Leçon 142.   L’affectivité     

    Nous disons, lors de l’annonce d’un décès avoir été affecté par la nouvelle. C’est au niveau de l’affectivité que nous pouvons être touchés, car elle est le royaume des  sentiments. Être affectueux dans ses relations, c’est donner une chaleur affective qui est celle de la proximité de cœur que donne l’amour. Pour autant que chacun d’entre nous est un être sensible, il n’est pas possible de quitter le terrain du sentiment. Ce qui différentie un ordinateur d’un être humain, n’est-ce pas avant tout cela ? : la possibilité d’être affecté par des sentiments.

    L’affectivité n’a cependant pas bonne presse dans la philosophie moderne, car son terrain n’est pas celui de la rationalité. Un sentiment, c’est très immédiat, ce n’est pas réfléchi. La force des sentiments n’est pas celle de la raison. Un sentiment n’est pas « clair » comme une idée claire et distincte en mathématique. Les élans du cœur ne sont pas déterminants à la manière des principes de la raison. L’affectivité a donc suscité la méfiance des rationalistes qui lui reprochent sa confusion. Avec Descartes et Galilée, la science moderne a instauré une méfiance à l’égard de la subjectivité et cette méfiance est bien entendue ...

    Mais la vie n’est-elle pas par essence avant tout affective? Ne pas prendre en compte l’affectivité, c’est renier la Vie et la réduire à ce que l’intellect est à même de maîtriser dans des concepts. Que le sentiment soit souvent incontrôlable est une chose, qu’il ne faille pas en tenir compte en est une autre. Un philosophe contemporain de haute envergure, Michel Henry, s’est pourtant attaché, dans l’Essence de la Manifestation, à remettre l’affectivité au cœur de la philosophie. Michel Henry entend même pousser la phénoménologie de Husserl dans ses ultimes conséquences en devenant une phénoménologie de la Vie. Quelle rôle devons-nous reconnaître à l’affectivité ? Faut-il assimiler l’affectivité avec la réceptivité, la perception ou la sensibilité ? Affectivité et subjectivité, est-ce la même chose ? Doit-on, comme le fait Freud, ramener l’affectivité à l’inconscient et à la sexualité ? Enfin, y a-t-il ...

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A. Le sentiment et le registre de l’émotionnel

    Nous avons déjà partiellement répondu à ces questions, sans toutefois aborder directement l’affectivité. Nous avons vu que la subjectivité caractérise le fait qu’un vécu ne peut être éprouvé que par un seul sujet et que nul autre ne peut l’éprouver à sa place. La tristesse est mienne, comme la joie ou l’abattement. Par objectivité on désigne une représentation qui fait l’objet d’un consensus impliquant plusieurs sujets, comme la démarche d’une démonstration, d’une expérimentation ou simplement une constatation d’ordre scientifique. Le problème c’est qu’il y a dans la subjectivité de la sensation, tellement de variations possibles d’un individu à l’autre, que l’approche objective de la connaissance a cru nécessaire de la discréditer. Cependant, le reproche est excessif. Il risque de nous mener à cet extrême consistant à faire « comme si » on pouvait ériger une science sans tenir compte de la subjectivité. Or que la vie soit subjective, il est impossible de le nier et elle l’est parce qu’elle est fondamentalement affective. Que l’affectivité soit par principe fausse et doive être écartée est un a priori qui est dogmatique et ne procède d’aucun examen sérieux.

    ---------------1) Nous avons vu qu’une des caractéristiques essentielles du vécu est son immédiateté. A quoi nous avons ajouté deux remarques : le vécu est conscient, il se donne directement, sans intermédiaire, à la différence de ce qui est considéré comme inconscient. D’autre part, l’immédiateté renvoie directement à l’affectivité, car le propre du sentiment est de surgir en Soi-même dans les qualités que le cœur éprouve. Cependant, il serait bon, avec S. Prajnanpad, de distinguer entre l’émotionnel, avec son caractère confus et très réactif et le sentiment dans sa passivité primordiale et sa communication infinie.

    a) Ce que nous appelons "amour" est souvent confondu avec une excitation émotionnelle ou un sentimentalisme romantique. C’est dans ce registre que se situe le pathos sur lequel agissent les manipulations médiatiques sur le plan collectif. L’émotionnel peut être provoqué de façon artificielle, par exemple sous l’effet de suggestion de peur, d’angoisse ou de sollicitations du désir. On ne saurait nier que les supporters d’un club de foot dans un stade éprouve des « sentiments » en un sens, mais c’est surtout l’émotionnel qui est sollicité et même sollicité à l’excès. Le téléspectateur qui, rivé devant un spectacle de téléréalité tremble, se met en colère, ricane, verse une larme, tout en continuant à manger du pop corn, est bien « là dedans ». Dans de l’émotionnel. Il ne va pas aller au-delà, il ne va pas de l’émotionnel à l’exercice de l’intelligence ; et puis ce n’est pas pour cela que l’émission est faite. Ce qui compte, c’est le choc des affects, ce choc qui permet de vivre dans l’extase d’une vie qui n’est pas la mienne, mais celle de ces personnages qui sont dans la lucarne colorée. Une princesse lors de son mariage. Un milliardaire qui vous fait visiter son palace. Des petites gens qui vous racontent le suicide du petit frère à la suite de sa galère pour trouver un emploi. Une bonne dame qui s’est converti à la musique des jeunes et leur fait un clin d’œil. Mais c’est aussi tout le spectaculaire de l’information quand, scotché à l’écran, des millions de téléspectateurs regardent les bombes qui explosent lors d’un conflit lointain. Les avions qui s’écrasent sur les tours du World Trade Center. Ou encore l’enquête fort intéressante sur la nouvelle sexualité des français. Le record du monde du lancer d’espadrille et les prodiges de ce type qui mange des circuits d’ordinateur réduits en poudre. Et puis, il y a toutes les publicités comme s’il en pleuvait, cinq ou six coupures dans le même film etc. La course à l’audimat, on le sait, opère une terrible sélection entre ce qui est considéré comme « important » et ce qui est « secondaire ». Or la mesure en est d’abord et avant tout dans le choc émotionnel. L’usage de la négativité est pour cela privilégié. Pour rendre émotionnel un événement neutre, anodin, voire réjouissant, il faut lui rajouter une bonne dose de pathos outrancier. De même, les débats ont tendance à s’organiser sous la forme de joutes,

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    b)  L’émotionnel, peut aussi être étroitement lié au passif inconscient du sujet, c'est-à-dire aux traces de son expérience passée. C’est ce domaine qui a été finement examiné par Swami Prajnanpad. Toute expérience se déroule dans le présent, mais peut être vécue de manière complète ou incomplète. Une expérience incomplète est une expérience vécue dans un état de non-acceptation, de refus, dans une tension. Elle laisse invariablement une trace dans la mémoire, un peu comme un trait profond dans de la pierre. Une expérience complète est une expérience vécue dans l’acceptation lucide. Dans le oui à la vie l’expérience ne laisse pas de trace, mais demeure cependant dans la mémoire. On dit alors qu’elle est comme un trait dans l’eau qui retrouve ensuite sa forme. Les résidus de l’expérience passée sont appelés les imprégnations mentales, les vasanas. Ceux-ci s’agglomèrent dans la mémoire et composent les tendances individuelles appelées samskaras. La compréhension de la nature des samskaras est le pendant indien du concept occidental d’inconscient. Il est dans la nature des imprégnations mentales d’émettre des conditionnements, un peu comme des bulles qui remonteraient du fond d’une eau trouble vers la surface. Du subconscient vers le conscient. Les samskaras sont extrêmement puissants. Ils orientent largement les désirs du sujet et influent sur ses choix, et cela d’autant plus qu’ils ne sont pas remarqués en tant que tels. Ils induisent des situations répétitives dans lesquels le sujet se trouve invariablement confrontés aux mêmes problèmes irrésolus. Quand, dans l’expérience de la veille, le sujet se trouve dans une situation qui entre en résonance avec les imprégnations mentales, il s’ensuit une remontée émotionnelle du passé portant la même couleur, la même charge affective que dans l’expérience initiale. La réponse que le sujet adopte alors consiste invariablement à reproduire un modèle de comportement ancien, à savoir la première réponse qui a été adoptée. Le mental suit une compulsion. La conscience qui dit « moi » est le résultat de cette association de l’esprit à une expérience duelle. L’ego perpétue du passé, et il ne peut rencontrer le présent. La conscience de l’ego transporte en fait de la peur. « A la racine de toute espèce de vikâra (émotion), se trouve le « moi ». Etant confiné à l’intérieur des limites de mon corps, tout ce qui se trouve à l’extérieur, je le considère comme étranger : vous, lui, ceci, cela. La peur, qui prend possession de moi, que tout ce qui m’est étranger et qui est toujours présent va m’attaquer ou immanquablement me créer des difficultés ». (texte) Il faut bien comprendre que l’émotionnel qui surgit du passé est entièrement dans une réaction. Sous l’empire de l’émotion, le mental est subjugué. Il ne voit pas les choses telles qu’elles sont, mais telles qu’il craint de les voir, ou tel qu’il voudrait les voir. Ainsi se produit une projection d’illusion. C’est pour cette raison que l’on dit que les émotions nous aveuglent. En fait elles déstabilisent l’intellect. L’émotion me met « hors de moi », comme dans la colère. Parce que l’émotion est une répétition du passé, elle produit une vision faussée, une vision qui est colorée. Le sujet s’identifie à ce que l’émotion suggère et il lui faut retrouver son calme et voir les choses de manière plus sereine pour enfin avouer qu’il a perdu toute contenance. S. Prajnanpad enseignait qu’il est important de comprendre ce processus et de savoir couler avec les émotions sans être emportées par elles. Les vivre en pleine lucidité permet de voir de mieux en mieux d’où elles remontent et dans ce processus, la racine est dégagée. C’est ainsi que l’on peut devenir libre de son passé. Tout travail sur soi rencontre à un moment les formations subconscientes. Mieux, dans l’optique de Krishnamurti, il est essentiel de les rencontrer à chaque instant ...

    De là suit que nous devrions être particulièrement attentifs à l’émotionnel en nous et ne pas prendre pour argent comptant toutes ses suggestions.

     2) Maintenant, cela ne veut certainement pas dire que tout ce que nous éprouvons affectivement tombe dans cette catégorie. Il faut éviter de ravaler toute sensibilité à n’être que de l’émotionnel. Ce serait une erreur. Prajnanpad est très clair à ce sujet. Il faut distinguer l’émotion du sentiment. L’émotion est impure, parce qu’elle mélange au présent quelque chose qui ne s’y trouve pas et que nous croyons y voir, et que nous avons en réalité projeté. Elle a l’éloquence de ses sources. Le sentiment, lui, est une émotion pure. Si on ôte son impureté à l’émotion, elle redevient ce qu’elle est, un pur sentiment dit Prajnanpad. Le sentiment, c’est l’être passivement affecté, le Soi qui change de qualité. Dans la sympathie, je peux très bien être envahi par la détresse de quelqu’un d’autre. Cette détresse n’est pas la mienne. Elle n’est pas de mon passé, elle m’est communiquée par le cœur. Le Cœur peut prendre toutes les couleurs du sentiment. Le Cœur éprouve l’unité avec l’autre et dans ce cas, il ne ment pas. Il dit ce qui est, en révélant ce qui est. L’intellect lui ne peut que penser. Il ne sent jamais rien. La représentation n’est pas l’affectivité. Elle la recouvre avec la pensée. Un être qui serait libéré des imprégnations de son passé ne perdrait pas pour autant la mémoire et il ne deviendrait pas intellectuel et froid. Il serait encore sensible et même plus intensément sensible que celui qui vit avec un passif considérable et fait de temps à autre une crise de nerfs, parce qu’il ne parvient pas à assumer ses émotions. Le Sage est devenu le Cœur. C’est pourquoi la lucidité la plus vive est aussi alliée avec la sensibilité la plus haute. C’est dans cette pure affectivité que l’amour se déploie.

    Dans un autre registre, la musique de même, ne s’explique pas seulement de manière purement « émotionnelle » au sens où nous venons de le montrer. La musique éveille le cœur, parce qu’elle parle directement au sentiment, parce qu’elle le touche directement. Les arts, dans la mesure où ils savent toucher, parlent toujours au cœur. Il est ainsi possible que l’art touche une fibre de sensibilité qui est universelle en tout être humain. L’appréhension de la beauté est purement affective et n’a pas de compte à rendre à la représentation. Contrairement à ce que disent beaucoup d’esthète, l’art ne s’adresse pas seulement à l’individualité sous la forme de l’ego. Si c’était vrai nous ne serions pas sensibles à grand-chose.

    A son étage inférieur bien sûr, l’art retrouve aussi l’émotionnel sous toutes ses formes et il est naturel qu’il en soit ainsi. Un roman peut bouleverser une personne, opérer une catharsis radicale et laisser complètement indifférent une autre personne. Pourquoi ? Il y parvient quand il touche ce que l’on appelle hridayagranthi, les nœuds du cœur. Supposons qu’il y ait en moi un nœud ancien lié à une expérience d’enfant, une angoisse A. Si jamais je croise dans un roman ou au cinéma, une évocation imaginaire B qui rentre directement en résonance avec A, je vais voir remonter en moi la bouffée émotionnelle A. Submergé par l'émotion, il me sera difficile de comprendre qu'un autre,  Nathalie ou Pierre, ne ressente rien dans pareil cas. C'est l'ordre de l'affectivité marquée par l'individualité qui l'apparaît. En bref, tout ce que nous appelons notre vécu "personnel". (texte)

    Mais il y a aussi dans l'art des œuvres dont la résonance universelle va bien au-delà de la personne. Quiconque a un tant soit peu fréquenté Jean Sébastien Bach le sait par expérience. Il y a très peu de pathos personnel chez Bach et pourtant, le registre des sentiments est fabuleusement riche et d’une profondeur inouïe. Prenez Seulement l’exemple de la Chaconne. Un véritable univers esthétique, un monde harmonique qui, on l’a souvent dit, dépasse le plan simplement humain. Ce n’est pas du tout un hasard si la plupart des musiciens reviennent vers Bach. Nous en dirions autant de la poésie la plus inspirée qui elle aussi est traversée par un souffle, une vie qui parle dans les profondeurs de l’affectivité par delà  l’ego. Nous l’avons montré ailleurs, le cœur est le pont qui de l’esprit ramène vers le Soi. Du côté de celui qui éprouve l’art, à la différence du cas précédent, la poétique du sentiment prend ici une valeur universelle et c’est pour cette raison que nous cherchons du regard autrui pour tenter de partager cette émotion esthétique.

   

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B. L’affectivité comme auto-affection

    Mais le sentiment réside-t-il dans le fait qu’un objet m’affecte ? C’est bien ce que nous croyons d’ordinaire. Partant de la perception, nous raisonnons sur le sentiment dans la dualité sujet/objet. Nous disons être affecté par la tristesse, comme nous serions conscient d’avoir vu un chat sur la gouttière. Le sujet, moi, identifie l’objet, un chat, sur la gouttière. Mais un sentiment, comme la tristesse, est-il un « objet » ? Faut-il pour le comprendre faire intervenir la relation intentionnelle sujet-objet  ? Ai-je conscience d’un sentiment, comme j’ai conscience d’un objet sensible ? La sensibilité et l’affectivité sont-elles identiques ou différentes ?  Il revient à Michel Henry  dans L’Essence de la Manifestation d’avoir montré qu’il n’en n’est rien et que l’affectivité précède ontologiquement la conscience elle-même.

     ---------------1) L’entreprise de la phénoménologie de Husserl s’inscrit tout entière dans le cadre défini par l’intentionnalité, c’est-à-dire la relation sujet-objet. Husserl ne cesse de rappeler que toute conscience est conscience de quelque chose. La description du vécu chez Husserl, partant de l’ego cogito de Descartes, se définit comme une phénoménologie de la conscience. Toute perception est perception de quelque chose, le cogito n’existe par le cogitata et l’intentionnalité est le lien permettant de comprendre la direction attentive de la conscience vers un objet. De même, tout désir est désir de quelque chose, tout souvenir est souvenir de quelque chose, toute imagination est imagination de quelque chose etc.

    Effectivement, dans l’état de veille le sujet conscient n’existe qu’en relation avec un objet. Une conscience qui ne serait conscience de rien n’aurait aucun sens, ou plus exactement, ce type de conscience désigne la fin de la vigilance dans le sommeil profond. Dans le sommeil, je n’ai conscience de rien, la dualité sujet/objet est complètement résorbée, tandis qu’elle se déploie dès que j’entre dans l’état de veille, comme elle se déploie aussi dans l’état de rêve, quoique sur un plan onirique. Pourtant, la peur vécue en rêve, comme pur sentiment, ne diffère pas de la peur vécue à l’état de veille. Elle est la même, qu’il y ait ou non un monde objectif. Le Soi éprouvant est identique. En un sens dans l’apaisement bienheureux du sommeil profond la tonalité affective est encore présente, même si la conscience n’y est pas. Le Soi demeure dans son enstase originelle, antérieur à tout déploiement temporel. L’intentionnalité ne connaît son déploiement complet, dans la relation entre un sujet, l’ego, et les choses, que dans la vigilance. Aussi est-il juste de penser que la phénoménologie de la conscience et la phénoménologie du Monde ne sont qu’une seule et même chose, car le monde ne m’est donné dans son horizon intersubjectif que dans la conscience que j’en prends. Nous soutenons ici, et nous avons montré ailleurs, que la phénoménologie de Husserl est en réalité une phénoménologie de la vigilance et qu’elle n’a pas été au-delà. Elle ne recoupe en fait qu’une partie des vues que l’on rencontre dans l’ancienne avastha-traya, la théorie des trois états du Vedânta.

    L’originalité de Michel Henry est d’avoir accomplit un dépassement de la phénoménologie de la conscience en direction de ce qu’il nomme une phénoménologie de la vie que Husserl a manqué. Si l’intentionnalité est le fondement de la phénoménologie de la conscience, c’est l’affectivité qui est le fondement de la phénoménologie de la vie.
    On confond souvent la sensibilité, comme réceptivité à l’égard des cinq sens, l'enregistrement de données  sensorielles et l’affectivité. C’est une erreur. Par la sensibilité, « vient à nous tout ce qui nous touche. En elle s’institue notre communication vitale avec l’être de la nature ». Michel Henry ajoute :  « La pression qu’exerce sur nous l’étant est en réalité celle du monde ». Mais le monde est fondamentalement constitué par la conscience. C’est la conscience qui pose l’espace-temps-causalité dans lequel l'ego met en forme ce qu’il appelle le "monde réel". En-deçà de toute conscience réside l’affection pure, l’affection du sentiment qui ne dépend pas de l’expérience externe, car elle est le Soi s’éprouvant lui-même au sein de l’expérience. L’opposition entre le domaine de l’étant et l’affectivité pure est donc pour Michel Henry fondamentale. « L’opposition rend possible la manifestation de ce qui est comme tel, comme être manifeste, susceptible de nous toucher, en sorte que l’affectant n’est jamais l’étant lui-même mais l’objet donc la possibilité réside dans l’être opposé, c’est-à-dire dans le monde ». Ce que l’on appelle expérience empirique est précisément de cet ordre établi dans la dualité sujet/objet, celle d’un sujet moi sensible à ce qu’il constitue comme un objet dans le monde. La totalité des données qui servent de référence à la science se situe dans ce registre. La science se définit comme une approche objective de la connaissance. Son effort est de constituer un ordre de faits qui échappe à la variabilité des vécus. Appréhender toutes choses comme un objet est donc sa tendance la plus constante et la plus avérée et elle ne peut opérer qu’en s’appuyant sur les données des sens. La science effectue une réduction de l’ordre des données sensorielles dans une schématisation théorique propre à la représentation. Ce faisant, elle outrepasse toujours le milieu purement sensible dans lequel elle s’effectue, à savoir l’invisible sentiment de soi du sujet pur. Ce royaume dans lequel aucune dualité sujet/objet n’est possible, ce domaine de pure immanence qui est l’affectivité. « Ce qui se sent sans que ce soit par l’intermédiaire d’un sens est dans son essence affectivité. L’affectivité est l’essence de l’auto-affection, sa possibilité non théorique et spéculative, mais concrète ».  Le domaine théorique et spéculatif est le domaine de la pensée et il appartient à la représentation constituée par la conscience. ... « l’essence de la pensée est la représentation ».

     2) De là découle des propositions très paradoxales en regard de quasiment toute la philosophie occidentale, au regard de toutes les philosophies de la représentation. « L’affectivité n’a rien à voir avec la sensibilité avec laquelle on la confond depuis toujours». En effet, « Le pouvoir de sentir quelque chose, c’est-à-dire de le recevoir et d’être affecté par lui, pour autant que cette affection s’accomplit par l’intermédiaire d’un sens et, finalement du sens interne, nous l’appelons sensibilité ». Ce pouvoir suppose la dualité sujet/objet de l’expérience. L’erreur que nous commettons le plus souvent, c’est d’interpréter l’affectivité à partir de la sensibilité, or ce que nous ne comprenons pas, c’est que l’objet pointe en réalité sur l’ultime sujet qui est la propre cause du sentiment qu’il éprouve de soi à soi. Ainsi, il nous arrive de penser qu’un objet peut « causer » le bonheur éprouvé, comme l’eau bouillante peut « causer » une brûlure de la peau. Jusqu’au jour où nous comprenons dans un éclair que le bonheur est sans cause, ne jaillit que de Soi en étant de manière impropre appliqué aux objets. Pour la même raison, nous pensons qu’il faut accumuler des conditions objectives pour obtenir ce résultat « objectif » que sera le bonheur. Et nous sommes interloqué de voir la souffrance sur le visage de ceux qui « ont pourtant tout pour être heureux »! Ce que nous disons là, à propos du bonheur, et bien nous pourrions le dire de tout sentiment. Ainsi, « le sentiment n’est jamais et ne peut être senti ». Le sentiment n’est pas un dehors visible et il n’est pas donné par les sens. Il est la Vie se donnant à elle-même dans son intériorité pure. De même, « parce qu’il n’est pas susceptible d’être senti, le sentiment ne peut non plus être perçu ». On ne découvre pas un sentiment, comme on trouve un haricot sur la table, tombé en dehors de l’assiette. Un sentiment n’est pas perçu, il est éprouvé. « Il n’y a jamais, en ce qui concerne l’amour ou l’ennui, comme un pouvoir de sentir différent d’eux et qui serait chargé de les recevoir, de les sentir précisément comme un contenu opposé ou étranger. C’est l’amour, bien plutôt, ou l’ennui, c’est le sentiment lui-même qui se reçoit et s’éprouve lui-même, de telle manière que cette capacité de se recevoir, de s’éprouver soi-même, d’être affecté par soi, constitue précisément ce qu’il y a d’affectif en lui, est ce qui fait de lui un sentiment».

      Ainsi, pour Michel Henry, il n’y a pas « d’autre » dans le sentiment. Il n’y a que le Soi aux prises avec soi. Le sentiment est « précisément ce qu’il est toujours et nécessairement sentiment de soi ». En d'autres termes, « l’affectivité est l’essence de l’ipséité ». Et de là suit, « parce que l’affectivité est l’essence de l’ipséité, que tout sentiment est en tant que tel, comme sentiment de soi, est un sentiment du Soi ». Bien sûr, nous aimerions régenter nos sentiments. L’ego moralise, l’ego ordonne. L’ego  idéalise et voudrait différencier les sentiments nobles, de ceux qui doivent être rejetés. Mais le Soi accepte infiniment le jeu du sentiment et sa diversité. Il goûte sa propre saveur comme sentiment et il ne rejette rien. Chaque sentiment est sentiment de soi et non quelques uns parmi d’autres, fussent les plus nobles. Ce n’est pas un simple état psychologique à côté d’autres qui n’auraient pas cette qualité, le sentiment est la condition ontologique propre à l’Être même. Livré à Soi, l’Être est indéfectiblement son propre souffrir et son propre jouir. Plus profondément, et là nous touchons ce qui est l’intuition centrale de Michel Henry : « l’expérience de l’être comme originairement passif à l’égard de soi est sa passion». « L’affectivité est la révélation de l’être tel qu’il se révèle à lui-même dans sa passivité originelle à l’égard de soi, dans sa passion ». Nous l’avons vu, l’erreur la plus commune à cet égard consiste à croire que l’on peut apporter de l’extérieur de la passion à la vie en lui fournissant un objet. « Trouve-toi une passion !» dit-on à l’adolescent démotivé, ce qui veut dire invariablement un divertissement de plus à une vie qui n’en peut plus de continuellement se fuir. Mais la Vie est Passion, Passion parce qu’elle est originellement affective et la Passion est sublimement éprouvée pour autant que justement la vie est vécue. Le Feu de la Passion est la Vie elle-même et cela n’a strictement rien à voir avec un objet quelconque et moins encore avec le di-vertissement ; car précisément, c’est dans la totale coïncidence à Soi que la vie fait l’épreuve d’elle-même. L’in-vestissement total et sans compromis est bien plus près de l’essence de la vie que l’impossible et contradictoire tentative de fuite hors de soi. De là suit bien sûr qu'est futile la tentative de donner à la vie un sens hors de soi et dans un futur éloigné. La vie est son propre Sens et son propre but immédiatement atteint dans la plénitude du sentiment. Le but de la Vie est de vivre. La Vie ne cherche rien, ne poursuit rien à titre de projet, ne vise rien en dehors de sa propre expansion et son ultime expérience de Soi. Le Feu de sa puissance infinie est son impuissance infinie à l’égard d’elle-même et c'est aussi simultanément son Jeu infini.  « Vivre, comme l’avaient déjà aperçu les Grecs et comme, plus près

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  © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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