Leçon 45.   Technique et volonté de puissance      

    Nous vivons dans un monde où la technique est tellement omniprésente et elle à joué depuis le XVII ème siècle un rôle si considérable, que nous pouvons aujourd'hui caractériser la modernité par sont trait le plus dominant : la technique. Nous sommes à l'ère de la technique. La technique est la marque de notre époque, la matérialisation évidente de notre savoir, le symbole de la toute puissance du modèle culturel occidental. Mais culture sous-entend aussi développement de l'intériorité, de la vie et de la pensée. La technique issue de la science peut-elle faire partie de la culture dans ce sens ? Faut-il n’y voir qu’une simple pratique en prolongement des techniques  traditionnelles ?

    Ou bien, la technique contient-elle, dans son développement un projet, une puissance, qui suit propre logique, indépendamment de la vie et de la culture ? Il nous faut donc reconsidérer la question de la technique et nous interroger sur le destin qu’elle a tracé à l’Occident. La technique scientifique est-elle un art perfectionné qui n’engage par réellement une civilisation ou bien est-elle davantage ? Y a-t-il dans la technique un projet qui engage non seulement les ressources de la Terre, mais le sens de la vie humaine ? Sous sa forme la plus anodine, l’objet technique enveloppe une représentation d’un rapport de l’homme à la Nature qui reste inaperçu. En d’autre terme : La puissance technique repose-t-elle sur une façon de penser ou n’est-elle qu’un instrument parmi d’autres dans notre manière de vivre ?

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A. Le projet techniciste

    ... confondre le savoir théorique, (episteme), la science, qui caractérise le monde dans lequel nous vivons, et le savoir empirique traditionnel qui permet d’agir avec efficacité, mais ne donne pas exactement lieu à un savoir de type scientifique. Pour prendre un exemple simple, nous faisons une nette différence entre le kinésithérapeute moderne et le rebouteux des campagnes. Le premier a fait des études de médecine, le second ne possède qu’un savoir-faire. Rigoureusement, explique Platon, les métiers de chasseur, de cuisinier n’ont pas vocation de délivrer un savoir scientifique de leur objet. Sur le plan de la connaissance de ce qui est, ils peuvent tout au plus conduire à des opinions droites, mais dont les raisons resteront assez confuses. (texte)

    ---------------Qu’en est-il de nos techniques aujourd’hui ? Nos techniciens modernes ne sont pas dans la même situation que les artisans traditionnels. Il y a en amont de nos pratiques une science. Nous ne formons de purs techniciens, qui montrent  leur compétence, mais avec l'appui d'un savoir organisé, celui de la science objective. Une société fondée sur des compétences techniques, qui ne s’appuierait pas sur une connaissance de la Nature, serait une société ignorante des causes véritables. Elle pourrait tout aussi bien aussi bien être aveugles aux fins ...

    ...prétend ne pas encourir un tel reproche. Elle se présente comme la mise en pratique d’une science et non un savoir empirique. Nous tirons de la science des bénéfices et une utilité pour notre vie. Telle était effectivement la vision de Descartes inaugurée dans le Discours de la Méthode. Descartes a vu dans le projet d’une science objective davantage qu’un savoir empirique, mais une connaissance des causes capable de délivrer une technique, technique pouvant garantir un progrès de la condition humaine. Descartes oppose aussi ce qu’il nomme « la philosophie spéculative » de la scolastique médiévale enseignée dans les écoles de son temps, à la science nouvelle délivrant « des connaissances fort utiles à la vie ». (texte) Au lieu d’un savoir voué à la seule spéculation ou la contemplation, ce qui était le modèle grec de la connaissance, l’approche objective de science moderne se propose comme un savoir orienté vers l’action, capable de délivrer « le bien général de tous les hommes’. Déterminer le bien général des hommes est une tâche qui revient à la morale. La science, elle, a une autre tâche, elle est d’abord le savoir qui délivre la connaissance de la « force et les action du feu, de l’eau de l’airs, des astres, des cieux ». La connaissance des éléments et des forces de la Nature qui nous rend capables de la maîtriser. Il suffirait qu’un savoir de ce type soit développé et qu'il finisse par égaler l’habileté empirique que nous avons déjà dans champ de la pratique, « des divers métiers des artisans », pour que s’ouvre devant nous la promesse d’un changement considérable de la condition humaine. Nous pourrions transformer le savoir scientifique en savoir-faire technique.

    La connaissance des lois de la Nature ouvre des perspectives immenses et donne un pouvoir sans limite. Si un tel projet pouvait être accompli, dit Descartes, nous pourrions nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Avec une telle déclaration programmatique, la science devient un instrument privilégié, un moyen au services de fins. Mais de quelles fins ? Celles que l’homme va fixer. D’abord des fins qui tiennent à l'amélioration de la condition humaine, celles de la recherches du confort humain et de la santé. Il ne s’agit pas exactement de chercher à domestiquer la nature et de l’asservir. Descartes reste modéré, il dit nous serons « comme »

..     ... moins de prudence et plus d’ambition. Toute l’histoire de l'Occident est une épopée de la technique, une conquête effrénée de la maîtrise et de la puissance, à la fois de la maîtrise de la vie et de la puissance de la matière. Laventure prométhéenne (texte) (exercice 8b) de la technique depuis Descartes se donne libre cours. L’Occident s’est lancé dans une course à la puissance, (document) dans la domination et même l’asservissement de la Nature. La science délivre le savoir, la technique offre le pouvoir, savoir et pouvoir se conjuguent dans un vouloir qui sera celui de la maîtrise de la Nature. Ce vouloir apparaît sous nos yeux objectivé dans l'omniprésence des objets techniques et des machines, comme la libération d’une formidable volonté de puissance sur la Nature. (texte) Ce n’est plus ce qu’entrevoyait Descartes, un vouloir modéré et sage qui ne cherchait que : « l’invention d’une infinité d’artifice, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie »

    ... qu'elle produit, nous ne voyons pas ce qu’elle enveloppe, nous ne voyons pas la représentation du monde qui est implicite en elle. Nous voyons seulement les bénéfices immédiats que nous pouvons en tirer. Quelle est la représentation du monde qui est sous-jacente à la technique ? L’approche objective de la connaissance de la science dont la technique est l’auto-réalisation. La technique, par nature, tend à objectiver toutes choses, puisqu’elle émane d’un savoir objectif. Le savoir objectif se sépare de la subjectivité et de sa traduction naturelle en finalité. Descartes avait enseigné qu’il fallait proscrire les causes finales de la physique et ne considérer que les causes mécaniques, ne retenir des qualités sensibles que ce qui était objectivable, que l’ordre de l’étendue, car l'un et l'autre sont compatibles avec la mesure. Le monde de la science est un monde objectif, le monde de la technique est donc une nature de part en part objectivée et donc rationalisée. Ce n’est assurément pas le monde que contemple le poète, le paysage serein, aux couleurs contrastés, le monde dans lequel nous vivons de manière sensible. C’est le monde rationnel du quantifiable et de l’objectivable. D’où cette importance de la rationalisation que prend toute organisation voulue par la technique : rationalisation du travail, rationalisation du paysage rural, rationalisation de l'environnement, rationalisation de l’éducation, rationalisation de l’État etc. Partout dans notre monde se rencontre la marque de notre science, ce qui est ordre géométrique, mesure, effort pour mathématiser le réel et l’ordonner techniquement. La technique est la traduction concrète de la mise en demeure et c'est elle qui nous rend dès lors maître et ...

    Or, ce qui est étrange, en même temps, c’est que l’objectivation du savoir qui forme le fond de notre culture scientifique, loin de se situer à côté, évacue par principe la représentation subjective de la vie. Ce qui est subjectif n’est pas scientifique. Les sensations, goûts subjectifs, les préférences individuelles, n’ont pas leur place dans une représentation objective. De là un idéal du savoir qui veut que nous nous refusions aux partis pris de l’opinion subjective ou des intérêts autres que ceux de la science. Mais de là aussi la séparation complète entre le domaine de l'art, de la subjectivité vivante, avec le domaine du savoir dans l’empire incontesté de la technique, dernière conquête et matérialisation de l’objectivité. Situation étrange au sein de la culture. Étrangeté, parce que la vie en nous est subjective. Situation étrange, car la Vie reste en deçà du domaine d’investigation du paradigme mécaniste de la science moderne et le conflit est donc ouvert.

B. L’empire de la technique

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Vos commentaires

Questions:

1. Qu’est-ce qui distingue la science des grecs de la science moderne ?

2. N’y a-t-il pas ambiguïté dans la formule « humaniser la nature » ?

3. L’apparition d’une technique suppose quel type de maîtrise ?

4. Qu’est-ce que nous ne maîtrisons pas dans la technique ?

5. La thèse heideggérienne sur la technique rejoint-elle la notion de « matrice » de conditionnement ?

6. En quoi l’oubli de la vie a-t-il été corrélatif avec le développement de la technique ?

7. En quoi y aurait-il naïveté à penser que la technique est un simple « instrument » ?

 

   © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan. 
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