Leçon 125.    L'Éthique et le Droit des Animaux     

    Un des débats les plus douloureux de notre époque concerne notre rapport aux animaux. Alors qu’il va de soi qu’on ne peut plus faire « ce qu’on veut » d’un prisonnier de guerre, d’un africain ou d’un handicapé mental, et que les femmes, les homosexuels et les pays autrefois colonisés ont des droits égaux à ceux de leurs anciens maîtres, les animaux demeurent à notre merci. Jusqu’à il n’y a pas très longtemps on ne se posait que peu de questions quant à notre attitude envers les animaux. Le 19e siècle et le début du 20e ont vu apparaître quelques menues restrictions, telle un loi anglaise interdisant le mauvais traitement des animaux de compagnie (chiens et chats) en public, et il existe dans la plupart des nations occidentales des lois punissant d’amande ou de prison (de courte durée ou avec sursis) la cruauté contre les bêtes. Ces lois n’ont concerné la plupart du temps que les bêtes de compagnie et cela seulement lorsque ils sont considérés comme « intelligents » ; souvent ces lois ont exclu les animaux sauvages (les phoques par exemple), les animaux d’élevage (porcs, moutons et autres) ainsi que les animaux « pas malins », c'est-à-dire les poissons rouges ou les lapins par exemple par opposition aux chats, chiens, perroquets et chevaux que nous estimons «plus semblables à nous-mêmes » et auxquels nous sommes par conséquent plus attachés.

Les lois qui régulent notre traitement des bêtes le font donc en fonction du rapport que nous avons avec ces animaux, et en particulier de la ressemblance avec nous-mêmes que nous leur supposons ainsi que de l’affection qu’ils nous inspirent. Les cavaliers sont souvent épris de leur cheval jusqu’à la passion, et la tendresse que nous portons à Toutou peut aller très loin comme le démontrent les salons de coiffure, les rayons mode, les salles de fitness et les classes de yoga pour chiens new yorkais et californiens. Néanmoins, en même temps que nous choyons, coiffons, habillons et détendons les uns, nous en élevons les autres dans des conditions parfois abominables pour les manger, et soumettons d’autres encore à des expériences douloureuses et souvent fatales afin de faire avancer la recherche médicale ou pour développer de nouveaux produits cosmétiques ou ménagers. Ce contraste nous est de plus en plus insupportable comme en témoignent les heurts violents entre avocats des droits des animaux et chercheurs. Laboratoires détruits, animaux relâchés dans la nature, débats venimeux et manifestations montrent la fissure entre les uns et les autres, et l’abîme éthique au bord duquel nous nous trouvons. Comment réagir à cette situation de schizophrénie légale et philosophique ? Pour essayer d’y répondre il convient d’abord d’analyser de plus près notre rapport aux animaux et ses sources philosophiques. Comment ce rapport a-t-il évolué pour qu’émerge l’idée de droits des animaux et de la libération animale ? Peut-on parler d'un droit de l'animal? A ce stade, est-il immoral d’être carnivore ? Comment enfin faire face à la vivisection ? Est-elle un scandale ou un mal dont nous ne saurions nous passer?

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A. L’arche de Noé, l’instrument vivant et l’automate

    Si notre traitement cruel et contradictoire des bêtes étonne, il n’en est pas moins vrai que beaucoup d’entre nous n’y réfléchissons pas souvent, car notre rapport aux autres espèces a peu évolué au cours de l’histoire et la majorité des gens le considère comme allant de soi.

    1) Les textes les plus anciens de notre civilisation occidentale à la fois reflètent et sanctionnent notre domination des animaux et nous autorisent de les traiter comme des instruments. Ainsi dans la Genèse, premier livre de la Bible, nous lisons:

    ---------------Dieu dit : faisons un adam (littéralement : un terreux, c’est à dire un être fabriqué de terre, de matière) à notre image comme notre ressemblance, pour commander au poisson de la mer, à l’oiseau du ciel, aux bêtes et à toute la terre, à toutes les petites bêtes ras du sol (…) A vous d’être féconds et multiples, de remplir la terre, de conquérir la terre, de commander au poisson de la mer, à l’oiseau du ciel, à toutes les petites bêtes ras du sol.

    Plus loin  (livre 2):

    YHWH Dieu fabrique avec de la terre toutes les bêtes sauvages, tous les oiseaux du ciel. Il les fait défiler devant l’adam pour entendre le nom qu’il leur donne. Chaque être vivant reçoit son nom de l’adam. L’adam trouve des noms à tous les animaux, aux oiseux du ciel, à toutes les bêtes sauvages.

    Plus loin, à Noé et à ses fils, qui viennent de sortir vivants de l’arche dans le nouveau monde que Dieu a lavé des péchés humains avec le déluge, et qui est le monde où nous vivons, Dieu dit :

    A vous d’être féconds et multiples, de remplir la terre. Vous êtes la peur, vous êtes l’épouvante, de touts les animaux de la terre, de tout ce qui vole dans le ciel, et de tout être animé sur le sol, de tous les poissons de la mer. Tout est entre vos mains.  La moindre petite bête vivante, comme le vert végétal, vous appartient pour vous nourrir. Je vous donne tout.

    Dans le Nouveau Testament, Jésus multiplie le pain, mais aussi deux poissons afin de nourrir une foule de cinq mille. Ainsi l’Evangile de Marc, chapitre 6, nous raconte que Jésus
    prît les cinq pains et les deux poissons et, regardant vers le ciel, il bénit, rompit les pains, et il les donnait aux disciples pour qu’il les proposent aux gens. Il partagea aussi les deux poissons entre tous. Tous mangèrent et furent rassasiés, et on enleva douze corbeilles remplies de restes de pain et de poissons. 

    Nous voyons donc que la Bible à la fois reflète et instaure la domination de l’animal par l’homme : elle la reflète puisque ces textes décrivent une situation qui est déjà là, tentant de l’expliquer. C’est l’aspect mythique des textes sacrés, écrits bien après que l’animal fut domestiqué par l’homme et qui nous apprennent que vers 3000 avant Jésus l’homme cultivait la terre, abattait des bêtes, pêchait et chassait. Elle l’instaure dans le monde occidental en créant la tradition du poisson du vendredi, de l’agneau de Pâques (qui commémore le sacrifice du Christ), et en autorisant, contrairement à ce qui se passe chez les Hindous par exemple,

 envers les animaux n’a pas son unique source dans la Bible. Aristote également distingue l’homme libre – le citoyen grec – de ce qui n’est pas lui et qui lui doit obéissance. Le livre I de La Politique expose la théorie d’Aristote sur la position sociale des femmes et des esclaves. Aristote distingue « l’être qui, par son intelligence, a la faculté de prévoir, est par nature un chef et un maître » tandis que « celui qui, au moyen de son corps, est seulement capable d’exécuter les ordres de l’autre, est par sa nature même un subordonné et un esclave. » Plus loin Aristote distingue entre les instruments animés et les instruments inanimés qui sont la propriété du chef de famille. Les instruments inanimés sont les outils de toute sorte, les instruments animés sont les esclaves, les bêtes et jusqu’à un certain degré les employés car, sans être propriété, « dans les divers métiers, celui qui aide rentre dans ce genre d’instrument ». (texte)

    La conception d’Aristote a sa racine dans une conception de l’homme comme d’une âme unie à un corps ; l’âme étant supérieure, le corps lui doit obéissance. Puisque pour les anciens la Nature, le Cosmos reflète et est reflété par l’âme-corps qu’est l’homme (il est le microcosme, l’Univers le macrocosme) il est justifié de penser l’un dans les mêmes termes que l’autre. Ainsi Aristote écrit : « Pour nous en tenir à l’être vivant, rappelons d’abord qu’il est composé d’une âme et d’un corps, et que de ces deux facteurs le premier est par nature [c’est moi qui souligne] celui qui commande, et l’autre celui qui est commandé (…) Ainsi donc c’est en premier lieu dans l’être vivant, disons-nous, qu’il est possible d’observer l’autorité du maître et celle du chef politique : l’âme, en effet, gouverne le corps avec une autorité de maître, et l’intellect règle le désir avec une autorité de chef politique et de roi. Ces exemples montrent avec évidence le caractère naturel et l’utilité de la subordination du corps à l’âme…Envisage-t-on à leur tour les rapports entre les hommes et les autres animaux on aboutit à la même constatation : les animaux domestiques sont d’un naturel meilleur que les animaux sauvages, et il est toujours plus expédient pour eux d’être gouvernés par l’homme, car leur conservation se trouve ainsi assurée. [c’est moi qui souligne] »

 Ainsi, ce que Aristote nous dit c’est que, premièrement, celui qui possède les plus grandes capacités intellectuelles doit gouverner celui qui n’est que corps et sensations. Aristote dit ailleurs dans le livre I que les animaux possède la voix, qui leur sert à indiquer la joie et la peine « car leur nature va jusqu’à éprouver les sensations de plaisir et de douleur, et à se les signifier les uns aux autres ». Aristote conçoit donc les bêtes comme des êtres sentant, mais il leur manque l’intellect, alors que tout comme le corps vigoureux des esclaves, le corps des animaux leur rend aptes au travail au service de l’être-âme qui les commande. Deuxièmement, nous l’avons vu, cet état de fait est naturel, inscrit dans la structure même du cosmos : l’animal obéit à l’homme tout comme la partie animale de l’homme (ses instincts) doivent obéissance à sa partie rationnelle, l’intellect et l’âme. Puisque les animaux sont dépourvus de raison, c’est à la raison de l’homme qu’ils obéiront, qui supplante ou supplée à la raison qui leur manque. C’est pour cette raison que l’animal domestique est comme une partie du corps de son maître, et donc il doit obéissance à l’âme du maître. L’instrument en effet est une extension du corps de son propriétaire qui lui permet d’exécuter des tâches que le propriétaire ne saurait pas faire sans lui : le paysan ne peut pas retourner la terre très aisément sans bœufs, tirer un chariot sans chevaux, garder les moutons sans un chien berger. Il n’en reste pas moins que le travail est le sien, que les animaux ne joue dans cette activité, tout comme dans la Nature elle-même, aucun rôle autonome. Troisièmement, cet état de servitude et d’instrument fait du bien à l’animal. Il est dans son intérêt d’être soumis à l’homme. Pourquoi ? Tout d’abord, parce que cela assure sa conservation. Effectivement le mouton est protégé du loup par son propriétaire, le chien nourri etc. Mais cette idée va plus loin : l’animal domestique n’est pas un animal sauvage qui vit avec l’homme. Le cheval n’est pas un zèbre domestiqué, ni le chien un loup à la maison. Les animaux sauvages dont nos animaux domestiques sont les descendants n’existent plus, et nos animaux domestiques auraient tout le mal du monde à survivre dans une nature sauvage à laquelle ils ne sont plus adaptés. Ils ne peuvent donc plus survivre sans l’homme. Toutefois l’idée d’Aristote est encore plus profonde : le bien pour tout être consiste à trouver sa place dans le tout et la remplir. Puisque l’animal n’est qu’un corps appétant (le vocabulaire est spinoziste mais convient ici : l’animal est un corps à sensations, il a des instincts et des sensations, mais rien de plus) il est en quête d’une âme à suivre tout comme l’homme cherche à fortifier son âme et lui soumettre ses désirs et instincts. Un animal sans homme-maître serait comme un homme gouverné par ses instincts, son corps. Il serait dans la confusion, le désordre et cela l’empêche d’atteindre le bien (santé, vertu, bonheur). On peut dire que l...

    ---------------La soumission de l’animal à l’homme est donc à la fois divine et naturelle, à la fois classique et judéo-chrétiene. L’idée que les bêtes sont des choses qui nous appartiennent est très profondément ancrée dans la civilisation et la mentalité occidentale. Descartes est allé encore plus loin qu’Aristote puisqu’il maintient que les animaux n’ont pas de sensations, mais que toute manifestation de sensation chez les bêtes n’est qu’apparence. L’idée est étrange car elle est tout le contraire de ce qu’on pense spontanément et mérite qu’on s’y arrête.

    3) Descartes est célèbre pour avoir affirmé que les animaux ne sont que des machines, incapables de souffrance, de plaisir ou d’aucune pensée que ce soit. Cette conception va à l’encontre du sens commun, de tout ce que nous pouvons observer chez les bêtes, et choquait autant les contemporains de Descartes, entre autre la reine Christine, qu’elle nous étonne au 21e siècle. Comment Descartes en est-il arrivé à cette surprenante conclusion ? Pour le comprendre il nous faut regarder le cartésianisme d’un peu plus près. Qu’est ce que le monde selon Descartes ?

    Descartes soutient qu’il y deux substances : la substance étendue, qui est la matière, et la substance pensante, qui est l’âme. (texte) La matière est régie par les lois naturelles qui lui sont inhérentes et valables dans tous les univers possibles. L’âme est régie par la volonté, elle est donc libre alors que la matière est soumise à la nécessité naturelle. Le corps –humain ou autre- est entièrement composé de matière et son mouvement est assuré par les esprits-animaux. Cette notion d’esprit-animal est assez obscure et la lecture de Descartes ne l’élucide pas beaucoup. On peut dire (en s’inspirant de Deleuze) que Descartes crée un concept afin d’expliquer les fonctions motrices : circulation du sang, battement du cœur, réflexes de toute sorte. Les esprits-animaux ne sont pas de la substance étendue (de l’âme) et existent dans tout corps organique (mais pas inorganique). Ils sont à ces corps ce que les lois naturelles sont à la matière inerte, c’est à dire que, de même que les lois naturelles ordonnent la matière chaotique au départ en étoiles et planètes, et assurent l’attraction des corps, les mouvements des astres et tout cela, de même les esprits-animaux ordonnent ou orchestrent les mouvements de chaque organe afin que celui-ci fonctionne comme il doit. Les esprits-animaux sont donc en quelque sorte des lois ou principes dont tout ce que nous pouvons dire est qu’ils régissent l’activité d’un organisme (digestion, sommeil, locomotion etc.).

    L’âme au contraire est le siège de tout ce qui est pensée. Dans les Méditations Métaphysiques Descartes décrit l’âme comme une substance dont toute la nature n’est que de penser. Par « pensée » Descartes entend tout ce qui est pensée consciente, par opposition aux réflexes par exemple qui, eux, appartiennent au domaine du corps, donc de la substance étendue. On y trouve donc pensées abstraites, volitions mais aussi la souffrance et la douleur. Pourquoi ? Parce que la souffrance et la douleur sont quelque chose dont nous avons conscience. Ainsi elles appartiennent nécessairement à l’âme, et ne sont en rapport avec le corps que par son union avec l’âme. En conséquence le plaisir et la douleur siégeant au même endroit (dans la même substance) que la raison, les pensées mathématiques, philosophiques, les souvenirs et ainsi de suite, il en découle que qui est dépourvu des uns est par nature dépourvu des autres.

    Ceci amène Descartes à conclure qu’il n’y a aucune différence entre un animal et un automate : puisque les bêtes ne savent pas parler, c’est à dire « qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles, et d’en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées » et cela bien que les bêtes aient les organes correspondant (la preuve est que « les pies et les perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que nous, c’est-à-dire en témoignant qu’ils pensent ce qu’ils disent ») (texte) (document) il s’ensuit que ce que nous les observons faire – crier, trembler, bondir – ne sont que des automatismes. Car ce n’est pas la présence de l’organe –langue, cordes vocales par exemple – qui indiquerait que cette créature soit douée de langage, mais une toute autre substance, l’âme qui, elle, emprunte ces organes afin de transmettre des pensées qui existeraient très bien sans eux. Les animaux sont donc exactement comme ces automates créés par l’homme, mais leur machine ayant été créée par Dieu est plus complexe que les machines qu’ont construites les hommes. Et si jamais, écrit Descartes (Discours de la Méthode, 5e partie) on tombait sur une machine en tout semblable à un être humain on ne serait pas trompé car une machine ne peut pas parler, elle ne peut pas émettre un discours cohérent – « jamais elle ne pourrait user de paroles » - et même si des machines pouvaient faire certaines choses mieux que nous (on imagine des robots humanoïdes très perfectionnés) « elles manqueraient infailliblement en quelques autres, par lesquelles on découvrirait qu’elles n’agiraient pas par connaissance, mais par la disposition de leurs organes ». Et pourquoi ? Parce que la pensée (et tout ce qui va avec, langage, sensation etc.) appartient à l’âme et à elle seule. Aucune pensée ne pourrait jamais découler de la matière de manière à ce que la disposition de certains organes (on pense ici au cerveau) engendre de la substance étendue. Cela dans le système cartésien est une impossibilité car l’âme et la matière sont deux substances différentes et une substance ne peut découler d’une autre substance, car alors elle est attribut ou modification et non pas substance. Une machine douée de pensée est donc dans cette philosophie une aberration. Et une créature qui serait capable de pensée rudimentaire (calcul du renard, activité ludique du chien), de sensation comme la peur, la joie, la douleur mais non pas de pensée abstraite ou de raisonnement l’est également, car raison et sensation sont deux attributs de la même substance. Celle-ci ne peut résulter d’un agencement d’organes, encore moins d’un agencement de ressorts et de circuits même très sophistiqués, mais est donnée par Dieu telle quelle en sus du reste.

    Ainsi Descartes conclut que lorsque nous voyons un animal souffrir cela ne peut être autre chose qu’une illusion –sinon il y aurait aussi des chiens mathématiciens et des bœufs artistes – et si nous sommes émus c’est par analogie (R) avec nous mêmes : nous ne comprenons pas que, douée d’âme, nous sommes d’une toute autre nature que les bêtes et qu’un cri de leur part n’a rien à voir avec un cri venant de nous, car possédant une âme, siège du plaisir et de la peine, nous sommes bien les seuls à pouvoir les ressentir.

B. L’Être sensible, ses droits et ses intérêts

   

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        © Philosophie et spiritualité, 2005, Catarina Lamm.
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