Leçon 142.   L’affectivité     

    Nous disons, lors de l’annonce d’un décès avoir été affecté par la nouvelle. C’est au niveau de l’affectivité que nous pouvons être touchés, car elle est le royaume des  sentiments. Être affectueux dans ses relations, c’est donner une chaleur affective qui est celle de la proximité de cœur que donne l’amour. Pour autant que chacun d’entre nous est un être sensible, il n’est pas possible de quitter le terrain du sentiment. Ce qui différentie un ordinateur d’un être humain, n’est-ce pas avant tout cela ? : la possibilité d’être affecté par des sentiments.

    L’affectivité n’a cependant pas bonne presse dans la philosophie moderne, car son terrain n’est pas celui de la rationalité. Un sentiment, c’est très immédiat, ce n’est pas réfléchi. La force des sentiments n’est pas celle de la raison. Un sentiment n’est pas « clair » comme une idée claire et distincte en mathématique. Les élans du cœur ne sont pas déterminants à la manière des principes de la raison. L’affectivité a donc suscité la méfiance des rationalistes qui lui reprochent sa confusion. Avec Descartes et Galilée, la science moderne a instauré une méfiance à l’égard de la subjectivité et cette méfiance est bien entendue ...

    Mais la vie n’est-elle pas par essence avant tout affective? Ne pas prendre en compte l’affectivité, c’est renier la Vie et la réduire à ce que l’intellect est à même de maîtriser dans des concepts. Que le sentiment soit souvent incontrôlable est une chose, qu’il ne faille pas en tenir compte en est une autre. Un philosophe contemporain de haute envergure, Michel Henry, s’est pourtant attaché, dans l’Essence de la Manifestation, à remettre l’affectivité au cœur de la philosophie. Michel Henry entend même pousser la phénoménologie de Husserl dans ses ultimes conséquences en devenant une phénoménologie de la Vie. Quelle rôle devons-nous reconnaître à l’affectivité ? Faut-il assimiler l’affectivité avec la réceptivité, la perception ou la sensibilité ? Affectivité et subjectivité, est-ce la même chose ? Doit-on, comme le fait Freud, ramener l’affectivité à l’inconscient et à la sexualité ? Enfin, y a-t-il ...

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A. Le sentiment et le registre de l’émotionnel

    Nous avons déjà partiellement répondu à ces questions, sans toutefois aborder directement l’affectivité. Nous avons vu que la subjectivité caractérise le fait qu’un vécu ne peut être éprouvé que par un seul sujet et que nul autre ne peut l’éprouver à sa place. La tristesse est mienne, comme la joie ou l’abattement. Par objectivité on désigne une représentation qui fait l’objet d’un consensus impliquant plusieurs sujets, comme la démarche d’une démonstration, d’une expérimentation ou simplement une constatation d’ordre scientifique. Le problème c’est qu’il y a dans la subjectivité de la sensation, tellement de variations possibles d’un individu à l’autre, que l’approche objective de la connaissance a cru nécessaire de la discréditer. Cependant, le reproche est excessif. Il risque de nous mener à cet extrême consistant à faire « comme si » on pouvait ériger une science sans tenir compte de la subjectivité. Or que la vie soit subjective, il est impossible de le nier et elle l’est parce qu’elle est fondamentalement affective. Que l’affectivité soit par principe fausse et doive être écartée est un a priori qui est dogmatique et ne procède d’aucun examen sérieux.

    ---------------1) Nous avons vu qu’une des caractéristiques essentielles du vécu est son immédiateté. A quoi nous avons ajouté deux remarques : le vécu est conscient, il se donne directement, sans intermédiaire, à la différence de ce qui est considéré comme inconscient. D’autre part, l’immédiateté renvoie directement à l’affectivité, car le propre du sentiment est de surgir en Soi-même dans les qualités que le cœur éprouve. Cependant, il serait bon, avec S. Prajnanpad, de distinguer entre l’émotionnel, avec son caractère confus et très réactif et le sentiment dans sa passivité primordiale et sa communication infinie.

    a) Ce que nous appelons "amour" est souvent confondu avec une excitation émotionnelle ou un sentimentalisme romantique. C’est dans ce registre que se situe le pathos sur lequel agissent les manipulations médiatiques sur le plan collectif. L’émotionnel peut être provoqué de façon artificielle, par exemple sous l’effet de suggestion de peur, d’angoisse ou de sollicitations du désir. On ne saurait nier que les supporters d’un club de foot dans un stade éprouve des « sentiments » en un sens, mais c’est surtout l’émotionnel qui est sollicité et même sollicité à l’excès. Le téléspectateur qui, rivé devant un spectacle de téléréalité tremble, se met en colère, ricane, verse une larme, tout en continuant à manger du pop corn, est bien « là dedans ». Dans de l’émotionnel. Il ne va pas aller au-delà, il ne va pas de l’émotionnel à l’exercice de l’intelligence ; et puis ce n’est pas pour cela que l’émission est faite. Ce qui compte, c’est le choc des affects, ce choc qui permet de vivre dans l’extase d’une vie qui n’est pas la mienne, mais celle de ces personnages qui sont dans la lucarne colorée. Une princesse lors de son mariage. Un milliardaire qui vous fait visiter son palace. Des petites gens qui vous racontent le suicide du petit frère à la suite de sa galère pour trouver un emploi. Une bonne dame qui s’est converti à la musique des jeunes et leur fait un clin d’œil. Mais c’est aussi tout le spectaculaire de l’information quand, scotché à l’écran, des millions de téléspectateurs regardent les bombes qui explosent lors d’un conflit lointain. Les avions qui s’écrasent sur les tours du World Trade Center. Ou encore l’enquête fort intéressante sur la nouvelle sexualité des français. Le record du monde du lancer d’espadrille et les prodiges de ce type qui mange des circuits d’ordinateur réduits en poudre. Et puis, il y a toutes les publicités comme s’il en pleuvait, cinq ou six coupures dans le même film etc. La course à l’audimat, on le sait, opère une terrible sélection entre ce qui est considéré comme « important » et ce qui est « secondaire ». Or la mesure en est d’abord et avant tout dans le choc émotionnel. L’usage de la négativité est pour cela privilégié. Pour rendre émotionnel un événement neutre, anodin, voire réjouissant, il faut lui rajouter une bonne dose de pathos outrancier. De même, les débats ont tendance à s’organiser sous la forme de joutes,

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    b)  L’émotionnel, peut aussi être étroitement lié au passif inconscient du sujet, c'est-à-dire aux traces de son expérience passée. C’est ce domaine qui a été finement examiné par Swami Prajnanpad. Toute expérience se déroule dans le présent, mais peut être vécue de manière complète ou incomplète. Une expérience incomplète est une expérience vécue dans un état de non-acceptation, de refus, dans une tension. Elle laisse invariablement une trace dans la mémoire, un peu comme un trait profond dans de la pierre. Une expérience complète est une expérience vécue dans l’acceptation lucide. Dans le oui à la vie l’expérience ne laisse pas de trace, mais demeure cependant dans la mémoire. On dit alors qu’elle est comme un trait dans l’eau qui retrouve ensuite sa forme. Les résidus de l’expérience passée sont appelés les imprégnations mentales, les vasanas. Ceux-ci s’agglomèrent dans la mémoire et composent les tendances individuelles appelées samskaras. La compréhension de la nature des samskaras est le pendant indien du concept occidental d’inconscient. Il est dans la nature des imprégnations mentales d’émettre des conditionnements, un peu comme des bulles qui remonteraient du fond d’une eau trouble vers la surface. Du subconscient vers le conscient. Les samskaras sont extrêmement puissants. Ils orientent largement les désirs du sujet et influent sur ses choix, et cela d’autant plus qu’ils ne sont pas remarqués en tant que tels. Ils induisent des situations répétitives dans lesquels le sujet se trouve invariablement confrontés aux mêmes problèmes irrésolus. Quand, dans l’expérience de la veille, le sujet se trouve dans une situation qui entre en résonance avec les imprégnations mentales, il s’ensuit une remontée émotionnelle du passé portant la même couleur, la même charge affective que dans l’expérience initiale. La réponse que le sujet adopte alors consiste invariablement à reproduire un modèle de comportement ancien, à savoir la première réponse qui a été adoptée. Le mental suit une compulsion. La conscience qui dit « moi » est le résultat de cette association de l’esprit à une expérience duelle. L’ego perpétue du passé, et il ne peut rencontrer le présent. La conscience de l’ego transporte en fait de la peur. « A la racine de toute espèce de vikâra (émotion), se trouve le « moi ». Etant confiné à l’intérieur des limites de mon corps, tout ce qui se trouve à l’extérieur, je le considère comme étranger : vous, lui, ceci, cela. La peur, qui prend possession de moi, que tout ce qui m’est étranger et qui est toujours présent va m’attaquer ou immanquablement me créer des difficultés ». (texte) Il faut bien comprendre que l’émotionnel qui surgit du passé est entièrement dans une réaction. Sous l’empire de l’émotion, le mental est subjugué. Il ne voit pas les choses telles qu’elles sont, mais telles qu’il craint de les voir, ou tel qu’il voudrait les voir. Ainsi se produit une projection d’illusion. C’est pour cette raison que l’on dit que les émotions nous aveuglent. En fait elles déstabilisent l’intellect. L’émotion me met « hors de moi », comme dans la colère. Parce que l’émotion est une répétition du passé, elle produit une vision faussée, une vision qui est colorée. Le sujet s’identifie à ce que l’émotion suggère et il lui faut retrouver son calme et voir les choses de manière plus sereine pour enfin avouer qu’il a perdu toute contenance. S. Prajnanpad enseignait qu’il est important de comprendre ce processus et de savoir couler avec les émotions sans être emportées par elles. Les vivre en pleine lucidité permet de voir de mieux en mieux d’où elles remontent et dans ce processus, la racine est dégagée. C’est ainsi que l’on peut devenir libre de son passé. Tout travail sur soi rencontre à un moment les formations subconscientes. Mieux, dans l’optique de Krishnamurti, il est essentiel de les rencontrer à chaque instant ...

    De là suit que nous devrions être particulièrement attentifs à l’émotionnel en nous et ne pas prendre pour argent comptant toutes ses suggestions.

     2) Maintenant, cela ne veut certainement pas dire que tout ce que nous éprouvons affectivement tombe dans cette catégorie. Il faut éviter de ravaler toute sensibilité à n’être que de l’émotionnel. Ce serait une erreur. Prajnanpad est très clair à ce sujet. Il faut distinguer l’émotion du sentiment. L’émotion est impure, parce qu’elle mélange au présent quelque chose qui ne s’y trouve pas et que nous croyons y voir, et que nous avons en réalité projeté. Elle a l’éloquence de ses sources. Le sentiment, lui, est une émotion pure. Si on ôte son impureté à l’émotion, elle redevient ce qu’elle est, un pur sentiment dit Prajnanpad. Le sentiment, c’est l’être passivement affecté, le Soi qui change de qualité. Dans la sympathie, je peux très bien être envahi par la détresse de quelqu’un d’autre. Cette détresse n’est pas la mienne. Elle n’est pas de mon passé, elle m’est communiquée par le cœur. Le Cœur peut prendre toutes les couleurs du sentiment. Le Cœur éprouve l’unité avec l’autre et dans ce cas, il ne ment pas. Il dit ce qui est, en révélant ce qui est. L’intellect lui ne peut que penser. Il ne sent jamais rien. La représentation n’est pas l’affectivité. Elle la recouvre avec la pensée. Un être qui serait libéré des imprégnations de son passé ne perdrait pas pour autant la mémoire et il ne deviendrait pas intellectuel et froid. Il serait encore sensible et même plus intensément sensible que celui qui vit avec un passif considérable et fait de temps à autre une crise de nerfs, parce qu’il ne parvient pas à assumer ses émotions. Le Sage est devenu le Cœur. C’est pourquoi la lucidité la plus vive est aussi alliée avec la sensibilité la plus haute. C’est dans cette pure affectivité que l’amour se déploie.

    Dans un autre registre, la musique de même, ne s’explique pas seulement de manière purement « émotionnelle » au sens où nous venons de le montrer. La musique éveille le cœur, parce qu’elle parle directement au sentiment, parce qu’elle le touche directement. Les arts, dans la mesure où ils savent toucher, parlent toujours au cœur. Il est ainsi possible que l’art touche une fibre de sensibilité qui est universelle en tout être humain. L’appréhension de la beauté est purement affective et n’a pas de compte à rendre à la représentation. Contrairement à ce que disent beaucoup d’esthète, l’art ne s’adresse pas seulement à l’individualité sous la forme de l’ego. Si c’était vrai nous ne serions pas sensibles à grand-chose.

    A son étage inférieur bien sûr, l’art retrouve aussi l’émotionnel sous toutes ses formes et il est naturel qu’il en soit ainsi. Un roman peut bouleverser une personne, opérer une catharsis radicale et laisser complètement indifférent une autre personne. Pourquoi ? Il y parvient quand il touche ce que l’on appelle hridayagranthi, les nœuds du cœur. Supposons qu’il y ait en moi un nœud ancien lié à une expérience d’enfant, une angoisse A. Si jamais je croise dans un roman ou au cinéma, une évocation imaginaire B qui rentre directement en résonance avec A, je vais voir remonter en moi la bouffée émotionnelle A. Submergé par l'émotion, il me sera difficile de comprendre qu'un autre,  Nathalie ou Pierre, ne ressente rien dans pareil cas. C'est l'ordre de l'affectivité marquée par l'individualité qui l'apparaît. En bref, tout ce que nous appelons notre vécu "personnel". (texte)

    Mais il y a aussi dans l'art des œuvres dont la résonance universelle va bien au-delà de la personne. Quiconque a un tant soit peu fréquenté Jean Sébastien Bach le sait par expérience. Il y a très peu de pathos personnel chez Bach et pourtant, le registre des sentiments est fabuleusement riche et d’une profondeur inouïe. Prenez Seulement l’exemple de la Chaconne. Un véritable univers esthétique, un monde harmonique qui, on l’a souvent dit, dépasse le plan simplement humain. Ce n’est pas du tout un hasard si la plupart des musiciens reviennent vers Bach. Nous en dirions autant de la poésie la plus inspirée qui elle aussi est traversée par un souffle, une vie qui parle dans les profondeurs de l’affectivité par delà  l’ego. Nous l’avons montré ailleurs, le cœur est le pont qui de l’esprit ramène vers le Soi. Du côté de celui qui éprouve l’art, à la différence du cas précédent, la poétique du sentiment prend ici une valeur universelle et c’est pour cette raison que nous cherchons du regard autrui pour tenter de partager cette émotion esthétique.

   

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   © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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