peur entretient-elle avec notre appréhension de l’existence?

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A. Récupération et justification de la peur

    Nous vivons une époque qui entretient une étrange ambiguïté autour de la peur. Nous savons bien, en toute rationalité, qu’il n’est pas souhaitable que l’homme vive dans la peur, mais quand nous voyons dans l’actualité des commandos suicide se faire sauter avec une bombe dans un marché, nous avons tendance à justifier la valeur de la peur : « Ces gens là, ils n’ont peur de rien, pas même de mourir, s’ils n’étaient pas fanatisés jusqu’aux oreilles, ils auraient peur et ils ne commettraient pas des actes pareils » ! Le sous-entendu est qu’il est ... e, très libretrop libre. Incontrôlable. (texte)

    1) C’est un discours qui est assez présent dans l’histoire des religions. Que l’homme vive dans la crainte de Dieu. Qu’il craigne le Jugement et se conduise droitement. Dans le Gorgias de Platon, Socrate tente longuement de faire entendre à Calliclès qu’il vaut mieux mener une vie tempérante et intègre que de prendre le parti de l’intempérance et de l’immoralisme. Calliclès s’en contrefiche éperdument. Il ne veut pas entendre la voix de la raison. Alors, à bout d’argument, Socrate tire sa dernière cartouche et emploie un langage religieux et lui tient un discours menaçant sur la sanction des âmes après la mort. Il lui met devant les yeux la peur de l’enfer, l’Hadès. La figure de l’enfer est en effet l’image de la sanction des fautes. Le châtiment est nécessaire pour qui s’est éloigné du juste pour choisir les voies tortueuses du mal. Il distingue les âmes qui peuvent être corrigées par un juste châtiment, des âmes qui sont incurables, tant elles sont défigurées par le vice et pour celles-là l’image est terrible :

   --------------- « Quant à ceux qui ont commis les derniers forfaits et sont devenus incurables, ce sont eux qui servent d’exemple. Eux-mêmes ne tirent aucun profit de leurs souffrances, puisqu’ils sont incurables ; mais d’autres profitent de les voir éternellement souffrir, à cause de leurs fautes, les plus grands, les plus douloureux supplices, et, suspendus comme de vrais épouvantails, dans la prison de l’Hadès, servir de spectacle et d’avertissement à chaque nouveau coupable qui arrive en ces lieux ».

    Platon parle d’image exemplaire et son propos est surtout de penser aux moyens de redresser l’âme. D’autre part, les grecs admettaient aussi la renaissance, de sorte que l’éternité des supplices de l’enfer n’a pas ici la portée aussi terrifiante que la damnation et les peines infernales dans le christianisme. Et on comprend très bien que ce genre d’épouvantail ait pu avoir, aux siècles de règne sans partage de l’Eglise, un ascendant sur les consciences. Mais un homme qui vit dans la crainte de Dieu hésitera à faire du mal. Sartre reprend Dostoïevski disant : « ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    C’est d’ailleurs une justification que donne Spinoza de la religion : Pour ceux qui sont incapables de faire le bien par eux-mêmes, pour le bien lui-même et non pour une récompense, pour ceux qui ne peuvent comprendre par la raison seule la nature de Dieu, il reste la religion, qui, au moins, incitera le plus grand nombre à faire le bien, par peur de la sanction. L’image d’un Dieu terrible, vengeur et menaçant a cet avantage qu’elle impressionne l’homme le plus simple et qu’elle incite l’homme le plus mauvais à changer d’attitude, pour chercher refuge dans la foi dans l’espoir d’être sauvé de ses fautes. Certes, explique Spinoza, dans le Traité théologico-politique, il vaut mieux persévérer dans le bien pour le bien lui-même, et non par peur d’être p...

    2) Maintenir les hommes dans la peur, c’est les maintenir sous un grand pouvoir. Le pouvoir suprême ici-bas est le pouvoir politique. Il n’est donc pas étonnant que les techniciens du pouvoir aient cherché à justifier l’usage de la peur. Une pratique machiavélique de la politique n’a aucun mal à justifier la valeur et l’emploi de la peur. Tous les rhéteurs savent que la peur est une arme de persuasion très efficace et qu’il est habile de savoir passer dans le discours de la peur à la flatterie. C’est là un usage de la parole nécessaire à qui veut assurer la suprématie de son pouvoir. Machiavel enseigne que le Prince doit être craint, mais cependant ne pas être haï. S’il est haï, il retourne le peuple contre lui, s'il est seulement craint, il maintient son autorité et son pouvoir. Aussi est-il de ce point de vue de bonne politique de maintenir la peur, sans pour autant qu’elle se transforme en haine. Un peuple maintenu dans la peur reste « tranquille ». Il n’ose pas se dresser contre le pouvoir. Un peuple qui se met à haïr son souverain cherchera à le renverser et il suivra ceux qui le conduiront à la révolte. Tous les tyrans que l’humanité a pu engendrer le savaient. Il existe une habileté calculée, rusée, machiavélique à manipuler l’insécurité et utiliser la peur. Machiavel dans Le prince, cependant n’en fait pas un système, pour lui c’est surtout une question d’opportunisme politique, de tactique. Il est en tout préférable d’user de la loi que de se servir de la force, car user de la loi est humain, tandis que l’usage de la force relève de la bête. L’usage violent de la peur comme moyen du pouvoir ne peut constituer une règle et ne se justifie que dans des circonstances chaotiques de l’Histoire, circonstances dans lesquelles le Prince doit rétablir l’ordre public, par exemple au milieu du chaos d’une guerre civile. (texte)

    3) Il y a dans l’histoire de la pensée politique des systèmes qui ont été encore plus radicaux que le pragmatisme de Machiavel pour tenter de rationaliser l’usage de la peur, pour penser la nécessité de l’État à partir de cette émotion primitive. C’est exactement ce que fait Hobbes dans Le léviathan.

    Dans sa généalogie des passions humaines, Hobbes montre que « l’aversion, jointe à l’opinion d’un dommage causé par l’objet est appelée crainte ». Cette définition, à partir de la notion de dommage causé, reste insuffisante, tant que n’a pas été précisé le contexte humain dans lequel l’homme est amené à subir un dommage de l’autre homme. Elle est aussi insuffisante tant que la relation de la crainte avec le temps n’a pas été précisée. Or on apprend plus loin dans le texte que la cause de la religion n’est rien moins que l’anxiété de l’avenir entretenue par l’ignorance. La « crainte perpétuelle qui accompagne sans cesse l’humanité plongée dans l’ignorance… doit nécessairement prendre quelque chose pour objet ». Donner un objet à la crainte, revient à en situer l'origine dans un pouvoir invisible. « Les dieux ont d’abord été créés par la crainte humaine ». Mais le point le plus important, c’est celui qui est développé par Hobbes au chapitre XIII quant au statut de l’égalité naturelle des hommes. Les hommes sont égaux par nature, mais Hobbes interprète cette égalité d’une étrange manière : « pour ce qui est de la force corporelle, l’homme le plus faible en a assez pour tuer l’homme le plus fort, soit par une machination secrète, soit en s’alliant à d’autres qui courent le même danger que lui ». Ils sont égaux de par leur capacité de nuire, de sorte que la compagnie d’autrui est avant tout en puissance insécurité. La relation d’homme à homme est une hostilité première. Ce postulat implique donc que nécessairement, soit constitué un pouvoir qui les tienne en respect. « Les hommes ne retirent pas d’agrément (mais au contraire un grand déplaisir) de la vie en compagnie, là où n’existe pas de pouvoir capable de les tenir en respect ». S’il existe une insécurité première cependant, c’est surtout en raison de la puissance prédatrice du désir et de son corollaire, le désir de reconnaissance. « Chacun estime que son compagnon l’estime aussi haut qu’il s’apprécie lui-même, et à chaque signe de dédain, ou de mésestime, il s’efforce naturellement, dans la mesure où il l’ose… d’arracher la reconnaissance d’une valeur plus haute ». Ce qui conduit les hommes à l’affrontement n’est rien d’autre que le résultat d’une exigence et d’une attente à l’égard de l’autre et conformément à une image de soi « De la sorte, nous pouvons trouver dans la nature humaine trois causes------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    ---------------Si on appelle état de nature, cette condition première des hommes entre eux, antérieurement à la constitution d’un pouvoir politique, il est logique de penser que l’état de nature est en fait un état de guerre de chacun contre chacun : « il apparaît clairement par là qu’aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre et cette guerre est la guerre de chacun contre chacun ». Non pas que la guerre soit en pareil cas un conflit armé, un combat effectif, mais elle est une « disposition avérée » à la violence, et cette disposition persiste, « aussi longtemps qu’il n’y a pas d’assurance du contraire. Tout autre temps se nomme paix ». La fonction de l’état social est donc de remédier à cet état désastreux, de faire en sorte que, de cet homme qui est un loup pour l’homme dans l’état de nature, on puisse par la contrainte civile, faire un dieu pour l’homme dans l’état social. Dans l’état de nature, il ne saurait y avoir une de forme de maîtrise de la Nature, de commerce, de technique ou de culture : « Dans un tel état, il n’y a pas de place pour une activité industrieuse, parce que le fruit n’en n’est pas assuré : et conséquemment il ne s’y trouve ni agriculture, ni navigation, ni usage des richesses qui peuvent être importées par la mer ; pas de constructions commodes ; pas d’appareil capable de mouvoir et d’enlever les choses qui pour se faire exigent beaucoup de force ; pas de connaissance de la face de la terre, pas de computation du temps, pas d’arts, pas de lettres, pas de société », mais, « ce qui est le pire de tout, la crainte et le risque continuel d’une mort violente ; la vie de l’homme est alors solitaire, besogneuse, pénible, quasi-animale et brève ».

    Si nous admettons ces prémisses, la conséquence est alors implacable, car si l’état de nature est violent, et justifie donc la peur que l’homme doit nous inspirer, nous devons tout attendre du pouvoir et rien de l’individu. L’aptitude de l’État à juguler la violence et à restaurer une confiance commune, mesure sa valeur. Ce que les hommes ne peuvent pas trouver par eux-mêmes, le système l’instaurera pour eux. Au système politique d’assurer la sécurité et de r...

    Hobbes ne se demande jamais si ce qu’il dénomme « état de nature » n’est pas à tout prendre qu’un fait social auquel justement le système politique contribue directement. Au fond, il regarde l’homme naturel comme un parfait bourgeois ambitieux, plein de morgue et de suffisance et en même temps terrorisé du péril qu’il y a à vivre au milieu des autres hommes. Prêt à sortir son couteau, son fusil pour se défendre; admettant même que la défense suppose la nécessité d’attaquer. Hobbes, dira Montesquieu, suppose « les hommes comme tombés du Ciel ou sortis tout armés de la Terre, à peu près comme les soldats de Cadmus, pour s’entredétruire ». Mais cet homme tout armé, prêt à détruire son semblable, cet homme qui a peur et qui fait peur, cet homme qui s’est enrôlé dans une armée qui lui donne une cause et des raisons de se battre, n’est-il pas justement avant tout une créature politique et non pas la créature naturelle ? Un patriote qui défend sa nation. Un citoyen qui, comme soldat, défend son État. Un individu qui défend sa place dans la société. Un travailleur qui défend son métier, sa considération, son salaire et son outil de travail. Un consommateur qui défend son pouvoir d’achat. Comment demander au système politique d’assurer la sécurité, alors que précisément c’est lui qui exacerbe le conflit, l’émulation, la compétition, l’ambition, la lutte pour le pouvoir,  qui engendre les formes les plus communes de la peur ?  

   Après tout qu’est-ce qu’une dictature ? Une dictature est précisément une manière d’user du pouvoir politique en se servant de la peur pour juguler toute tentative de révolte. On peut même maintenir les hommes dans un régime de la terreur des dizaines d’années durant, et dire avec fierté que la nation est « pacifiée » ! Et ce n’est pas tout, qu’est-ce en effet qu’un régime totalitaire ? Un régime ou non seulement la pratique du pouvoir suppose l’usage de la peur, mais où la représentation politique de l’État en tant que structure nécessaire enveloppe aussi l’empire de la peur. L’État achevé, l’état total, devient aisément l’État totalitaire, il devient un monstre. Un Léviathan. Il suffit pour cela qu’il suive un modèle idéologique dans lequel l’individu est sacrifié au dépend de l’abstraction que constitue le « tout », le « parti ». Dans 1984¸Georges Orwell imaginait un monde de ce genre, complètement « pacifié » idéologiquement de toutes différences. Un monde de l'uniformité, un monde où l'unité est remplacée par l'uniformité. Un monde qui était pacifié par la peur, un monde où la « police de la pensée » traquait jusqu’aux expressions des visages pour emprisonner et « effacer » les déviants, comme les effacer de la mémoire historique. Dans ce monde l’emprise de la peur est tentaculaire. Les caméras de surveillance sont partout, tous les gestes sont épiés, la moindre pensée est repérée, la moindre réaction interprétée. Dans ce monde les hommes, maintenus dans la peur, doivent en permanence se conformer au système de l’État, se composer un visage acceptable et aligner leur pensée sur celle du « parti ». Ce monde de l’ordre imposé, ce monde de la paix imposé est un monde de la liberté interdite, un monde où la vie est entrée dans une auto-négation radicale. Monde de la mort.

    Pourquoi faut-il donc que nous éprouvions ce besoin d’incarcération ? Pour nous protéger? Derrière la peur qui tente de dominer ce qui fait peur, derrière toutes ces peurs, n’y a-t-il pas une peur de la liberté ? Le pessimisme de Hobbes ne voit dans la liberté laissé aux hommes qu’un péril. Mais qu’est-ce qui nous assure qu’un homme à qui on a rendu sa dignité en lui rendant sa liberté, se conduira de manière asociale, injuste, brutale ? La liberté, portée en pleine lucidité, possède sa propre discipline qui n’est pas une discipline imposée.

B. Les racines de la peur et la dualité

    Cependant, dire que derrière le besoin de policer la société, d’enrégimenter, de contrôler, il y a comme une peur de la liberté de l’homme laisse intact un autre problème : celui de la nature de la peur elle-même et de son objet. Et plus difficile : la peur a-t-elle un objet ? Ou plutôt, comme le pense la plupart d’entre nous, faut-il reconnaître que la peur n’a pas d’objet, parce qu’elle est si viscéralement ancrée en nous qu’elle est déjà dans l’esprit avant d’avoir un objet ?

    Il existe une formulation de cette hypothèse dans la représentation commune. S’il est une opinion reçue et qui pointe dans cette direction, c’est bien celle qui prétend que la peur serait fondamentalement la peur de l’inconnu. Guy de Maupassant, à partir de ce présupposé archaïque, a écrit une petite nouvelle, La peur. Dans un train qui roule la nuit le narrateur parle avec un vieux monsieur qui regarde vers la portière. Soudain, apparition fantastique, autour d’un feu dehors, à minuit, deux hommes barbus, hirsutes debout autour d’un feu alors que la nuit d’été est étouffante.

    « Nous vîmes cela pendant une seconde : c’était, nous sembla-t-il, deux misérables en haillons, rouges dans la lueur éclatante du foyer, avec leurs faces barbues tournées vers nous, et autour d’eux, comme un décor de drame, les arbres verts, d’un vert clair et luisant, les troncs frappés par le vif reflet de la flamme, le feuillage traversé, pénétré, mouillé par la lumière qui coulait dedans.

    Puis tout redevint noir de nouveau.

    Certes, ce fut une vision fort étrange ! Que faisaient-ils dans cette forêt, ces deux rôdeurs ? Pourquoi ce feu dans une nuit étouffante ? »

    Ce spectacle ne provoquerait aucune inquiétude s’il y avait une connaissance des raisons pour lesquelles ces deux hommes sont là. On ne connaît pas le pourquoi de cette apparition. Alors, du tréfonds de l’esprit remonte une angoisse sourde, une vague inquiétude, un trouble qui ne demanderait qu’à se transformer en épouvante, s'il prenait un empire complet sur l’esprit. « On n’a vraiment peur que de ce qu’on ne comprend pas ». Le leitmotiv de la nouvelle. Tourgueniev raconte un jour qu’après avoir chassé dans une forêt de Russie, il prît un bain dans une rivière. Une main se posa sur son épaule et ce qu’il vit, ce fut un monstre femelle, sorte de gorille terrifiant, lui fit prendre la fuite, jusqu’à ce qu’un villageois chasse à coup de fouet le monstre. L’être effroyable était en fait une folle qui vivait depuis trente ans dans le bois et qui passait la moitié de ses jours à nager dans la rivière. Un peu plus loin encore dans le texte de Maupassant, il y a encore cette histoire de l’épouvante du narrateur d’avoir vu passer une brouette que personne ne poussait. En réalité, il cherchait, mal placé pour voir, la stature d’un homme et c’était un petit enfant qui la poussait.

    ---------------Dans ces trois exemples, la peur s’évanouit avec la connaissance du phénomène, elle ne se maintient que dans l’ignorance des causes. Elle naît de l’ignorance semble-t-il. L’ombre de l’ignorance laisse le terrain libre à l’imagination et l’imagination qui enfante la peur sous une certaine forme. Or, grâce à notre science, nous disposons en toutes choses d’explications bien arrêtées ; du coup, nous faisons reculer la peur en annexant de l’inconnu. Mais justement, Maupassant justifie la peur en voulant défendre dans l’inconnu l’inconnaissable et le mystère. Le vieux monsieur rétorque :

    « Comme la terre devait être troublante autrefois, quand elle était si mystérieuse !

    A mesure qu’on lève les voiles de l’inconnu, on dépeuple l’imagination des hommes. Vous ne trouvez pas, Monsieur, que la nuit est bien vide d’un noir bien vulgaire depuis qu’elle n’a plus d’apparitions ?

    On se dit : "plus de fantastique, plus de croyances étranges, tout l’inexpliqué est explicable. Le surnaturel baisse comme un lac qu’un canal épuise ; la science, de jour en jour, recule les limites du merveilleux ».

    Eh bien, moi, Monsieur, j’appartiens à la vieille race, qui aime à croire. J’appartiens à la vieille race naïve accoutumée à ne pas comprendre, à ne pas chercher, à ne pas savoir, faite aux mystères environnants et qui se refuse à la simple et nette vérité.

    Oui, Monsieur, on a dépeuplé l’imagination en surprenant l’invisible. Notre terre m’apparaît aujourd’hui comme un monde abandonné, vide et nu ».

    Plusieurs idées se télescopent dans cette diatribe qu’il faut démêler. Sous forme de questions : a) Dans quelle mesure la peur est-elle engendrée par l’imagination ? b) La peur précède-t-elle en quelque mesure la forme qu’elle peut prendre ? c) Peut-il y avoir une peur de l’inconnu ?

    a) Sur la première question, nul doute que l’imagination, en jouant sa partition sur le registre de l’émotion, (texte) puisse développer la peur. Dès qu’une mise en cause nous apparaît, sous la forme d’un danger, le mental se met en mouvement et très rapidement tisse ses constructions. L’imagination produit une figure de l’invisible, un fantôme pour donner à la peur un objet durable. D'une émotion passagère, l’imagination fait un danger terrifiant, et d’un accident elle fait un drame. S’approcher du danger et le connaître mieux ralentirait le mental et diminuerait la peur. S’en éloigner et le fuir ne fait que la renforcer, car c’est se priver de ce point d’appui de la rencontre du réel. Un danger que je fuis me terrifie, un danger que je rencontre me transforme et transforme ma peur. Le seul fait d’agir ...

    « On a assez remarqué que la peur est plus grande de loin, et diminue quand on approche. Et ce n'est point parce qu'on imagine le danger plus redoutable qu'il n'est ; ce n'est pas pour cela, car à l'approche d'un danger véritable on se reprend encore. C'est proprement l'imagination qui fait peur, par l'instabilité des objets imaginaires, par les mouvements précipités et interrompus qui sont l'effet et en même temps la cause de ces apparences, enfin par une impuissance d'agir qui tient moins à la puissance de l'objet qu'aux faibles prises qu'il nous offre. Nul n'est brave contre les fantômes. Aussi le brave va-t-il à la chose réelle avec une sorte d'allégresse, non sans retour de peur, jusqu'au moment où l'action difficile, jointe à la perception exacte, le délivre tout à fait. On dit quelquefois qu'alors il donne sa vie ; mais il faut bien l'entendre ; il se donne non à la mort, mais à l'action ».

    ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ à bien regarder, que la peur de la peur. Chacun a pu remarquer que l'action dissipe la peur, et que la vue d'un danger bien clair la calme souvent ; au lieu qu'en l'absence de perceptions claires, la peur se nourrit d'elle-même, comme le font bien voir ces peurs sans mesure à l'approche d'un discours public ou d'un examen ». 

    Pour que la peur se nourrisse d’elle-même, il faut que la pensée génère la peur d’une pensée et matérialise ainsi une illusion, ainsi le fantôme a-t-il désormais pris corps, car il hante les contrées que l’esprit traverse, n’étant rien d’autre qu’une idée fixe contre laquelle je suis condamné à me battre. Si j’ai peur de la peur, la peur se donnera librement carrière sous toutes les formes possibles et imaginables. Si je pouvais ne plus avoir peur de la peur, c'est-à-dire m’effrayer avec une idée, j’en aurais fini avec ce fantôme encombrant.

    b) Mais il est possible de me donner une raison primordiale. Une raison métaphysique. Le dernier refuge, pour tenter de substantifier la peur, serait de lui donner une consistance en tant qu’attribut fondamental de l’Être. Ou plutôt, si, comme l’admet Sartre, la rencontre de l’existant, est la rencontre dans sa nudité de l’absurde, alors l’esprit tout à la fois butte constamment sur le non-sens, et l’angoisse est la première des relations à l’Être. C’est un thème qui a été développé par l’existentialisme, de Kierkegaard à Sartre, en passant par Heidegger, et que l’on retrouve chez l’aristocrate du doute et de l’absurde qu’est Cioran : « Avoir peur de Dieu, de la mort, de la maladie, de soi-même, n'explique en rien le phénomène de peur. La peur étant primordiale, elle peut être présente aussi sans ces ‘objets’ ». Dire que la peur est primordiale peut se prendre en deux sens : soit elle est de l’ordre d’un affect vital, d’une émotion vitale impossible à déraciner, car consubstantielle au seul fait de vivre. Ou bien la peur est attenante à la conscience de l’existence qui porte en elle le face à face avec une sorte de « chose » qui d’emblée produit de la peur. La racine de marronnier de Sartre. L’angoisse devient alors une sorte de sentiment premier, métaphysique, qui précède toute modalité psychologique. La suite du texte de Cioran comporte cette ambiguïté :

    « Le néant est-il une cause d'angoisse ? Au contraire ; l'angoisse est plus vraisemblablement la cause du néant. L'angoisse est génératrice de ses objets, elle donne naissance à ses "causes". Aussi l'angoisse est-elle en soi sans mobile ». Dire de l’angoisse qu’elle est en soi sans mobile, c’est dire qu’elle n’a pas d’objet. Si elle n’a pas d’objet, elle n’est pas intentionnelle. La pensée, telle qu’elle se structure dans la vigilance est intentionnelle. La pensée de la vigilance se propulse dans la dualité sujet/objet et elle est intentionnelle. Si quelque chose comme l’angoisse pouvait exister avant toute intention, ce serait là avant toute pensée et s’il fallait attribuer à cette chose une relation avec l’Être, nous devrions en conclure que l’angoisse est un pathos primitif surgissant de l’existence sans mobile. Une fois ce présupposé admis, rien n’empêche alors de donner une justification seconde de la peur, en décrétant qu’il est bon pour sa survie que l’homme ait peur, ou que l’animal puisse avoir peur :

    « Dès que les animaux n'ont plus besoin d'avoir peur les uns des autres, ils tombent dans l'hébétude et prennent cet air accablé qu'on leur voit dans les jardins zoologiques. Les individus et les peuples offriraient le même spectacle, si un jour ils arrivaient à vivre en harmonie, à ne plus trembler ouvertement ou en cachette »Sous-entendu : la relation harmonieuse avec ce qui est serait nocive, dévitalisante et la disharmonie de la peur est vitalisante, la peur maintient la vigilance, l’absence de peur serait hébétude. Comme s’il était nécessaire de tenir l’homme éveillé avec le moyen de la peur. Ce qui veut dire que sans cela, il retomberait dans la torpeur. Alors il en est de la peur comme du café, de l’alcool, des stimulants, des euphorisants, du sport et des drogues dures : elle contraint à la vigilance, elle interdit le repos et maintient la tension de la vigilance sur le qui-vive.

    c) Tous les présupposés que nous venons d’examiner tiennent donc étroitement au statut de l’intentionnalité et de la peur de l’inconnu. Toute analyse de la peur doit accorder une attention fondamentale à ces deux aspects, la relation entre la peur et la dualité et l’interprétation de la peur comme peur de l’inconnu.

    Si nous écartons tout présupposé et que nous observons de très près ce qui apparaît dans le vécu conscient, nous aurons bien du mal à trouver un sens à l’expression « peur de l’inconnu ». L’enfant qui a laissé la main de sa mère et marche à côté de l’alligator au zoo n’a pas peur. C’est sa mère qui est terrorisée et qui a peur, parce qu’elle sait que l’alligator peut être dangereux. C’est en vertu de ce savoir qu’elle a peur et de rien d’autre. Elle a appris que cet animal est capable d’avaler un enfant. Elle a vu des films montrant un homme emporté dans une rivière par un crocodile. Elle a en pensée l’image de la peur, une représentation bien connue qui engendre de la peur. C’est parce que le connu est projeté sur l’inconnu que l’inconnu prend une forme. C’est la forme menaçante, terrifiante qui fait peur. Et comme nous avons tendance à projeter sur l’inconnu nos terreurs, il en résulte immédiatement que nous en avons peur. Ce dont nous avons peur, ce n’est pas de l’inconnu. C’est de la forme terrifiante du connu projetée dans l’inconnu. L’inconnu en soi ne peut pas faire peur. Il ne fait peur que parce qu’il n’est plus de l’inconnu, mais de l’inconnu recouvert d’un masque bien connu, d’un masque que la pensée a projeté sur lui. Croire dans l’existence du masque est le propre de l’Illusion. Marcher dans l’Inconnu n’a en soi rien de terrifiant, c’est même le privilège d’un esprit qui, librement s’étonne, s’éveille et s’émerveille. C’est le propre d’un esprit placé dans un état suprême d’acuité, de lucidité. Cet éveil-là n’a rien à voir avec la peur. Il n’a pas besoin de la béquille de la peur. L’éveil se tient par lui-même, en lui-même ; ce n’est pas la peur qui tient l’homme éveillé, c’est l’Eveil lui-même. Mais jeter, par une projection de la pensée, au-devant de soi dans sa marche les fantômes de ses peurs, c’est avancer dans la terreur. Dans du trop bien connu. Certainement pas dans l’Inconnu. Un esprit humain qui serait peuplé de terreurs potentielles de ce genre vivrait dans un état d’effroi permanent. C’est le lot ordinaire de la condition humaine. Cela n’a rien à voir avec ...

    La relation véritable avec l’Inconnu précède l’irruption de la pensée. C’est là qu’il y a Eveil. Mais évidemment, cet Eveil n’est certainement pas la vigilance ordinaire. La pensée, dans la vigilance quotidienne, réifie la dualité sujet/objet et dans cet éveil-là, la conscience est apeurée. Que nous le voulions ou non, il faut bien admettre que ce que nous appelons la peur, dans notre état soi-disant vigilant, se définit à la fois par un objet, ce qui fait peur et corrélativement, par un sujet, celui qui a peur. L’objet n’existe que par le sujet, dans la structure de la dualité sujet/objet. Toute peur vient de la dualité et fondamentalement de la dualité sujet/objet durcie dans une relation hostile. La question : « de quoi ai-je peur ? » et la question : « qui a peur ? » ne sont pas dissociables. L’objet de la peur peut prendre toutes sorte de formes : peur du noir, peur du vent dans les tuiles, peur de perdre mon sac et mon argent peur du regard des autres etc. De l’autre côté, et surgissant avec l’objet, il y a le sujet. Et qui est ce sujet qui a peur. Moi. L’ego, ce moi constamment affirme et insiste dans sa croyance : moi j’ai peur de ceci ou de cela, ceci et cela étant les objets de ses peurs. A partir du moment où la pensée a engendré la peur, celle-ci se concrétise dans le corps, ce qui donne immédiatement à croire qu’elle est bien réelle. La pensée, très rapidement fulgure dans le corps et somatise l’émotion. J’ai la peur au ventre. Je tremble de peur. J’ai le trac. J’ai du mal à respirer. Mon cœur bat à cent à l’heure. J’ai l’estomac noué. Je suis dans un état fébrile et agité. Dans cet état, parce que cet état est pénible, je vais alors avoir un désir de fuite, car il me faut trouver une échappatoire à ma peur. Je file dans un cinéma, pour l’oublier elle, et ma peur de la rencontrer et de lui avouer mon amour. Je m’installe devant la télévision pour m’abrutir et oublier la peur qui me ronge de l’intérieur et dont je voudrai me défaire. Fuite encore dans ces conditions que le besoin de boire, de fumer, de se droguer, d’aller au bordel

 

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     © Philosophie et spiritualité, 2004, Serge Carfantan. 
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