Leçon 84.   L’essence de la beauté         

    Il en est de la beauté, comme de l’amour : nous nous mots que nous employons constamment, mais dont le contenu est extrêmement confus. Nous avons toutes sortes d’opinions sur la beauté. Nous parlons d’une belle initiative, d'une belle voiture, d’un beau match de foot, d’un beau tableau, d’une belle femme ou d’un bel arbre, mais pour dire quoi exactement ? Pour qualifier un désir? Une excitation émotionnelle? L'auto-satisfaction d'une action, comme celle du jardinier qui vient de tailler une haie au carré? Ou bien celle de notre érudition en matière d'histoire de l'art? Nous ne savons pas ce que c’est que la beauté.

    Le plus souvent, quand nous sommes mis au pied du mur pour justifier nos propres opinions, nous nous en tirons par une porte de sortie évasive : de toute façon, la beauté, c’est « subjectif ». A chacun son opinion, ce qui revient à dire que l'on ne peut s'entendre sur rien. Si vous n'aimez pas les épinards, n'en dégoûtez pas les autres, pour vous c'est mauvais, pour un autre c'est bon. En matière de beauté, c'est la même chose. Une fois coincé dans le relativisme subjectif, nous n'avons plus rien à dire.

    Difficile de surmonter ce dictat écrasant. Que l’appréhension de la beauté soit subjective, cela, personne n’en doute ; mais ce n'est pas la question. Ce qui fait problème, c’est bien plutôt de savoir ce qui peut bien donner lieu à cette expérience qu’est l’expérience de la beauté. Y a-t-il des conditions nécessaires, universelles pour que l’expérience de la beauté se manifeste en nous ? La beauté tient-elle à l’objet, ou est-elle seulement dans l’esprit de celui qui contemple ? La beauté est-elle dans le regard ou dans la chose regardée?

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A. Le relativisme en matière de beauté

    Partons de l’opinion et de l’appréhension postmoderne de la beauté. Observons ce qu'il en est des jugements ordinaires. Nous nous servons assez peu du qualificatif « c’est beau » ; nous préférons des termes plus excessif : « c’est génial !», « c’est nul !», ou plus intellectuels : « c’est intéressant ! ». De toutes manière, la beauté est un concept qui est relativisé à l’extrême : l’épithète « beau », peut désigner n’importe quoi et sans que l’on sache exactement ce que cela veut dire. J’appelle relativisme une doctrine qui dénie une valeur absolue à son objet, pour le ravaler à des conditions relatives. En matière de beauté, le relativisme prend deux formes :

    1) Le relativisme culturel soutient que la beauté, ce n’est qu’une norme issue de la société, ou d’une culture donnée et qu’il n’y a pas de beauté en dehors de la norme que chacun d’entre nous acquiert dans sa culture. En Afrique du nord, on aime les femmes tatouées sur tout le corps, on trouve que c’est « beau ». En Europe, on trouvera plutôt que c’est « laid ». Voyez le livre de Marc Boutet et son séjour en tant que chinois en Chine. Pour le chinois commun, la beauté féminine, c’est la finesse des traits, les proportions de la chinoise. Il dira communément que les européens sont laids. Ils sont de gros yeux exorbités, de grands nez. Bref, ils sont très laids par rapport à la norme de la beauté du chinois. L’africain trouvera laid l’européen à la peau blanche, délavée, au teint maladif, comparé à la beauté de la peau d’ébène, aux proportions puissantes, à la beauté esthétique de l’africain etc. Conséquence : la beauté, cela s’apprend, cela s’acquiert. On apprend de par sa culture à trouver belle telle ou telle chose, ou à trouver laide telle ou telle autre. Un espagnol a appris à trouver « belle » une corrida, tandis que pour les peuples du nord, dont ce n’est pas la culture, ce n’est pas un spectacle que l’on trouvera beau. L’appréciation de la beauté, ce n’est pas inné, c’est acquis, cela relève de la culture et pas de la nature. Chaque culture produit ses normes de la beauté et apprend aux hommes à juger en fonction de ses normes. Le jugement esthétique n’est donc que l’effet d'un conditionnement culturel. On décrète que ceci est beau ou laid, parce qu'on nous l'a dit et répété. Le jugement esthétique est le reflet de l’ethnocentrisme le plus ordinaire, le fait que chaque culture s’estime e...

    Le second aspect du relativisme culturel est son application au phénomène de la mode dans le contexte postmoderne, disons le relativisme consumériste. En effet le consommateur a été soigneusement conditionné par le matraquage publicitaire à croire que ce qui est à la mode est « beau » et ce qui n’est pas à la mode est « laid ». Il juge que ce qui est « démodé » est... « moche »! Un couturier disait que l’on peut habiller les femmes comme des prostituées, elles ne s’en rendront pas compte, du moment que c’est « la mode », elles vont s’ébahir devant n’importe quoi. Elles diront d’une horreur qui est en vitrine « oh que c’est beau !»… parce que c’est à la mode. La saison d'après, la même paire de chaussures, cette fois démodée, sera jugée "horrible"! La publicité décrète ce qui est beau et le consommateur obéit à la norme en alignant son jugement sur elle. Plus il est écervelé et mieux cela vaut. Il suffit de changer la norme à chaque saison et on recrée la norme du « beau » et du « laid », et ce qui l’année passée était jugé « laid » devient « beau ». C'est la magie d’un conditionnement massif dans l’image publicitaire. Donc, la beauté, cela s’apprend ! Cela s’apprend sur les pages des magazines féminins, sur les écrans de publicité à la télévision et dans les clips vidéo. C’est un concept. Mais à l’aune de la mode, c’est aussi un concept arbitraire, puisqu’on peut y mettre quasiment n’importe quoi, le consommateur obéissant trouvera toujours que c’est beau, parce que tout le monde en parle, parce qu’on l’a vu à la télé, parce que c’est le dernier gadget à la mode. Dans ce cas, il est clair que le jugement sur la beauté ne relève pas d’une véritable sensibilité au beau, c’est l’écho du conditionnement collectif. Le consommateur qui dit « c’est beau » devant une paire de chaussures de pacotille et de mauvais goût, est comme un perroquet qui récite une leçon apprise. Il ne fait pas de la beauté une expérience qu’il rencontrerait comme une émotion sensible. Il est dans le jugement-réflexe. (texte)

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    2) Cependant, même en voyant clairement les limites du relativisme culturel, on peut encore tomber dans une autre forme de relativisme. Le relativisme subjectif en matière de beauté, consiste à dire que la beauté n’est que l’expression de mes désirs individuels et de mes aversions. « A chacun ses goûts ». « Les goûts et les couleurs, cela ne se discute pas ». Le concept de beauté est alors une affirmation purement égocentrique. Comme le disait Voltaire, la beauté pour le crapaud, c’est sa crapaude ! C’est relatif à chacun. L’un verra la beauté dans Shakespeare, l’autre ne verra que par San Antonio ! Le premier trouvera laid ce que le second dit être beau et réciproquement. Est beau donc, simplement ce qui me fait envie sur le moment, est laid ce qui me dégoûte, me repousse. Comme je suis en tant que subjectivité, en tant que moi, différent d’autrui, je n’ai pas les mêmes goûts que lui. « A chacun ses goûts ». En vertu du postulat démocratique, on dira même que les opinions se valent et qu’il n’y a pas à juger. Tout se vaut ! Le bitume, les HLM et un paysage de montagne, c’est pareil, la  Traviata de Verdi et le dernier spectacle d’un boy’s band, c’est pareil ; les tags sur les murs du lycée, cela vaut les dessins de Manet, le piercing de fakir, cela vaut le naturel, le maquillage délicat. Tout ce vaut. C’est affaire de goût, chacun décrète arbitrairement beau simplement ce qui lui plaît et c’est tout. (texte) Est beau, ce qui m'est agréable. Ce qui veut dire : la beauté, cela n’existe pas, tout est affaire de désir, d’attirance de répulsion individuelle. (texte) L’idée de beauté varie suivant les individus. Elle ne peut jamais être universelle, elle est toujours particulière et subjective, comme est particulière et subjective la préférence que défend chaque ego.

    Non seulement cela, mais l’idée de beauté varie aussi suivant les périodes de la vie et les dispositions. La beauté est aussi inconstante que la conscience de l’ego lui-même. Diderot dit joliment : « Chaque âge a ses goûts. Des lèvres vermeilles bien bordées, une bouche entr’ouverte et riante, de belles dents blanches, une démarche libre, le regard assuré, une gorge découverte, de belles grandes joues larges, un nez retroussé, me faisaient galoper à dix huit ans… C’est qu’à dix huit ans, ce n’était pas l’image de la beauté, mais la physionomie du plaisir qui me faisait courir ». Diderot reconnaît ici que le jugement qui ne met en avant que l’attirance sensuelle ne suffit pas pour qualifier le sentiment esthétique, mais chez l’adolescent, le jugement d’ordre sensuel, prend ____

    3) Ce type de jugement est tout de même assez primaire. Il y a fort peu de chances pour qu’il puisse être capable de reconnaître la beauté. Même dans le contexte postmoderne qui est le nôtre, nous admettons que l’appréciation esthétique véritable suppose une pondération du jugement. cf. Gilles Lipovetsky L'Ere du vide. Elle doit au moins s’appuyer sur une expérience esthétique pour avoir son sens, sinon elle ne veut plus rien dire. Or, pour l’homme postmoderne, l’expérience esthétique est devenue très intellectuelle, elle est issue d’un savoir et d’une culture historique. Ce que nous avons appris, ce qui nous a été asséné dans notre monde ambiant, c’est aussi le relativisme historique. Par relativisme historique en matière de beauté, nous entendons la doctrine qui soutient que l’idée de beauté est relative à des circonstances historiques données, de sorte que chaque époque produit un concept de la beauté, concept qui cesse de valoir à l’époque suivante. Les Vénus languissantes de Botticelli pouvaient séduire les hommes de son temps, nous n’en avons aujourd’hui plus rien à faire ; nous, ce que nous aimons, c’est l’abstraction. Les modèles de Rodin, de Turner, de Bach ou de Scarlatti, c’est du passé. Ce n’est plus l’esthétique de notre époque. Cela fait désuet, vieillot, cela ne manque pas d’attrait, mais nous ne pouvons pas trouver cela « beau », il nous faut aujourd’hui de l’audace dans la provocation, de l’inédit, de l’insolence, de la violence visuelle ; bref, notre goût postmoderne mesure la beauté au choc qu’elle est susceptible de produire. Du coup, l’art du passé ne retient pas notre intérêt esthétique, nous n’y voyons qu’une curiosité historique : plus exactement, nous dirons, « oui, oui, Mozart, Rembrandt, c’est beau, ... mais cela ne nous intéresse plus vraiment ». C’est ce genre de relativisme qui est le lieu commun des écoles d’art plastique aujourd’hui. Il est si fermement ancré dans les esprits, qu’il ne viendrait à l’idée de personne de remettre en cause l’idée que la beauté est un concept et un concept purement historique. Il y a la beauté classique avec ces femmes bien rondes, la beauté grecque de la Victoire de Samothrace, la beauté impressionniste etc. C’est un concept relatif qui se décline dans une définition analysée par les spécialistes. Il y a une formule historique avec des normes et les normes changent d’époque en époque. Là aussi, comme pour ce qu’il en est du relativisme culturel, la beauté s’apprend et cette apprentissage s’appelle la culture esthétique, qui n’est rien d’autre qu’une culture historique

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B. L’harmonie et la beauté objective

    Pourtant, ce que nous disons en ce sens de l’art, en matière de relativisme culturel et historique, nous ne pouvons pas le dire de la Nature qui pourtant comporte de la beauté. Le mimosa dans mon jardin est tel qu’il a toujours été depuis des millions d’années. Le soleil qui se couche sur les montagnes est tel qu’il a toujours été. La Nature nous offre en permanence le spectacle d’une esthétique intemporelle, cf. Emerson  La Nature (texte) d’une esthétique qui ne dépend pas de nos préférences subjectives, des modes, des revirements de l’art, de l’histoire. Nous ne pouvons tout de même pas nier qu’il y a de la beauté dans la Nature. Est-ce que cela ne veut pas dire que malgré tout l’idée de Beauté en un sens a une réalité « objective » ? (texte)

    1) Pour résoudre ce problème, il est indispensable de tenter de comprendre ce qu’est l’harmonie. (texte) Il est certes très difficile de préciser ce qu’est la beauté, cependant, ce qu’il est possible de faire, c’est de définir ce qui rend une chose belle, à savoir l’harmonie qu’elle comporte. Il y a de l’harmonie dans les êtres naturels, comme il y a de l’harmonie dans les belles œuvres d’art.

    Dans l’Hippias Majeur de Platon, la position du problème se formule ainsi dans le dialogue entre Socrate et Hippias :

    « - les belles choses ne sont-elles pas belles par la beauté ?

    - Oui, par la beauté.

    - Qui est une chose réelle ?

    - Oui, car que serait-elle ? » (texte)

    Une chose belle : une rose, une visage de femme, une sonate de Beethoven, est belle par participation à la Beauté, en vertu de l’harmonie qu’elle comporte. Quand nous demandons « ce que c’est que cette beauté », nous ne demandons pas « quelle chose est belle », mais nous voulons « savoir ce qu’est le beau ». Il ne s’agit donc pas de fournir des exemples, mais d’approcher l’essence de la Beauté. Cette erreur, Hippias la commet en disant plus loin : « que le beau, c’est une belle fille ». Il dira encore, que le beau, c’est un beau cheval, et on peut allonger la liste « une belle lyre », « une belle marmite » etc. Ce qu’il importe de découvrir, c’est la Beauté en soi. « Si une belle fille est belle, c’est qu’il existe quelque chose qui donne leur beauté aux belles choses ». Cela ne tient assurément pas seulement à la matière. Ce n’est pas l’ivoire ou le marbre qui rend une statue belle. La beauté n’est pas non plus simplement une parure qui vient s’ajouter à une chose en la rendant belle, comme un bijoux sur les épaules d’une femme.

     Non la beauté tient plus à la forme de la chose qu’à la matière. Le marbre est beau quand il est employé bien à propos, quand il y a dans la statue un rapport formel de convenance entre ses parties, c'est-à-dire quand il y a en lui une harmonie de composition. L’harmonie rend une chose belle. Pourquoi ? Parce que dans l’harmonie, les parties viennent composer un tout, de sorte que la chose harmonieuse rayonne une unité qui domine les aspects de sa multiplicité. Descartes écrit en ce sens : « La beauté est un accord et un tempérament si juste de toutes les parties ensemble, qu’il n’y en doit avoir aucune qui l’emporte sur les autres ». L’harmonie donne une unité vivante et c’est cette unité vivante qui nous trouble, qui nous touche, dans le sentiment de la beauté (texte).

    2) Mais qu’est-ce que l’harmonie ? L’harmonie se rencontre dans tous les arts, en musique tout d’abord, en peinture, en sculpture, en architecture. Mais elle est aussi très présente dans la Nature. Il y a harmonie quand la convenance des parties de la chose manifeste un ordre qui, loin d’être imposé par le regard ou le jugement du spectateur, ou l’oreille de l’auditeur, est immanent à la chose même. Cet ordre suppose un minimum de régularité des formes. Le manque de régularité fait désordre et cela introduit hasard et disharmonie. La régularité est obtenue par la symétrie qui répartit les différents éléments sur un ou plusieurs axes. Les anciens tenaient le cercle pour le symbole de la perfection, car il comporte une infinité d’axes de symétrie. Plus que la symétrie, l’harmonie implique une proportion juste. Un beau corps est bien proportionné. Un visage qui est disproportionné n’est pas apprécié comme beau. Qui dit proportion, régularité et symétrie, dit ordre mathématique. L’harmonie est la présence du ...

    C’est dans la musique que cette présence des structures mathématiques dans l’harmonie est la plus flagrante. Or si l’appréciation subjective de la beauté se situe au niveau des sens, c’est à la raison qu’il appartient de préciser les lois objectives qui structurent l’harmonie. L’essence de la musique est dans le nombre. Si on prend une corde de guitare et qu’on la touche avec un doigt de la main gauche à la moitié de la longueur, donc à la valeur 1/2 , tout en faisant sonner la corde avec la main droite, on obtient ce qui est appelé une harmonique, à l’octave supérieur de la corde à vide. Si on pose le doigt sur le point qui est à 2/3 de la corde, on a la quinte. Si on pose le doigt au 3/4 de la corde, on a quarte. L’octave, la quarte et la quinte sont les principaux intervalles de la musique et ils sont représentés par les quatre premiers nombres 1,2,3,4. L’école de Pythagore donnait une portée cosmique à cette analyse. Non seulement les rapports des nombres régissent la musique, mais ils régissent tout l’Univers. Les dieux connaissent la musique, car la Manifestation divine est musique, la musique des sphères disait-on dans l’antiquité. En Inde, on parle dans le même sens des Gandharva les musiciens célestes. Quand la musique humaine rejoint la musique des dieux, elle exerce une influence bienfaisante. Le chant des Sirènes inspire l’amour des choses divines ou l’oubli de la vie terrestre. Les anciens disaient que la musique terrestre n’est qu’un écho de cette harmonie qui aide l’âme à se souvenir des choses qu’elle a vue dans une vie antérieure. La musique humaine, dans son élévation, ne fait qu’imiter l’harmonie des astres. L’âme individuelle est elle-même habitée d’une musique intérieure qui, une fois que l’âme est libérée du corps, contribue aux harmonies cosmiques. Ainsi la musique est-elle un lien entre l’homme et le cosmos, de même que l’Univers est un instrument harmonieux dont les dieux jouent. L’homme est un petit monde qui est à l’image de l’Univers, microcosme dans le macrocosme, (texte) tout être étant composé de fini et d’infini. Pour ces raisons fondamentales, les pythagoriciens expliquaient que la musique harmonieuse revitalise l’homme en l’accordant avec l’univers. Inversement, sans harmonie, la musique blesse, contrarie, trouble l’équilibre. Toute maladie est déséquilibre de l’harmonie du corps. Il doit donc être possible de se servir de la musique comme thérapie ; car la santé n’est rien d’autre qu’une harmonie psychique et physique qu’il s’agit de maintenir. Non seulement cela, mais la musique a des vertus pour apaiser les déséquilibres émotionnels, et elle incite surtout l’intelligence à comprendre le sens vrai du déséquilibre, ce sens du déséquilibre qui peut-être appliqué à d’autres domaines, tel l’éducation, ou la politique. Ce que nous disons là, à partir du pythagorisme, n’a rien de très original. On en trouve une expression complète _____

    L’harmonie trouve son étude privilégiée en musique, mais ne s’y limite pas. Elle a sa place dans l’architecture, dans la peinture et dans la sculpture. Pythagore avait mis en évidence l’existence d’un nombre d’or régissant les proportions harmonieuses du corps humain. C’est à partir de ce même nombre d’or que l’on a pu étudier les proportions des pyramides, des temples grecs, les proportions de la statuaire grecque représentant les dieux. Léonard de Vinci a figuré dans un dessin célèbre les cercles donnant les proportions harmoniques entre les bras, la tête, le tronc, les jambes dans l’unité du corps humain.

    Ce à quoi nous conduit donc la théorie de l’harmonie, c’est à l’idée qu’il y a en un sens une « beauté objective ». Plus exactement, ce n’est pas tant la beauté qui est objective, car elle est liée avant tout à une expérience esthétique particulière, ce qui est objectif dans la beauté, c’est l’harmonie. Il est tout à fait étonnant de remarquer à ce titre que toutes les grandes œuvres musicales comportent des structures remarquablement ordonnées. On a parfois reproché à Bach d’être en ce sens trop mathématicien. L’art de la fugue en effet est d’une technicité mathématique redoutable. Le contrepoint est une technique extrêmement difficile à maîtriser par les seuls moyens du concept. Mais ce qui est étonnant, c’est que le génie trouve spontanément dans l’inspiration les Idées-formes de l’harmonie. On est assez surpris de remarquer que des musiciens brillants, qui ne connaissent même pas la théorie musicale puisse créer des œuvres dont ...

    ------------------------------2) Ce qui peut étonner plus encore, c’est que la Nature elle-même sache aussi le faire. Une fleur de tournesol comporte une régularité, une symétrie, une géométrie en spirale tout à fait étonnante. La plupart des organismes supérieurs sont construits sur une symétrie : le corps du renard, de la truite, de la fauvette a un axe de symétrie. L’oursin et l’étoile de mer ont plusieurs axes de symétrie. Le corps humain a un axe de symétrie. Ce qui est surprenant, c’est que la Nature ne semble avoir le soin de la symétrie que dans ce qui est visible. La symétrie n’est pas autant respectée dans les viscères. Elle ne l’est que dans la forme extérieure. Tout se passe comme si la Nature avaient un soin particulier pour l’esthétique et négligeait l’esthétique pour ce qui ne se voit pas. La beauté naturelle ne procède d’aucun concept humain. Kant distingue ainsi ce qu’il appelle la beauté libre de la beauté adhérente. Par beauté adhérente, il entend la beauté artistique pour autant qu’elle peut encore se rattacher à une fin déterminée. La bouilloire en argent n’est pas jugée belle seulement dans sa forme, mais elle est rattachée à une fin utilitaire donnée.Une « belle marmite », dit-on, c’est une marmite qui est bien commode pour faire la cuisine. Par contre, « beaucoup d’oiseaux (le perroquet, le colibri, l’oiseau du paradis), une foule de crustacés marins sont en eux-mêmes des beautés, qui ne se rapportent à aucun objet déterminé quant à sa fin par concept, mais qui plaisent librement et pour elles mêmes ». Dès l’instant où nous entrons dans l’univers humain, la perception, insensiblement, devient utilitaire et est associée à une fin. « la beauté de l’homme (et dans cette espèce, celle de l’homme proprement dit, de la femme ou de l’enfant), la beauté d’un cheval, d’un édifice (église, palais, arsenal, ou pavillon), suppose un concept d’une fin, qui détermine ce que la chose doit être et par conséquent un concept de perfection ; il s’agit donc de beauté adhérente ». Dans le terme « perfection » Kant désigne ici la conformité achevée à une norme. De là suit que le jugement de goût, qui s’adresse à une beauté adhérente, risque toujours d’être impur, pour autant qu’il est contaminé par le concept de la fin et la perfection qui lui est attachée. A l’égard de la beauté libre par contre, le jugement esthétique peut-être pur. « Dans l’appréciation d’une libre beauté (suivant la forme) le jugement de goût est pur. On ne suppose pas le concept de quelque fin pour laquelle servirait les éléments divers de l’objet donné et que celui-ci devrait représenter ». Dans l’art humain, cette forme de beauté libre existe aussi, à côté des représentations à caractère figuratif : Kant donne l’exemple des dessins à la grecque, de la musique d’improvisation sans thème et même de toute la musique sans texte. Dans pareil cas, les motifs « ne signifient rien en eux-mêmes, ils ne représentent rien, aucun objet sous un concept déterminé et sont de libres beautés ».

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l’unité, or il n’y a pas de beauté sans le sens de l’unité. De même, il n’y a pas de beauté là où le concept règne seul et sans partage. Si la mathématique de l’harmonie ne concernait que le concept seul, elle serait seulement un objet pour la pensée et elle laisserait le cœur insensible. C’est le cœur éprouve ce que l’harmonie livre de beauté. Cela ne veut pas dire que la beauté concerne n’importe quelle forme de subjectivité. Ce qui est beau, ce n’est pas seulement ce qui « me plaît à moi ». Le beau n’est pas non plus ce qui est déterminé par le concept d’une fin et d’une règle liée à un moment historique et une culture. La subjectivité qui pressent la beauté a un caractère universel, elle est au point de jonction entre l’intelligence et la sensibilité, là où intelligence et sensibilité se rencontrent.

    Nous voilà prêt à comprendre la formule de Kant : « le beau est ce qui plaît universellement et sans concept ». (texte) Ce qui plaît universellement désigne la sensibilité de tout être humain et pas la sensibilité particulière qui me distingue en tant qu’individu qui a ses goûts, ses préférences, ses rejets, ses choix, ses désirs, son avidité pour tel ou tel objet. La sensibilité esthétique suppose la mise entre parenthèse de l’ordre égocentrique que constitue l’agréable. Le beau nous procure une satisfaction désintéressée et puisque la satisfaction du beau est exempte de tout

 

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    © Philosophie et spiritualité, 2003, Serge Carfantan. 
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