Leçon 68.   L'œuvre d'art       

    Dans l'art classique, où l'œuvre est détournée de toute utilité, dans laquelle l'art est sa propre fin, l'opposition est nette entre œuvre d'art et les objets techniques. Aussi l'art classique se reconnaît à des œuvres, qui sont comme des monuments de l'esprit humain. Nous allons dans les musées admirer des œuvres d'art et il nous semble alors, qu'à côté des chefs d'œuvres, placés bien au dessus des objets ordinaires. L'art de Léonard de Vinci, la peinture de Raphaël, la sculpture de Rodin méritent de figurer sur un piédestal au dessus de l'ordinaire des objets techniques. De même, entre un tableau unique et une reproduction de supermarché, il y a la distance entre une œuvre d'art et un produit de consommation, distance que nous ne pouvons pas abolir. Ni renier.

    Cependant, l'art contemporain a su brouiller tous les repères. Entre l'égouttoir de ma cuisine et l'égouttoir placé dans un musée où est la différence? Entre ma poubelle dans la rue et la même poubelle arrosée de peinture dans un musée où est la différence?

    L'art contemporain surprend dans sa créativité, mais aussi par l'audace qu'il déploie à vouloir élever au rang d'art n'importe quel objet, n'importe quelle forme, n'importe quel bruit. S'agit-il de faire tomber l'œuvre d'art de son piédestal ou de décréter que n'importe quoi peut-être de l'art? Comment peut-on dès lors définir l'œuvre d'art, si rien ne la distingue d'un objet quelconque? Qu'est-ce qu'une œuvre d'art ?

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A. L'œuvre et l'idéal

    Dans la Critique de la Faculté de juger Kant propose une définition de l'œuvre d'art, à partir de l’activité créatrice qui le manifeste. L’art est humain et non pas un produit de la Nature. Si la Nature produit des effets, elle ne crée pas des œuvres. L’œuvre d’art suppose une liberté créatrice qui excède la fécondité naturelle. L’artiste crée en vertu d’un libre-arbitre, qui n’est pas la nécessité naturelle. Or, à ce libre-arbitre proprement humain est attaché l’usage de la raison et la capacité de donner une forme rationnelle à une création. Ainsi, pour Kant, « on se plaît à nommer une œuvre d’art le produit des abeilles (les gâteaux de cire régulièrement construits) mais ce n’est qu’en raison d’une analogie (R) avec l’art, en effet dès que l’on songe que les abeilles ne fondent leur travail sur aucune réflexion proprement rationnelle, on déclare aussitôt qu’il s’agit d’un produit de leur nature (de l’instinct), et c’est seulement à leur créateur qu’on l’attribue en tant qu’art ». (texte) L’abeille produit une structure très bien faite, mais elle ne fait pas par réflexion, elle fait sans penser ce qu’elle fait et elle ne peut pas faire autre chose, car il est tout simplement dans sa nature de produire les éléments de la ruche. C’est donc seulement dit Kant par analogie que nous verrons dans les ouvrages naturels de l’animal de l’art, parce que nous ne pouvons pas nous empêcher de les penser à l’image des créations humaines. Cette analogie relèverait ainsi d’un ...

    Il y cependant dans ce texte deux points surprenants : 1) Kant met la raison à l’origine de la création artistique. Cela se conçoit très bien dans le champ de la technique ; après tout, une invention comme la lampe halogène est un produit de nos connaissances scientifiques de la combustion et de l’électricité. Mais ce mode d’analyse convient-il à l’art ? L’œuvre d’art est-elle une élaboration de la raison ? 2) « c’est seulement à leur créateur qu’on l’attribue en tant qu’art » : Kant dit clairement que la Nature qui œuvre à travers l’abeille peut seule être désignée comme artiste, car en elle se rencontre l’intelligence créatrice que l’abeille déploie. Si cette intelligence créatrice était consciente, nul doute que l’on pourrait de ce point de vue voir dans la Nature un artiste de génie et dont les œuvres sont innombrables. Cela serait possible, sans nul doute, dans une interprétation finaliste de la Nature, telle que celle d’Aristote, pas dans une interprétation mécaniste de la Nature. Dans la mesure où nous continuons d’adhérer à un paradigme mécaniste de la Nature, nous __

-    Pourtant, nous ne pouvons pas nommer œuvre d’art n’importe quelle production humaine. Il faut distinguer l’invention technique, de la création artistique et réserver le terme d’œuvre d’art à ce qui ne procède pas seulement d’une visée purement technique. L’invention technique est liée à un savoir d’ordre scientifique. Ma lampe de poche est un produit d'une ingéniosité technique qui se nourrit d’un savoir tiré de la physique. Je ne dirai pas que c’est une œuvre d’art, le seul nom qui lui convienne en la matière, c’est « objet technique ». Par contre, je peux identifier les fresques de Tassili N’Ajjer présentes au Musée de l’homme comme des œuvres d’art. Comme le dit Kant, l’art enveloppe une habileté de faire, distincte d’une science, comme la pratique se distingue de toute théorie. D’ailleurs, ce n’est pas en apprenant dans un livre comment faire une chaussure que je saurais la fabriquer, c’est une question de pratique et non de théorie. Enfin, dans le même texte, Kant ajoute qu’à l’art est associé une liberté créatrice qui fait de son activité un jeu, « l’art est libéral », tandis qu’une activité humaine tournée vers la seule technique est contraignante. Il lui manque le jeu libre de la création caractéristique de l’art, « le métier est mercenaire » dit Kant. L’ouvrier qui est coincé sur une chaîne de production, n’a certainement pas le sentiment de créer une œuvre. Il exécute des tâches techniques et c’est tout. On l'insulterait, si on désignait son travail d'artistique. Or, le paradoxe, c’est que le mot œuvre, indique le sens de ce que fait un ouvrier. Originellement, l’ouvrier, c’est celui qui fait une œuvre ! Or dans notre société postmoderne, le statut de l'ouvrier a été déchu. Non seulement l’ouvrier ne fait pas d’œuvre, mais en plus, il n’a même plus le sentiment qu’a l’artisan du bel ouvrage. Il ne travaille pas au sens profond du terme. Il exécute machinalement des opérations. Là encore, le paradigme mécaniste a joué son rôle, appliqué rigoureusement dans le monde du travail, il a détruit sa valeur essentielle d’œuvre, sous la forme d'une rationalisation forcée.

    ...e tel que le nôtre, régit par la techno-science, nous avons tendance à situer l’œuvre d’art sur des hauteurs éminentes, à donner à l’œuvre une majesté dont les objets techniques sont dépourvus. Mettre l’œuvre d’art sur un piédestal, c’est l’idéaliser. (texte) Nous avons idéalisé l’œuvre d’art en la situant dans un monde à part, loin des objets quelconques qui nous entourent, retrouvant en elle une manifestation de l’esprit. C’est exactement ce que veut montrer Hegel dans son Esthétique : « le côté sensible de l’œuvre d’art n’existe et ne doit exister que pour l’esprit ». Hegel prolonge l’opposition déjà présente dans le texte de Kant, entre la Nature et l’art. « L’œuvre d’art ne peut-être un produit naturel, ne peut-être animée d’une vie naturelle ». Le monde de l’art, c’est le monde de l’esprit, le monde où l’esprit vient à se manifester en-soi et pour-soi, tandis que le monde naturel n’existe qu’en-soi. Le monde naturel, c’est le monde des objets, or un objet ne sert qu’à une pure et simple consommation. Le consommateur détruit l’objet, il n’a pas vraiment égard à sa qualité spirituelle, car il ne voit dans l’objet qu’une chose utile, que la proie d'un désir. « Le désir dévore donc les objets », « il a besoin de ce qui est matériel et concret ». Il ne peut pas, sans se renoncer, accéder à une perception libre et désintéressée. Il ne peut pas laisser-être son objet, simplement pour le regarder, s’en émerveiller, le voir pour le voir, sans aller au-delà. Mais, en même temps, le moi qui désire sent bien que ses intérêts sont limités par la prédation elle-même. Il sent bien qu’il n’est pas libre par rapport à l’objet. Or, accorder un regard libre à un objet, n’est-ce pas déjà le regarder comme une œuvre ? La différence entre l’objet et l’œuvre ne tient-elle pas aussi à la différence entre perception commune et contemplation esthétique ? Aussi comprenons-nous Hegel quand il nous indique que l’homme, pour accéder à l’art, doit mettre entre parenthèses le désir et la sensualité, se faire pure sensibilité et esprit. « Envers l’art, l’homme ne se comporte pas selon son désir…Les œuvres d’art occupent un tout autre plan, puisqu’elles sont au service de l’esprit et ne sont là que pour le satisfaire ». L’homme qui se tourne vers l’œuvre d’art est en recherche du spirituel dans l’art (pour reprendre le titre de Kandinsky).

   ... « spirituel dans l’art ». Le spirituel dans l’art se réduit-il à la beauté ? Si nous admettons cette équation, il en résulte que l’œuvre d’art se doit impérativement de manifester la beauté et c’est par la beauté qu’une œuvre d’art peut-être repérée, reconnue, nommée comme œuvre d’art. Les arts classiques sont les beaux arts, les arts du beau. Le Beau est l’idéal dont participe toute œuvre d’art, et qui la définit comme une œuvre. C’est là un langage que nous devons à Platon. Dans le Banquet¸ Platon en effet montre que la Beauté, dans son essence, est ce qui rend toutes choses belles à divers degrés, que ce soit dans la Nature ou dans l’art humain. Une chose : une belle marmite, un beau couteau, un être vivant, le beau cheval, une belle femme ; est belle pour l’harmonie qui est présente en elle ; et quand cette harmonie atteint une perfection mathématique, alors la beauté semble comme descendre sur terre, descendre dans la chose et la rendre belle. La Beauté absolue,  (R) vient toucher de son aile divine, une réalité mortelle et lui conférer le charme qui fait naître le désir. Ainsi du coup de foudre qui fait qu’un visage semble rayonner une Beauté surnaturelle, de cet éblouissement, qui fait qu’un être qui était avant quelconque, s’illumine d’une clarté divine. Ce qui est au début de l’amour est aussi présent à son sommet. Au sommet de l’Amour réside la compréhension de la Beauté, car la Beauté est ce que l’Amour découvre, quand il s’est dégagé de ses limites sensuelles, quand il s’est purifié de ce qui l’alourdit et le limite. Au sommet de la dialectique ascendante de l’Amour, il y a la révélation de la Beauté dans son essence pure et absolue :

    « Une réalité qui n’est pas soumise au changement, qui ne naît ni ne périt, qui ne croît ni ne décroît, une réalité qui n’est pas belle par un côté et laide par un autre, belle sous un certain rapport et laide sous un autre, belle ici et laide ailleurs, belle pour certains et laide pour d'autres. Et cette beauté ne lui apparaîtra pas davantage comme un visage, comme des mains ou comme quoi que ce soit d'autre qui ressortisse au corps, ni même comme un discours ou comme une connaissance certaine; elle ne sera pas non plus, je suppose, située dans un être différent d'elle-même, par exemple dans un vivant, dans la terre ou dans le ciel, ou dans n'importe quoi d'autre. Non, elle lui apparaîtra en elle-même et pour elle même, perpétuellement unie à elle-même dans l'unicité de son aspect, alors que toutes les autres choses qui sont belles participent de cette Beauté d'une manière telle que ni leur naissance ni leur mort ne l'accroît ni ne la diminue en rien, et ne produit aucun effet sur elle ».

    Cela signifie que si nous étions capable de voir avec les yeux de l’Amour, nous pourrions contempler ce que le monde comporte de beauté et il en résulterait alors que nous verrions la Beauté comme principe d’unité de tout ce qui existe. De ce point de vue, bien que la Beauté ait sa demeure sur un plan qui n’est pas matériel, elle permet que tout ce qui existe participe d’elle à un divers degré. Toute chose, à un degré subtil, est une œuvre d’art car participant de la Beauté, même si la relativité des objets fait que, dans le temps, rien ne demeure. Rien n’existe en dehors de la Beauté : de la beauté du corps, à la beauté des actions, à la beauté des sciences, des lois, des œuvres de l’esprit, à la beauté de l’âme.

    ... postmodernes, c'est un discours assez étrange et notre première tentation est de le relativiser dans l'histoire. Il n’est pas étonnant, que de la Beauté comme essence, on n’ait retenu que la beauté comme idéal spécifique à une époque et à une culture. Le culte de la beauté, de la Renaissance à nos jours, est inséparable de "modèles" qui sont ceux de l’art classique. d’un art figuratif, dont les lettres de noblesses ont été données par des artistes de génie comme Raphaël, Léonard de Vinci, les frères Le Nain, Nicolas Poussin. Ou bien en musique, par les monuments que constituent Vivaldi,

B. L'œuvre comme objet

   

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     © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan,
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