Leçon 276.   L’illusion politique         

    Les mensonges peuvent influencer le cours de l’Histoire, les exemples ne manquent pas, comme la propagande qui a conduit à la première guerre engagée par les États-Unis en Iraq. Mais jusqu’à présent la tromperie était avant tout celle du pouvoir en direction des peuples, le mensonge machiavélien orchestré dans le but pour le Prince de renforcer son pouvoir et de se maintenir au pouvoir. La grande force du Quatrième pouvoir, celui des médias était alors en contrepoids l’exigence de vérité. Mais à l’ère de la post-vérité, c’est à un déferlement de mensonges auquel que nous assistons, le peuple lui-même y trouvant satisfaction et ne protestant même pas quand ils sont découverts, d’où le ton dépité de Katharine Viner la directrice du journal The Gardian suite à la campagne du Brexit : « La vérité a-t-elle encore de l'importance ?".

    Il faut être conséquent, si plus personne ne s’intéresse à la vérité, c’est que nous vivons dans l’illusion. A la place d’une rencontre de la vérité capable de bousculer nos préjugés et de favoriser la remise en question, nous préférons la mise en scène ingénieuse et ludique de quelques-unes des fantaisies à la mode dans l’opinion. Bref, à la place de la vérité, le buzz sur Internet, les rumeurs, les coups de gueules et les ragots. En lieu et place de la vérité. Exactement comme si nous prenions au pied de la lettre les guignols de la politique pour élire éventuellement celui qui est encore plus guignol que les autres, la politique se diluant dans le spectacle universel. Le monde de l’illusion.

    Donc, en pareil contexte, en quel sens est-il pertinent de parler d’illusion politique ?

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A. De la postmodernité à la post-vérité

    En 2016, le dictionnaire d’Oxford intégrait comme mot de l’année, post-truth, post-vérité. Définition : « relatif aux circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur la formation de l’opinion que l’appel aux émotions et aux croyances personnelles ». Dans le travail journalistique, la priorité est de rapporter des faits, puis de les commenter, en bonne logique, les faits concourent à établir la vérité. Si par mégarde il arrive que les médias donnent en guise d’information des faits erronés, normalement, l’erreur est involontaire et elle est suivie d’une correction. Mais dans le registre actuel de la politique se produit un étrange renversement : des personnalités publiques peuvent très bien annoncer de fausses informations en connaissance de cause pour en tirer directement un bénéfice électoral, ce qui revient à déployer dans l’opinion une illusion efficace. Donald Trump l’a fait en lançant délibérément « l’information » selon laquelle le président actuel, Barack Obama, ne serait pas né aux Etats-Unis mais au Kenya, pays de son père, ce qui l’aurait juridiquement disqualifié comme président. Or la publication du certificat de naissance de Barack Obama n’a même pas entamé la crédibilité de Trump, ce qui laisse penser qu’une opinion qui plaît à un électorat vaut davantage que la vérité, non seulement pour celui qui en tire un bénéfice direct, mais aussi pour ceux qui y croient qui se satisfont de la tromperie et ne veulent même pas tenir compte de la vérité. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

    1) Si nous en sommes là ce n’est pas par hasard. Reprenons quelques éléments d’études présentées ailleurs. Le processus qui s’accomplit sous nos yeux, en effet n’est rien de moins que l’aboutissement du relativisme généralisé de la postmodernité. Le structuralisme avait ouvert la voie, enseignant que toutes les cultures ont droit à la reconnaissance de leur valeur et de leur dignité. Le modèle culturel occidental n’a pas le monopole de l’humanité. Il y a une richesse dans toutes les cultures traditionnelles. Rien à redire dans cette volonté de redonner la place qu’elles méritent aux cultures traditionnelles, mais le dérapage qui a suivi est devenu incontrôlé, élargissant démesurément le relativisme. De "toutes les cultures sont également légitimes » on est passé à « tout est culturel », de « tout est culturel » à « toutes les opinions se valent ». Le résultat, c’est qu’alors, puisque tout se vaut, n’importe quoi est d’abord promu au rang de culture :____________________________________________

    En matière de politique le résultat est très visible : c’est le règne du chacun pour soi, toutes les opinions se valent et ont une égale dignité indépendamment et déconnectées de la réalité. Dans un glissement subtil et inaperçu, un voilement se produit, il n’y a plus la vérité, mais « ma » vérité, et puisque l’ego ne se pose que face à un autre ego, « ta » vérité. La vérité est annexée dans le territoire d’appartenance de l’ego, ce qui revient exactement à confondre la vérité avec mes opinions personnelles. La vérité n’est pas personnelle et n’appartient à personne. Si nous étions un tant soit peu lucide nous verrions immédiatement qu’une opinion peut être vraie ou fausse ; qu’une opinion peut être erronée et même si elle contient une part de vérité, elle n’est jamais qu’une option sur la vérité et rien de plus. Mais nous sommes confus et l’esprit embrouillé, donc on mélange opinion et vérité. Poussons un peu plus loin : imaginons un élève qui dirait à son professeur de mathématiques : « oh, 2+3=5, c’est vieux, c’est juste votre avis, si on changeait pour 2+3=6 ? Après tout, la mode change, on n’a qu’à s’inventer une nouvelle vérité !». On peut trouver cela drôle, mais la drôlerie masque la dérision et la dérision dissimule la destruction. Ce qui revient ici à détruire la vérité à sa racine, toute approche scientifique et toute investigation en général. C’est le cul de sac du relativisme. Dans la pratique, cela veut dire que les faits sont choisis subjectivement selon des préférences égotiques, il n’y a donc plus de faits capables de démentir une opinion. Comme l’opinion fonctionne dans un esprit moutonnier, le « moi » s’agrandit dans un « nous » d’un parti face à « eux » d’un autre parti, et chacun de ces moi agrandis entretient sa bulle cognitive à l’intérieur de laquelle les gens sont d’accord entre eux mais ne tiennent aucun compte de ce qui ne va pas dans leur sens.

    D’où le néologisme post-factual politics, politique post-factuelle, pour décrire une transformation de l’interaction entre les médias et la politique dans laquelle les leaders politiques orientent systématiquement les débats vers de l’émotionnel pour en faire l’enjeu d’un parti-pris qui joue allègrement avec le langage en ignorant les faits et la nécessité d’y soumettre toute argumentation. Ainsi se vérifie le fait que le politique est donc leader d’opinion au sens strict, ce qui enveloppe un aspect collectif de l’opinion assez limité, tout en évacuant tout sens critique. Les observateurs de ce phénomène ont noté le développement en traînée de poudre des expressions « ère post-factuelle » non seulement aux États-Unis et au Royaume-Uni mais aussi en Australie, en Inde, la palme revenant semble-t-il à la Russie qui semble être allé le plus loin dans la post-vérité, tant en politique intérieure qu’extérieure. Plus généralement il est évident que cette « ère post-factuelle » est largement favorisée dans les pays dans lesquels les médias sociaux jouent un rôle de premier plan et aussi dans lesquels le déversement d’informations est continu 24h/24, ce qui mécaniquement favorise _________________________

    2) Que faut-il en déduire pour le sujet qui nous concerne ? Au bas mot, si c’était encore nécessaire, une confirmation que dans la période actuelle les politiques ne sont pas en phase avec la réalité, pour employer une expression de Pierre Rabhi. La seule manière d’être en phase avec le réel avec lequel doit traiter le politique, c’est de le regarder droit dans les yeux sans ciller, donc de le connaître en vérité, puis de décider en connaissance de cause. __________

_____________________________    Ensuite, il y a l’art de bluffer. En 1986 le philosophe américain Harry Frankfurt publie un article qui offre un début de théorisation. Il cherche à établir une parenté entre le fait de dire des mensonges, lies, et de sortir des conneries, bullshit. C’est exactement ce passage depuis le mensonge vers la connerie galopante qui nous intéresse. Frankfurt récidive en 2005 dans un livre à succès traduit sous le titre De l’art de dire des conneries. En substance voici ce qu’il soutient : Alors qu'un menteur, liar, fait délibérément des déclarations fausses, le baratineur, bullshitter, qui sort des conneries est indifférent à la vérité. Le menteur a besoin de connaître la vérité pour mieux la cacher à son interlocuteur, mais le baratineur s’en fiche, il n'est intéressé que par la poursuite de ses propres objectifs, n'a pas besoin de la vérité, il bluffe pour parvenir à ses fins. « Le concept fondamental qui caractérise la nature du mensonge est celui de la fausseté : le menteur est avant tout quelqu’un qui proclame volontairement une chose fausse. Le bluff vise lui aussi à transmettre une fausse information. Cependant, il se distingue du mensonge pur et simple en ce qu’il repose non pas sur la fausseté, mais plutôt sur le trucage. Ainsi s’explique qu’il soit si proche du baratin. Car l’essence même de ce dernier est l’imposture, et non la fausseté ». Or ce que nous ne voyons clairement, c’est le degré de gravité du bluff, car il est couramment assimilé à un simple jeu, ce qui masque sa vraie nature, de la même manière que la grosse rigolade peut souvent dissimuler la puanteur du racisme en le recouvrant d’un masque hilare. C’est un cheval de Troie. Frankfurt est très net : « Les conneries sont un ennemi plus grand de la vérité que ne le sont les mensonges. », bullshit is a greater enemy of the truth than lies are.

    Revenons sur la première guerre de Bush en Iraq. La propagande a été savamment orchestrée pour persuader l’opinion que le régime de Saddam Hussein produisait des armes de destructions massive. Bush ne mentait pas, il bluffait surtout, il baratinait, il disait des conneries, son but était clairement d’envahir l’Iraq, qu’il y ait ou non des armes de destruction massive. Il a donc joué sur le trucage jusqu’à se servir de Colin Powell le 5 février 2003 pour exhiber des soi-disant preuves devant le Conseil de Sécurité de l’ONU. Ce dernier en gardera d’ailleurs une forte amertume quand, interrogé par une chaîne de télévision, il expliquera que cette prestation en grande partie fausse avait détruit sa carrière. Donc en l’état, Colin Powell a menti et dans ce cas précis, Bush a baratiné et c’est Powell qui a fait les frais du baratinage de son patron. Or les conséquences de cette imposture sont d’une extrême gravité, nous les subissons encore de plein fouet dans la violence qui règne au Proche-Orient. Elles justifieraient un procès qui a déjà été tenté. Si on enlève le masque du baratineur qui fait illusion, comme la frime peut faire illusion, ce que l’on voit c’est le menteur. _____________________

B. Le fait politique, l'opinion publique et l’illusion

    Ce que nous venons d’examiner va maintenant nous permettre d’aller plus avant en tirant parti des analyses très détaillées de Jacques Ellul dans L’illusion politique. Commençons par un premier point. On pourrait objecter à ce qui précède que la politique ne peut être un jeu d’illusion, car, d’une part elle traite des problèmes réels, ce qui fait endosser au politique une lourde responsabilité ; d’autre part, face au politique, il y a l’opinion publique dont il ne peut pas faire ce qu’il veut, il peut tenter de la séduire, mais il la craint d’une certaine manière ; il sait qu’il sera jugé sur ses actes et ramené de gré ou de force vers la réalité. Un clown, un fantaisiste, un dilettante ne fait pas le poids, il sera éjecté dans la confrontation avec le réel. S’il est un lieu commun largement partagé, c’est qu’il y a des faits politiques sérieux dont il faut traiter ; pour la génération 68 c’était même le sérieux par excellence, au point que l’on a pu dire que tout est politique et que l’on a même pu penser que la politique pouvait tenir lieu de morale. (texte)

    1) Il est vrai que depuis la Révolution les temps ont changé, nous ne sommes plus sous le régime de monarques versatiles et incompétents, « il n’est plus possible de faire une politique, quelle qu’elle soit, sans l’appui de l’opinion publique. La politique n’est plus le jeu de princes, mais elle suppose l’accord de l’opinion ». Même un dictateur est obligé de tabler constamment sur l’opinion, de la manipuler de manière à donner l’impression d’agir en fonction de la volonté générale. Inversement, un gouvernement représentatif (ce que nous appelons démocratie), serait tout à fait paralysé s’il ne tenait pas l’opinion dont il dépend. « Il se doit de la former, de l’orienter, de l’unifier, de la cristalliser de telle façon que cette opinion ne bouleverse pas sans cesse le travail politique entrepris ».

    On dira bien sûr que pour que l’opinion puisse donner son accord ou bien s’opposer sur telle ou telle question, il faut d’abord qu’elle soit informée, qu’elle en ait une connaissance des faits. Mais de quoi parle-t-on ? Autrefois il y avait des « faits politiques locaux, d’intérêt immédiat constatables directement : une famine dans la région, une crise successorale dans la famille du seigneur, la faillite d’un consul de la ville, tout le monde pouvait le connaître personnellement dans le groupe qui était intéressé ». Il n’y avait pas de solidarité mondiale et très peu de solidarité nationale. Les faits politiques à caractère global n’était pas connus par l’ensemble de la population, ils ne concernaient que les élites et restaient loin des préoccupations de l’homme ordinaire vaquant à ses intérêts personnels. Le XIXème et le XXème siècle nous ont fait entrer dans une ère où nous avons dû reconnaître que rien ne se produit en un point sur la planète qui n’ait d’incidence partout ailleurs. Une guerre en Iraq et en Syrie, une crise économique aux Etats-Unis propagent leur onde de choc partout. C’est la loi de la non-séparation des événements dans la trame mondiale. D’autre part, en même temps que cette prise de conscience voyait le jour, l’information devenait globale et circulait à une vitesse de plus en plus rapide.

    Les faits ne sont plus pour l’opinion ce qu’ils étaient, il s’est produit un renversement et une projection dans l’abstraction. Ellul prend l’exemple de l’invasion de la Tchécoslovaquie par Hitler en 1939. Le fait est concret et local pour les généraux commandant la division, pour les soldats, pour la population qui, humiliée, les voit défiler, pour le président Hacha et ses ministres. Les soldats allemands sont en armes et passent la frontière. C’est un fait brut pour ceux qui sont pris dans cette situation, mais ils n’ont pas de vision globale, la vision d’un témoin direct reste fragmentaire. Ce n’est pas ce qui forme une opinion publique, l’opinion publique va se former quand « les Français, les anglais etc. vont lire dans leurs journaux la traduction verbale du fait qui vient de se produire », alors seulement il y aura un fait politique réel pour l’opinion publique et pas avant. D’où la proposition décisive : « aujourd’hui, est un fait ce qui a été traduit verbalement ou en images ; qui a été retravaillé pour lui donner le caractère global que très peu d’hommes peuvent expérimenter ; qui a été transmis à un grand nombre d’individus par des moyens de communication ». Nous en arrivons donc à l’idée que c’est « sur ce fait abstrait que l’opinion publique prend position et se cristallise ». Assurément pour le citoyen d’une Cité grecque le sens était très différent, ce qui est politique relève directement de la vie de la Cité, relève des actes et est nécessairement local. Mais nous voici comme par magie absorbés dans l’abstraction. A cela s’ajoute deux conditions. 1) un fait n’est politique que « lorsque le gouvernement ou un groupe puissant a décidé d’en tenir compte ». 2) ensuite, « lorsque l’opinion publique considère ce fait comme tel et comme politique ». « Un fait ne devient    Ellul compare par exemple ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- L'accès à totalité de la leçon est protégé. Cliquer sur ce lien pour obtenir le dossier

 

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  © Philosophie et spiritualité, 2017, Serge Carfantan,
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