Leçon 47.   La contemplation esthétique       

    L’art procure à l’amateur d’art un certain le plaisir, plaisir de l’esthète qui goûte dans l’art une richesse et un raffinement que l’on ne rencontre qu’en lui. Il ne s’agit pas pour autant d'un plaisir sur le mode de la simple « consommation », mais d’un plaisir lié au monde de la culture. En tant que culture, il peut se rattacher aussi un certain savoir, à une culture esthétique. En occident, le mot culture a souvent une résonance intellectuelle et se ramène la plupart de temps à une forme de savoir. Est-ce à dire que le plaisir esthétique dépend de la connaissance que nous possédons sur l'art ?

    La jouissance esthétique n’est pas purement intellectuelle. Il est tout à fait concevable qu'un homme qui ne connaît pas la théorie musicale, ni son histoire soit cependant touché par la beauté d'un chef d'oeuvre du monde de la musique. Le plaisir esthétique peut aussi survenir devant le spectacle de la Nature. Il n’est pas évident que le savoir nous apprenne réellement à sentir davantage.

    Qu’est ce qui nous rend capables d’une appréciation esthétique ? La jouissance esthétique est-elle affaire de sensibilité ou de jugement ?

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A. Phénoménologie de l’expérience esthétique

    L... son côté, il fait l’expérience de la création, du côté du public, il y a une autre expérience complémentaire, celle du plaisir attaché à la contemplation. Le mot contemplation désigne un pouvoir de réceptivité qui relève d’abord de la vue, mais, dans la distance qu'il suppose, il est aussi relié à l’ouïe. Le public est le spectateur au théâtre, l’auditeur au concert, l'amateur de peinture, de sculpture qui visite une exposition. Disons que la contemplation est l'état de disponibilité dans lequel le public est supposé apprécier l'art. Il y a expérience esthétique, dans la mesure où existe une forme de réceptivité à une œuvre. Celle-ci n’existe que chez l’amateur d’art, l'esthète, car il est facile d’observer que nous pouvons aussi être assez distraits, pour ne pas prêter attention à la valeur esthétique de tout ce qui nous entoure. De quelle nature est donc cette sensibilité esthétique qui nous rend capable d’apprécier l’art et de l’aimer ? (texte)

    Le sentiment du beau, le charme de la beauté n’est pas le privilège de nos cinq sens. Nous éprouvons la beauté surtout sur le plan de la vue et de l’ouïe. Il est difficile de parler de beauté à l’égard d’un parfum. Un parfum peut-être prégnant, enivrant, délicat ; il n’est pas « beau » sur le plan de l’odorat. Un contact peu être désagréable, feutré, doux. Nous ne pouvons pas directement parler de beauté à partir du seul sens du toucher. Il en est de même pour les plaisirs de la table, ce qui est délicieux au palais n’est pas pour autant « beau ». Nous éprouvons la beauté surtout sur le plan de la vue et de l’ouïe. Cf. Plotin Traité du Beau.

    Considérons donc un plaisir qui n’est pas esthétique et nous verrons s’il y a des différences essentielles avec un plaisir esthétique. Nous pourrions prendre comme exemple le plaisir de manger ou le plaisir sexuel. L’un et l’autre sont des plaisirs très sensuels. Le plaisir sensuel se consomme, parce qu’il possède clairement un objet. Dans le plaisir alimentaire, quand je mange la salade de fruits, il se produit effectivement un plaisir, mais ce plaisir est lié à la consommation de l’objet. Il y a aussi un plaisir qui se situe dans l’anticipation du plaisir à venir : un plaisir de désirer et d’assouvir le désir qui vous fait monter l’eau à la bouche. Dans la consommation, devant l’objet, je ne me contente pas de percevoir pour percevoir. Le plaisir que j’éprouve déjà à l’idée que je vais consommer ces fruits est lié au désir et il y a un plaisir de désirer en sachant que le désir sera comblé. La sensualité est ce plan du vital qui en nous est engagé dans le processus du désir et consommation de l’objet. La consommation a pour effet d’éteindre le feu du désir et de produire plus ou moins rapidement une satiété. Après la montée du désir, vient une montée de plaisir, puis la satisfaction dans l’extinction du désir. La satisfaction est à son comble au moment où il y a une sorte d’incapacité de jouir davantage. Le désir a alors exercé sa prédation de l'objet et il s’est évacué lui-même. Aussi y a-t-il une limite à partir de laquelle le plaisir finit par se nier pour se transformer en douleur, c’est cette limite qui va faire apparaître le dégoût puis l’écœurement. Le plaisir n’est vif qu’un moment très court et ne saurait être prolongé. Le résultat, c’est donc qu’une fois l’objet du plaisir consommé, le sujet a aussi éliminé sa capacité de consommer. Notons que l'on dit bien que l'acte sexuel est "consommé", de même que l'on parle de consommation ...

    ...jouissance sensuelle. La sensualité n’est pas une jouissance de la seule perception, mais surtout la jouissance d’un organe, une jouissance vitale que l’homme partage avec les autres animaux. Comme cette jouissance est organique, elle est liée aux intermittences de notre nature vitale. Le plaisir est intermittent, la capacité de jouir est en fait limitée par le besoin. Au fond, elle n’est rendue possible que par un état d’insatisfaction, de non-plaisir qui précède la consommation de l’objet du plaisir. Le plaisir sensuel est étroitement corporel et c’est bien la raison pour laquelle il exerce une pression liée à un état de déplaisir. Le plaisir sensuel est lié à un état d’inquiétude du corps, à un manque de plénitude durable, parce qu’il est toujours lié à un état de déplaisir. Tout ce qu’il peut donner, c’est une certaine volupté de la consommation, qui reste passagère.

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    En est-il de même de la jouissance esthétique ? Qu’est-ce que ce moment d’émotion que je peux trouver dans la musique, cette suspension qui fait que je suis touché au cœur par un tableau ? Le moment où la beauté me touche est-il de l’ordre de la simple sensualité ? Quand j’éprouve la beauté d’une œuvre musicale, je suis comme ravi. J’ai un sentiment complet de perception qui est ce ravissement. Ce n’est pas un organe qui est concerné. Une œuvre qui est belle n’est pas un excitant conditionnel pour une consommation. Il y a cette donation de présence de l’œuvre, et cette qualité particulière d’émotion, cette qualité par laquelle je me sens comme fasciné, sous le charme et dans laquelle, justement, je n’éprouve plus de désir. Je ne fais pas une expérience liée au désir ou à la satisfaction vitale. Il n’y a pas la montée du désir, la consommation et la satiété. Le plaisir survient tout entier, reste immobile aussi longtemps que je suis tourné vers l’œuvre et sous son charme. Un prélude de Bach dans un couloir du métro et le monde entier du désir et de la consommation, le monde gris ordinaire est comme aboli. Il y a cet instant comme hors du temps, cette majesté de la forme, cette puissance de l’harmonie qui capte la sensibilité. Je suis comme enlevé à ce monde du désir dans un sentiment de beauté et de sérénité. Et si j’éprouve une exaltation, elle est accompagnée de plénitude.

    ... n’est pas la condition nécessaire du plaisir esthétique. Dans la perception esthétique je ne consomme pas un « objet ». Il n’y a plus d’objets, il y a une œuvre qui reste intacte, intensément présente, bouleversante tant que je suis tourné vers elle. Plus je m’immerge en elle, plus elle devient riche de détail. Au lieu d’avoir un plaisir limité à un seul organe, j’ai un plaisir qui me touche tout entier, c’est mon être entier qui est ravi. L’objet n’est présent que dans la perception ordinaire, quand règne l’empire du désir, de la reconnaissance habituelle par concepts, des habitudes. Mais ce n’est pas ce type de perception. La perception ordinaire est peu sensible, comme elle est très mentale. C’est aussi pourquoi elle est la plupart du temps grise et laisse la sensibilité dans l’atonie sensible. Elle est plus une projection de l’intellect qu’une vraie réceptivité à la présence de ce qui est. Pour percevoir esthétiquement, il faut être très vulnérable, réceptif, et ne faut pas adopter le regard inquisiteur du désir qui cherche un objet, ou son regard ennuyé de ne rien trouver qui excite son intérêt. Le plaisir esthétique n’est pas un plaisir sensuel, un plaisir de consommer, c’est un plaisir de la perception elle-même. La sensibilité est une jouissance libre de la perception dans laquelle le sentiment et l’intelligence sont réunis dans une ouverture qui ne dépend pas du désir.

    Une fois pratiquée cette distinction, il est tentant de marquer une opposition : nous pourrions mettre d’un côté les « plaisirs du ventre » et la sensualité et de l’autre « les plaisirs intellectuels » purement spirituel. Faut-il penser que le plaisir esthétique est un plaisir « intellectuel », tandis que le plaisir sensuel lui serait « charnel » ? Évitons de confondre « spirituel » et « intellectuel ». Fausse opposition car le sensible est précisément à mi-chemin entre le sensuel le plus concret et vital et l’intellectuel le plus abstrait et mental. (texte) Si devant une œuvre d’art, je me détourne pour spéculer, commenter, analyser, je vais certes y trouver un plaisir intellectuel , mais est-ce cela le plaisir esthétique ? Je me suis détourné de l’œuvre pour la penser. Je n’y suis plus abandonné, je n’éprouve plus de plaisir esthétique. Ce n’est plus l’œuvre qui me transporte, ce qui m’intéresse, c’est d’en faire l’objet d’une réflexion. On peut aussi être très sensuel sans pour autant être très sensible.

   

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B. Vertu de la contemplation esthétique

    ...nous ne percevons pas esthétiquement. Pourquoi ? Parce que notre perception est le plus souvent gouvernée par les préoccupations pratiques, parce que notre perception est attelée à nos désirs, ou enrôlée par nos habitudes.

    1) Notre perception est dans ce cas intéressée. Elle n’est ni libre, ni assez désintéressée pour se donner la joie de voir pour voir, ou d’écouter pour écouter. Nous avons sur le monde un regard mercantile, nous prenons dans le paysage du monde ce qui nous intéresse pour l’action présente, si bien que nous n’avons pas contact avec la présence concrète, dans ce qu’elle a d’unique et d’inexprimable dans le langage de l’action. Nous n’avons pas l’innocence qui nous permettra d’être enfin touché par la beauté d’un paysage, d’un visage entrevu, d’un arbre seul dans une campagne solitaire. (texte)

    Qu’est ce que contempler, si ce n’est pas percevoir ? Contempler, explique Bergson dans Le Rire, c’est revenir à un regard innocent sur la Nature, (texte) c’est pouvoir se détacher de l’action et ne pas aller au-delà de l’affection sensible. Contempler, c’est s’immerger dans une « manière virginale en quelque sorte de voir, d’entendre et de penser ». Cette qualité ne peut venir que lorsque surgit en nous un esprit de détachement vis-à-vis du  monde de l’action. Mais Bergson ajoute que ce n’est pas là un détachement philosophique dans le sens d’un détachement voulu par la raison, se séparant du réel, comme dans le stoïcisme. Le détachement esthétique (texte) est une distance délicate, sensible et attentive, capable d’apprécier, d’observer et de goûter l’harmonie des formes. C’est un moment où se trouve mis en parenthèses l’attachement habituel de la perception. Si l’art a une valeur suprême,  c’est de nous rendre ce regard plus libre, de ne nous ramener à une relation sensible, poétique avec le monde. Nous allons dans un musée pour rafraîchir nos sens, pour nous laisser toucher. Nous n’allons pas chercher autre chose que cette sensibilité qui nous fait si cruellement défaut dans la vie pratique. L’artiste est celui qui, explique Bergson, a reçu de la nature une sorte de transparence. Là où le voile qui couvre la perception ordinaire est épais pour la plupart des hommes, il est comme transparent chez l’artiste. Il a reçu cette sensibilité esthétique qui lui permet d’appréhender l’individualité des choses et des êtres par delà les concepts de l’intellect. Le sculpteur qui voit passer des enfants dans la rue éprouve la puissance de leur expression, ce langage d’une pose du corps, cette présence qui est un langage. Le peintre qui contemple un paysage goûte les ombres et la lumière, un contraste unique, que l’homme pratique ne remarque pas. Le poète perçoit des harmonies dans les mots, un chant de la pensée qui est devenue sensible, que nous n’entendons pas dans notre discours habituel. L’écrivain réveille la langue et lui insuffle une Vie plus large, plus profonde, plus signifiante que celle qu’elle a dans les rapports pratiques. Le musicien est capable de toucher directement la fibre sensible de l’âme en usant  des sons sur un registre qui n’est pas celui de la pensée conceptuelle. La musique nous touche parce qu'elle fait directement écho à l’intériorité ...

    Ainsi Bergson va jusqu’à dire que la plus haute mission de l’art est de nous faire découvrir la Nature, de nous faire rencontrer la réalité par la voie de la sensibilité. Si notre âme était complètement artiste elle serait en contact avec la réalité par tous les sens à la fois. Ce qui veut dire que la sensibilité esthétique ne saurait se limiter aux œuvres d’art. Nous pourrions percevoir de la beauté en toutes choses, si nous pouvions nous donner cette ouverture contemplative de la perception.

    2) La contemplation possède aussi la grande vertu de mettre fin à la prédation du monde par la volonté et le désir. Contempler, c’est cesser de s’efforcer, de vouloir, de désirer, de poursuivre, de se propulser dans le temps. Or c’est bien l’errance dans le temps qui provoque la souffrance de la vie humaine. Schopenhauer voyait dans la contemplation esthétique un remède, contre cet état d'oscillation perpétuelle du vouloir-vivre entre la souffrance et  l’ennui. La contemplation possède un statut tout à fait différent de toutes les autres activités de l’esprit, car elle se déploie dans le détachement. L’activité de l’esprit déconnectée de la tyrannie temporelle de la volonté, devient spectatrice. Par un retournement paradoxal, la volonté qui s’ennuyait dans le monde dans un rôle, se met à observer l’ennui et le spectacle de l’ennui lui n’est pas ennuyeux. La contemplation est un état de conscience spécifique, qui offre à la conscience une bénédiction hors du temps. Elle est « ce mode de connaissance pure, libre de tout vouloir, qui à vrai dire est le seul vrai bonheur, non plus un bonheur précédé de la souffrance et du besoin, traînant à sa suite le regret, la douleur, le vide de l’âme, le dégoût, mas le seul qui puisse remplir la vie entière, du moins quelques moments dans la vie ». (texte) La contemplation remplit la vie, car elle la rend à sa propre plénitude. Elle est un moment de bonheur, car elle est un moment de coïncidence avec soi. Elle n’est pas pour autant le loisir.  Le loisir est seulement la volonté momentanément inoccupée, la volonté qui n’a provisoirement rien à faire et qui s’ennuie. La contemplation est la volonté suspendue, retenue de telle manière  qu’elle ne puisse s’atteler au désir et son corollaire, le tiraillement du temps psychologique. C’est alors que la volonté, cessant de poursuivre les désirs dans les affaires du monde, retrouve un peu de profondeur et de sérieux.

    ... valeur particulière dans le théâtre, de pouvoir provoquer au chez le spectateur une catharsis. Voir sur scène ses propres passions, provoque chez le spectateur une identification, mais qui est en même temps maintenue dans la distance esthétique. Voir sa propre avarice dans les manies d’Harpagon, c’est se voir soi-même. Voir sa propre stupidité en la reconnaissant sur la scène, c’est immédiatement comprendre et se délivrer. C’est voir ce que l’on est et du même coup, se délivrer de la folie de nos propres passions. Le spectateur transfère sur

 

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Vos commentaires

Questions:

1. Le plaisir esthétique n’est-il pas la marque de cette forme élevée de sensibilité qui est en nous qui n’est pas liée à l’expression de l’ego ?

2. Dire brutalement « c’est génial » ou « c’est nul », par pure réaction, est-ce vraiment apprécier esthétiquement ?

3. Pourquoi la perception habituelle est-elle très mentale et peu sensible ?

4. De quelles manières l’art peut-il agir sur la sensualité ?

5. Quelle différence marquer entre le beau, le joli et le sublime ?

6. Le bon goût se réduit-il à un certain conformisme ?

7. Spéculer à propos de l’art, est-ce véritablement l’apprécier ?

 

   © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan,
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