Leçon 90.    Culture, sous-culture, contre-culture       

    Le travail immense fourni par l’anthropologie structurale a permis de comprendre à quel point le concept de culture, comme synonyme de civilisation, est marqué par la diversité. Il n’y a pas une culture humaine, explique Lévi-Strauss, mais des cultures humaines. Il y a autant de visages de l’humain qu’il peut y avoir de cultures, sous la forme de leurs langues, de leurs traditions, de leurs mœurs. Le XVIII ème siècle, fier de sa techno-science, avait cru pouvoir revendiquer le monopole de la culture, en laissant tout ce qui n’entrait pas dans son cadre, dans la catégorie informe des « barbares », des « sauvages », des « primitifs ». Nous savons aujourd’hui que le modèle culturel occidental n’est qu’un modèle parmi d’autres.

    Mais cette reconnaissance de la diversité culturelle a aussi eu pour conséquence la relativisation extrême de la notion de culture. On passe aisément du traditionnel au tribal et du tribal au social. L’homme postmoderne a été habitué à considérer comme culture tout et n’importe quoi : de la « culture pub », aux tags sur les murs, du piercing, à la tenue vestimentaire, de la musique de fond de supermarché, en passant par son rayon disque et article ménager, tout se vaut, tout est "culture".

    Du coup, nous ne savons plus du tout comment situer l’ancienne définition de l’homme cultivé. L’homme cultivé, qui était le modèle de référence de la pensée classique, c’était l’homme initié aux plus hautes œuvres de l’esprit, celui qui avait fait ses humanités, comme on le disait autrefois. Pour être cultivé, il fallait avoir reçu en partage un bagage philosophique solide, une éducation artistique, une connaissance des langues, des éléments fondamentaux du savoir scientifique, des repères historiques, une connaissance élémentaire de la religion, une ouverture sur d’autres cultures.  Il n’est que trop évident dans notre monde actuel que cette définition de l’homme cultivé est devenue très élitiste et ne correspond qu’à très peu d’entre nous. Faut-il revoir notre définition de l’homme cultivé ? Faut-il s’inquiéter, avec la disparition de ce modèle, de la destruction de la culture ? Faut-il, comme semblent le penser bien des intellectuels, voir dans notre monde postmoderne un monde devenu inculte, voire presque analphabète ? Qu’est-ce qu’un homme cultivé ?

*  *
*

A. Culture et postmodernité

    Inutile de tenter un historique de la signification de la culture, partons de là même où nous sommes. Nous vivons à l’ère de la consommation de masse, ère marquée par le déclin des idéologies, appelée par Gilles Lipovetsky dans L’Ère du vide, la postmodernité. Qu’est-ce qui caractérise la postmodernité, dans sa relation à la culture ?

    1) Tout d’abord une caractéristique remarquable, l’assimilation du monde de la culture au monde de la consommation. Hannah Arendt, dans La Condition de l’Homme moderne, prend soin de bien distinguer les deux sphères, en opposant l’œuvre d’art, comme appartenant au monde intemporel de la Culture, et l’objet d’usage dans le monde transitoire de la consommation. Or la postmodernité, c’est la fin de la suréminence de la culture et l’avènement de la consommation comme culture, (texte) de la mesure de la culture à partir de la consommation. Dans le monde qui est le nôtre, la valeur a en même temps pris un sens exclusivement économique ; la valeur des objets, voire la valeur des personnes, est ramenée à ce que nous pouvons en consommer. Le plaisir de la consommation est la mesure de nos plaisirs. Nous ne vantons plus, comme les hommes de l’après-guerre, le travail et la discipline, nous n’avons plus guère d’attirance pour les idéologies politiques, à l’image de la génération très politisée des années 60, nous sommes devenus indifférents aux slogans révolutionnaires. Nous ne voulons pas changer le monde, nous voulons en profiter. Nous sommes les enfants de l’hédonisme industriel, nous vivons à l’ère de la publicité et la publicité est notre dernier credo, celui qui est massivement inculqué dès l’enfance aux générations à venir. Or, ce que nous avons appris de la publicité, c’est que vivre, c’est profiter, c’est s’amuser. Vivre, c’est comme « bouger », comme sur les plateaux télé, comme dans les clips vidéo où tout va très vite, où l’image est rapide, colorée, gaie, où on voit des gens qui s’amusent. Nous avons baptisé « culture » la représentation hédoniste de la vie fondée sur la consommation. Le souci d’une vie de fêtes et de plaisir, qui autrefois pouvait être l’apanage des nantis, face à la grande foule des travailleurs besogneux, est devenue le mode principal de la culture. « C’est avec l’apparition de la consommation de masse aux U.S.A. dans les années vingt que l’hédonisme, jusqu’alors l’apanage d’une petite minorité… va devenir le comportement général dans la vie courante, là réside la grande révolution culturelle des sociétés modernes». ... l’empire tentaculaire des valeurs de l’homme vital pour qui une chose ne prend de valeur que si sa consommation procure un plaisir immédiat. (texte)

    ---------------La mentalité postmoderne se révèle dans son langage. Un film, un livre, un spectacle, une musique, un travail etc. cela doit être consommé vite, être génial, excitant, ou bien jeté (comme on jette une boîte de coca-cola) dans la catégorie de ce qui est ennuyeux et nul. Notre époque privilégie les jugements rapides et sans nuance, marque d’une sensualité très immédiate, de l’ordre d’un réflexe, plus que d’une réflexion. L’hédonisme postmoderne se montre aussi avec évidence dans le glissement du langage argotique dans le registre de la consommation de la drogue : « S’éclater est le mot d’ordre de ce nouvel hédonisme ». Les mots ne sont pas là par hasard, ils ne font que traduire une tendance latente : motiver toute activité par la poursuite d’un plaisir, curieusement, jusqu’à une destruction : ex-ploser, disparaître dans l’ex-stase : « s’éclater », se « défoncer ». D’où la référence constante à l’orgasme et au registre de vocabulaire de la sexualité. (texte)

    ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 demande le recueillement de la contemplation, toute activité qui sollicite un investissement et ne se paye pas par des résultats immédiats en terme de plaisir, subit une dévaluation qui est le résultat direct du conditionnement ambiant. (texte) Et c’est l’éducation au sens classique du terme qui en fait d’abord les frais, ainsi que toute la culture classique. Pour un adolescent habitué à zapper d’une chaîne à l’autre, à se nourrir vite, à vivre vite, uniquement motivé par la poursuite du plaisir, l’étude, c’est trop lent, c’est ennuyeux et nul. Il a beaucoup de mal à maintenir son attention, car il est habitué à une excitation sensorielle continuelle, comme celle que l’on trouve dans les jeux vidéo. Il voudrait dans la salle de classe zapper à l’émission suivante. Il consomme l’information, comme il regarde la télé, passivement, tout en demandant à être diverti. Il regarde l’enseignant comme un distributeur de coca-cola, comme une machine qui distribue du savoir. Mais la différence entre le coca et le savoir, c’est que le coca donne du plaisir tout de suite, tandis que l’instruction, c’est ...

    La recherche du plaisir immédiat, alliée à la découverte de la sexualité et à la projection dans le désir, est naturelle. Ce sont des caractéristiques qui ont justement leur place à l’adolescence. C’est aussi à l’adolescence que le sens de l’ego s’affirme avec le plus de virulence, avant d’être tempéré par le passage progressif à l’autonomie. Mais quand toute une société fait de la recherche du plaisir immédiat, de la stimulation de la sexualité et du désir, de l’affirmation de l’ego (texte) son mode de représentation, cela ne peut vouloir dire qu’une chose, c’est qu’elle « court éperdument après l’adolescence ». La postmodernité est installée dans le cocooning comme mode de vie, elle est faite pour la jeunesse, par la jeunesse et vit centrée sur l’image de la jeunesse. Elle en a adopté le désir de divertissement et l’a promu au rang de culture. Comment en vient-on à identifier divertissement et culture ? En jouant sur le relativisme introduit par l’anthropologie. Claude Lévi-Strauss nous a appris que les cultures traditionnelles sont autant culture que la culture occidentale fondée sur la techno-science. Par une généralisation indéfinie, il est tentant de regarder tout mode de vie singulier comme une forme de culture ; il suffit de fragmenter la vie sociale en tribus ayant chacune leur culture. De même que les jivaros, les sioux, les eskimos, ont leur culture, on dira qu’il y a des tribus dans notre société, une culture punk, une culture techno, une culture rap, new age etc. La tribu dominante, c’est la tribu « jeunesse ». Et dans ces conditions, la confusion est complète entre « mode de vie » et « culture », et le glissement consistant à considérer les formes du divertissement comme culture va de soi. De plus, dans le contexte postmoderne, la principale fonction des média dans notre monde n’est pas de se consacrer à un rôle d’éducation et de Culture mais, du matin au soir, de fournir du divertissement. Ce sont les média qui donnent un écho tonitruant à cette nouvelle sous-culture  dont le principe est justement de remplacer la culture. Statistiquement nos enfants passent aujourd’hui (doc) plus de temps devant la télévision qu’à l’école. (texte) Et qu’est-ce qui les influence le plus ? Certainement pas l’instruction reçue à l’école. A travers la publicité, on leur a inculqué depuis le berceau un conditionnement qui les a préformé à être des consommateurs obéissants, qui les a rendu malléables, faciles à suggestionner pour tout ce qui relève de la satisfaction des plaisirs. Notre génération actuelle n’a pas de recul critique face au monde de la consommation, au contraire, elle s’identifie au monde de la consommation.

      Nous avons été habitués à toutes les formes possibles de critique, de dérision de l’éducation, de moquerie adressée à la culture classique, telle qu’elle reste encore enseignée par l’école, le lycée ou l’université. Au milieu de l’éloge de la paresse, de l’apologie de la fuite, de l’inertie ambiante, il est très difficile pour le collégien, pour le lycéen, pour l’étudiant, de trouver en lui-même la passion d’apprendre, l’enthousiasme de la découverte intellectuelle. Il faudrait même rompre nettement avec le conditionnement ambiant pour sentir l’attrait, la richesse et l’appel de ce qui relève de la culture. Comme le dit Alain Finkielkraut : « quand la haine de la culture devient elle-même culturelle, la vie avec la pensée perd toute signification ». La vie avec la Pensée, s’exclue d’elle-même de la vie, pour se réfugier dans les marges de l’existence et cette marginalité est aujourd’hui une élite intellectuelle, complètement coupée de la culture ambiante et inaccessible à l’entendement du commun des mortels ! Il n’y a plus de poète maudit, car la critique de toute culture est tellement passée dans les mœurs que nous sommes devenus complètement indifférents à toute Pensée de haute envergure. Les rapports se sont complètement inversés, il n’y a plus d’opposition entre la vie marginale en dehors de la culture et la culture elle-même, c’est la culture qui est devenue marginale. (doc) Face à la puissance de production de masse des industries du plaisir, que valent les réalisations les plus hautes de l’esprit ? Rien. Nous sommes à une époque où on peut réduire les « œuvres de l’esprit à l’état de pacotille ». Et même si une grande œuvre était représentée sur le petit écran, par le fait même qu’elle y soit représentée, elle serait immédiatement dévaluée, en raison de la logique même des média, pour autant qu’elle est soumise corps et âme aux tendances de la postmodernité. (texte)

    La postmodernité est de part en part traversée par le culte de la simple représentation, elle se veut « gaie », elle s’amuse, elle aime les illusions et les leurres qu’on lui offre. Elle n’a ni le sens de la profondeur, ni le sens du Sacré. Ce à quoi elle voue par-dessus tout un culte, c’est à l’image, ce qu’elle vénère, c’est la production d’illusions, le spectaculaire et l’immédiat. L'émotionnel du reality-show. (texte) Elle n’aime que le faire-voir, le faire-valoir, le paraître, le simulacre, l’imitation et l’apparence. Bref, elle n’a aucun souci de l’Être ou de la réalité. Elle flotte dans la représentation. Ludwig Feuerbach, dans L’Essence du Christianisme, a ce mot étonnant : « sans doute notre temps… préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être… Ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacré ».

    2) Cet empire de la représentation devient flagrant, dès que l’on examine la place et le rôle des média dans le monde postmoderne et en particulier, celui de la télévision. Nous savons que nos enfants sont téléphages, que pour la plupart, ils passent deux heures et demie par jour devant la télévision. Pour voir quoi ? Des feuilletons entrelardés de publicités, qui matraquent leurs cibles pour leur proposer les sucreries qu’ils feront acheter ensuite aux parents au supermarché. Ils sont tous les jours abreuvés de scènes de laser purificateur, de castagne surréaliste, de sadisme, de sang, d’exhibitionnisme sexuel. Ils en raffolent… comme leurs parents en raffolent aussi. D’ailleurs, sur ce point la sous-culture n’a aucun mal a établir un consensus entre les générations. On ne se parle plus, on ne communique pas, mais on regarde le même feuilleton ! On goûte en famille à la même transe hypnotique. Ce qui donne le sentiment de partager quelque chose : le même programme télé. Et on ira ensuite docilement au supermarché acheter les sucreries vantées par la pub. On continuera ensemble de voir les mêmes bêtises et les mêmes niaiseries, avec une satisfaction, car dans la bêtise et la niaiserie, on est dans le « commun », on « communique » ( ?!). Enfin,… on est avec les autres. Ce qui définit le consommateur moyen pour le publiciste, c’est un individu affalé sur un canapé, un pack de bière sur la table basse du salon et qui regarde des séries télé ou du sport. Comment pourrait-il jouer un rôle d’éducateur, lui qui est la copie conforme du modèle social ambiant, fondé justement sur une version de la « culture » confondue avec le divertissement ? C’est impossible. Il faudrait qu’il voit droit dans les yeux l’horreur de la situation, qu’il sorte de son hébétude et s’éveille. Qu’il se redresse, plante là paresse et inertie et prenne souci de lui-même. Peut-être prenne souci de son âme. Mais justement, la société de consommation n’a pas intérêt à qu’il sorte de cette hébétude et qu’il s’éveille, mais qu’il y reste ! Il sera formé comme consommateur obéissant (ce qui est un pléonasme, parce qu’un consommateur par définition est obéissant). Et puis, après tout, il y a de la diversité à la télé. On peut mettre une télé dans chacune des chambres ! .... Ce sera encore des images, encore de la représentation, mais ce sera varié et divertissant ! Cela permettra de continuer indéfiniment à en rester à des représentations de la vie, à rêver la vie au lieu de la vivre en vivant par procuration dans des images. C’est simplement, nous dit-on, une « autre » culture après tout !Ce n’est pas la lecture de Shakespeare, ou de Proust, ce n’est pas l’étude de Platon, cela n’a rien à voir avec l’éveil de l’intelligence, la connaissance de soi ou celle de merveilles de l’univers, mais c’est de la « culture ». Cela remplit l’esprit de toutes sortes de choses : des images, des opinions, des clichés, des informations en vrac, de l’actualité, des bribes d’histoire. C’est très confus, mais cela fait office de « culture ». Personne n’est ignorant dans la postmodernité, au sens où personne n’a l’esprit vide. Non, on a dans la tête un kaléidoscope d’images et on est doué du réflexe consistant à répéter le contenu de cette mémoire (il y a même des jeux télé qui forment dans ce sens!).

    Pourtant, la sous-culture se marie aisément avec l’illettrisme. Mieux, elle le favorise. En France, rien que pour remplir un formulaire, faire un chèque, on estime que 10 à 12 % de personnes éprouvent des difficultés et ce pourcentage n’a pas tendance à baisser. L’illettrisme continue de progresser jusque dans l’université où la maîtrise de la langue est devenue très insuffisante où l’inculture des étudiants effraie les enseignants. Selon les mêmes statistiques, il y a au moins 25 % de personnes dans la plupart des pays vivants sous le régime de l’occident qui ne lisent jamais. Ils ne sont pas pour autant « incultes ». Ils n’ont d’autres repères que ceux inculqués par la télévision.

    Mais le paradoxe, c’est que c’est cette même société qui favorise la sous-culture, la culture-divertissement avec des moyens massifs, (texte) (jamais une société n’a produit comme la nôtre autant de jeux, de parcs de loisirs etc. On a même réussi à introduire la publicité à l’école aux U.S.A.), cette société qui tourne si facilement l’éducation en dérision, exige en même temps un très haut niveau de culture et de qualification dans le monde du travail ! La technique elle-même impose la reconversion dans un haut niveau de formation. Et pas seulement technique. Toute activité technique et mécanique est guettée, à plus ou moins brève échéance par l’obsolescence. La place de l’ordinateur dans nos sociétés est à ce titre assez révélatrice. L’informatisation est en passe d’absorber toute activité intellectuelle à caractère mécanique. Tout ce qui est purement mécanique et relève d’un simple calcul, les machines peuvent le faire mieux que nous et plus vite. De sorte que dans le monde actuel, ce dont nous avons besoin c’est justement de l’épanouissement d’une créativité typiquement humaine, qui relève directement de la culture générale. Par delà la postmodernité et ses tendances. Mais que faire quand on est un enfant des média, un enfant de la postmodernité, quand on n’a plus de repère ? Quand on n’a même plus de sens critique et de pratique de l’autonomie de la réflexion ? Quand on n’a pas de culture ? Quand on a déjà des difficultés pour lire ? Quand on n’a pas reçu en partage la passion d’apprendre ? (texte) Quand tout vous incline autour de vous vers la paresse et le divertissement ? Que faire quand la société elle-même ne prend plus soin de nourrir l’intelligence ? Comment pourrait-on ne serait-ce que s’adapter ? Comment pourrait-on s’en sortir quand l’inertie ambiante vous suggère de laisser l’esprit en jachère et de préférer la fuite dans le divertissement plutôt que l’étude ?

    ... dans cette contradiction et il est incapable de la surmonter. Pris dans un monde qui incite à désapprendre jusqu’à la lecture et l’écriture, il ne parvient qu’à sauver une minorité d’individu de l’inculture. Les surdoués dont on fait si grand cas dans les média ! Les bosseurs. Les introvertis atypiques !

B. Culture et barbarie

    La postmodernité se caractérise par une séparation nette entre la vie subjective et l’intelligence, de sorte que la vie subjective est ramenée à sa vitalité la plus frustre et l’intelligence consignée dans un savoir qui s’est peu à peu coupé de la vie. Qui a perdu sa dimension de Culture.

    1) Or la décision implicite radicale de la postmodernité qui commande son auto-développement, celle du repli dans la vitalité est en même temps celle par laquelle la représentation finit par prendre la place de la vie réelle. Dans les termes de Guy Debord, la postmodernité est La Société du Spectacle. « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation ». L’univers postmoderne de la représentation enveloppe tout ce qui dans la pensée, redouble les pouvoirs intérieurs de la vie. Mais il est un double créé par le mental, sans connexion intérieure avec la vie et sans unité réelle en dehors de sa propre production d’illusion. Monde léger. Celui de L’insoutenable légèreté de l’être selon le titre du roman de Milan Kundera. (texte) Monde dans lequel « les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l’unité de cette vie ne peut plus être rétablie. La réalité considérée partiellement se déploie dans propre unité générale en tant que pseudo-monde à part ». Or ce pseudo-monde dans lequel l’opinion commune a séjour, parce qu’il est détaché des pouvoirs les plus intérieurs de la Vie, est aussi un monde d'illusions. Mais c'est aussi en un sens un monde morbide, morbide au sens purement phénoménologique comme opposé à la Vie qui, coïncidant avec elle-même, s’éprouve elle-même justement comme vivante. Guy Debord le formule à sa manière : « Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est mouvement autonome du non-vivant ». Beaucoup d'images, beaucoup de figuration virtuelle certes, mais où est la relation avec ce que je suis? Avec ce que je vis ?  Il serait erroné de voir dans l'existence médiatique une simple figuration de l’imaginaire, car il y a bien dans la représentation un tissu qui repose sur la conscience collective et la manière dont elle se pense comme société. « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». Il est « une Weltanschauung devenue effective, matériellement traduite. C’est une vision du monde qui s’est objectivée ».

    ---------------A la racine de la production de la vie comme pure objectivation, Debord trouve avant tout un processus d’ordre économique. C’est à l’empire du capitalisme qu’il rattache le processus de dégradation qui dévale la vie de l’être vers l’avoir et de l’avoir au paraître. « La première phase de la domination de l’économie sur la vie sociale avait entraîné dans la définition de toute réalisation humaine une évidente dégradation de l’être en avoir. La phase présente de l’occupation totale de la vie sociale par les résultats accumulés de l’économie conduit à un glissement généralisé de l’avoir au paraître, dont tout avoir doit tirer son prestige immédiat et sa fonction dernière ». Nul doute que les mâchoires de l’économie soient effectivement puissantes pour que puisse persister cette emprise de l’ombre dans une vie aplatie dans la pure représentation. « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image ». La subversion qu’engendre le capitalisme atteint même son comble quand « la culture, devenue intégralement marchandise doit aussi devenir marchandise vedette de la société spectaculaire ». Or justement, la vedette, comme dans le show business, est une catégorie reine de la société de consommation, elle n’existe que dans la pure apparence, la pure représentation vide d’un rôle factice : « l’agent du spectacle mis en scène comme vedette est le contraire de l’individu », de l’individu vivant. « La condition de vedette est la spécialisation du vécu apparent ». Quand la culture est présentée dans la facticité de la vedette, elle est ipso facto aplatie dans l’image, dans la représentation. Dès lors, Debord n’hésite pas à parler de « la fin de l’histoire de la culture »  sous deux formes :

    ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    b) « de son maintien en tant qu’objet mort », sous la forme d’une sorte de culte qui la conserve dans le statut d’un objet consigné dans les musées, un objet offert à un regard purement représentatif, dont la vie a cessé de participer. « La consommation spectaculaire… conserve l’ancienne culture congelée ». Il est assez remarquable que dans la suite du texte, cette coupure entre la Vie et la culture, Debord la formule en terme de perte d’enracinement dans le mythe, langage commun de la culture traditionnelle : « En perdant la communauté de la société du mythe, la société doit perdre toutes les références d’un langage réellement commun ». Est-ce que cela n’implique pas qu’il y a dans le mythe un langage dans lequel la Vie se rencontre elle-même dans sa profondeur intemporelle sous une forme chargée de symboles ? A quoi le langage du mythe s’oppose-t-il si ce n’est à celui de la représentation ? Que porte-il en lui dont la représentation manque,… si ce n’est le sens du Sacré ?

    2) L’objet mort appelé dans la postmodernité « culture » n’est-il pas détaché par la représentation qui l’objective, de la vie qui a cessé de se reconnaître en lui ? Une œuvre d’art, mise en représentation spectaculaire dans un musée, est regardée du dehors, en sorte qu’il nous est toujours loisible de ne pas y reconnaître cette Vie subjective infinie qui palpite en nous, mais un simple objet.

    Ce processus par lequel la vie cesse de se reconnaître dans ce qu’elle créé est la clé de la compréhension de la destruction de la culture. Il ne suffit pas, pour comprendre le déclin du sens de la Culture dans la postmodernité, de suivre une analyse reposant seulement sur la critique économique. Il est essentiel de comprendre la séparation qui s’est effectuée entre la culture et la Vie. C’est cela que Michel Henry nous propose dans La Barbarie.

    Qu’est ce que désigne en effet le terme de « culture » ? « Culture désigne l’auto-transformation de la vie, le mouvement par lequel elle ne cesse de se modifier soi-même, afin de parvenir à des formes de réalisation et d’accomplissement plus hautes, afin de l’accroître ». La culture ne se réduit pas à une instruction fondée sur un savoir objectif qui serait détaché de soi. Elle n’a rien à voir avec une simple érudition objective. La Culture se reconnaît dans toutes ces formes à travers le bouleversement intérieur qu’elle rencontre en chacun de nous au sein même de sa propre subjectivité et dans l’éclat de son intelligence. Qu’y a-t-il de commun entre la lecture d’un livre qui provoque en nous une commotion de l’intelligence et du cœur , la brûlure passionnée de l’écoute d’une grande œuvre de la musique, la joie de peindre et de parvenir à rendre le paysage de l’âme ? Rien d’autre que l’éternelle manifestation à soi de la vie dans ce qu’elle a de plus intime, dans le secret de sa subjectivité ; là même ou le sentiment et l’intelligence sont étroitement unis dans une même affection.

    Il n’existe pas de séparation réelle entre la sphère de la culture et celle de la vie. La Vie s’accomplit comme culture et dans toutes les formes de la culture. « Si la vie est le mouvement incessant de s’auto-transformer et de s’accomplir soi-même, elle est la culture même, ou du moins elle la porte inscrite en elle et voulue par elle comme cela même qu’elle est ». Dès lors, ce qui vient porter la négation au sein même de la culture vient nécessairement d’une scission entre le savoir et la vie. Tout élève, tout étudiant en fait l’amère expérience au cours de ses études, dans la difficulté qu’il éprouve à intégrer en sa propre vie le savoir qu’il reçoit, à en faire une véritable nourriture. Le savoir, dans son objectivité, est étranger au mouvement intérieur vivant de la subjectivité, il est tellement extérieur qu’il a beaucoup de mal à réellement toucher. De sorte que l’étudiant se sent toujours en exil par rapport à ce qu’il apprend et il s’ennuie à apprendre parce qu'il doit mémoriser lui est étranger. Le savoir n’est pas une vraie connaissance, parce qu’il lui manque l’élément clé d’une vraie connaissance, l’auto-référence consciente. La connaissance est une nourriture de l’intelligence seulement dans la mesure où l’étudiant parvient à l’intégrer en lui-même, à en faire une partie de sa propre vie : dans la mesure où il est réellement compris. Comprendre, c’est prendre (predere) avec (cum) soi. Il n’y a que cela qui reste de l’instruction reçue, ce que nous avons réellement compris en profondeur, ...

    L’analyse de Michel Henry remonte à ce qu’il nomme l’archi-événement fondateur de cette séparation, l’avènement de la science moderne à partir du divorce consommé entre la subjectivité et l’objectivité chez Galilée. La représentation du monde de la science moderne érige l’objectif en réalité et discrédite le subjectif, qui en est pourtant l’éternel appui. Elle définit le monde à partir des idéalités mathématiques qui permettent de le représenter et d’en faire la mesure. Du coup, le monde de la science, coupé de son enracinement vivant dans la conscience, est implicitement frappé d’une illusion fondamentale. « L’illusion de Galilée comme de tous ceux qui, à sa suite, considèrent la science comme un savoir absolu,  (R) ce fut justement d’avoir pris le monde mathématique et géométrique, destiné à fournir une connaissance univoque du monde réel, pour ce monde réel lui-même, ce monde que nous ne pouvons qu’intuitionner et n'éprouver que dans les modes concrets de notre vie subjective ». Le savoir scientifique prenait donc à la modernité un virage l’éloignant de l’épreuve de soi qui constitue originellement la vie, ce que Michel Henry dénomme son affectivité. Tout le savoir objectif de la physique, de la biologie, de l’astronomie, toutes les tentatives pour objectiver l’esprit, l’histoire, le comportement social, reposent sur une illusion fondamentale, l’illusion d’un monde indépendant de la conscience, d’un savoir indépendant de la conscience. Ce qui n’a aucun sens.

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Entendons bien ce qui est dit ici. Il ne s’agit pas de faire de l’anti-scientisme primaire. Ce n'est pas du tout l'intention de Michel Henry. Il ne s’agit pas de dénier à la science toute valeur et moins encore de dénier la grandeur des génies scientifiques. Il s’agit d’examiner sans présupposé, avec une acuité radicale, la relation entre science et culture. En tant que personnalités remarquables, Pasteur, Darwin, Einstein, Bohr ou Heisenberg, par leurs découvertes théoriques géniales se rattachent au progrès de la culture, comme des branches se rattachent au tronc de l’arbre. Ils s’y rattachent par le renouvellement intérieur de notre vision du monde, pour autant qu’ils ont contribué à renouveler notre approche philosophique de la réalité. Ils sont comme des branches d’une totalité vivante qui est la culture. Mais malheureusement aujourd’hui, dans la vision du savoir qui est la nôtre, rien de tout cela n’apparaît dans le développement purement technique de la science, car ce développement fragmentaire se situe en dehors de toute culture. Il est un savoir objectif sous-produit de la technique elle-même et de son auto-développement. Le développement seulement technique de la science, coupé de toute culture, a un résultat dans son enseignement scolaire et universitaire : l’étudiant cesse de pouvoir s’y reconnaître lui-même et, d’autre part, la science s’y développe dans un processus d’extrême fragmentation qui la confine à l’ésotérisme (texte). Ses productions deviennent en effet illisibles, obscures, incompréhensibles à l’entendement du plus grand nombre, accessibles aux seuls initiés, complètement séparées de la vie réelle. Savoir hyperspécialisé, élitiste et impénétrable. Mais savoir redoutable par sa puissance technique.

    ---------------Parce que la culture est fondamentalement l’auto-donation de la Vie à elle-même, dans son aptitude à justement renouveler la compréhension qu’elle a d’elle-même, la science en niant la culture, engendre une frustration de la sensibilité et de l’intelligence. Elle produit d’elle-même le désir de connaître qui fait le succès d’une contre-culture. C’est la frustration fondamentale qu’engendre le savoir scientifique d’aujourd’hui qui fait les beaux jours des formes habituelles de l’ésotérisme (b), de la voyance au paranormal, de l’attrait de toutes sortes de syncrétismes religieux assez confus, à la psychologie marginale etc. De tout ce qui revendique ce dont la science est devenue incapable : une connaissance intimement liée avec la vie capable de lui donner un sens. De tout ce qui est capable de lui offrir une spiritualité dont la science officielle fait justement défaut et dont une philosophie accomplie devrait permettre d’opérer une synthèse. La philosophie officielle, parce qu’elle-même est dominée par la représentation objective, parce qu’elle est elle-même devenue fragmentée et ésotérique, se montre incapable de répondre à l’appel qui lui a toujours été adressé. On ...

    Telle est bien la situation confuse de notre époque, d’une époque qui a sabordé la signification même de la culture. Époque de perte de toute vision globale de la vie, époque de fragmentation extrême du savoir, de séparation des champs du savoir, de pensée incommunicable, époque de pagaille intellectuelle d’où n’émerge aucune perspective capable de nourrir l’intelligence, aucune appréhension profonde et significative de l’homme. Époque d’auto-destruction de la philosophie. Michel Henry titre son essai : La Barbarie. Il faut à cet égard bien lire ce qu’il dit p. 13 : « la barbarie n’est pas un commencement, elle est toujours seconde à un état de culture qui la précède nécessairement… La barbarie, dit Joseph de Maistre, est une ruine, non un rudiment. La culture est donc toujours première. Même les formes les plus frustres de l’activité et de l’organisation sociale, celle qu’on peut prêter par exemple aux hordes primitives, sont déjà des modes de culture ». (texte)

    Qu’est-ce alors que cette barbarie qui nous caractérise et comment se traduit-elle ? Si la Vie et la culture sont intimement liées, de sorte que la Culture n’est jamais que la jouissance de soi d’une vie qui se rencontre elle-même à la fois comme intelligence et sensibilité, de quel pouvoir immanent à la vie, la barbarie peut-elle tirer parti ? Michel Henry donne une réponse remarquable : « la barbarie est une énergie inemployée ». A l’inverse, « toute culture est la libération d’une énergie, les formes de cette culture sont les modes concrets de cette libération ». Faute de pouvoir s’accomplir elle-même dans la sphère de la culture, faut de pouvoir se donner à elle-même, de créer, l’énergie inemployée se retourne contre elle-même et provoque l’apparition des formes d’auto-destruction au sein de la vie. « Se crée alors une situation d’extrême tension dans laquelle l’individu se débat ». « Un mécontentement plus grand et, de nouveau et de plus en plus, le besoin de s’en défaire ». Il y a un nom pour désigner cela : la maladie de la vie. La vie malade, ne parvenant pas à s’accomplir, à se réaliser, tend alors à ne trouver d’issue que dans la fuite. « La fuite dans l’extériorité en laquelle il s’agit de se fuir soi-même et ainsi de se débarrasser de ce qu’on est, du poids de ce malaise et de cette souffrance. » Voilà un trait caractéristique de l’empire de la maladie de la vie en notre monde postmoderne. « La fuite de soi est le titre sous lequel on peut ranger presque tout ce qui se passe sous nos yeux ». Et c’est là que l’usage que nous faisons de la télévision dans la postmodernité prend un relief étonnant. Il n’est métaphysiquement pas possible de se fuir soi-même, car justement par essence la Vie est épreuve de soi et coïncidence avec soi. La Vie est un Soi qui ne se quitte jamais. Cependant, quand la vie est livrée à une subjectivité malade, mécontente et insatisfaite, elle n’a semble-t-il plus que le loisir de se réduire « à la condition d’un regard hébété devant quelque chose qui bouge ». Elle a toujours la solution de se plonger dans une transe hypnotique pour tenter d’oublier, pour oublier qu’elle n’a pas de sens, ni de but. C’est bien cette hébétude qui est en cause, comme forme ultime de la fuite, et non pas l’image en tant que telle. « Que la télévision soit la fuite sous la forme d’une pro-jection dans l’extériorité, c’est ce qu’on exprime en disant qu’elle noie le spectateur dans un flot d’images. Mais l’art, les arts plastiques et, de même, la littérature, la poésie ne nous proposent-ils pas eux aussi des images ? » L’image esthétique est très différente, (texte) dans l’investissement intérieur que la vie opère en elle. Elle participe de « l’auto-accroissement de celle-ci et ainsi l’essence de la vie en son accomplissement : la culture ». L’hébétude du spectateur n’a rien à voir avec cela, car elle se situe justement à un niveau subconscient. (texte) Il s’agit pour l’énergie inemployée de la vie de tenter de se défaire de soi, de s’oublier en tant que vie, de disparaître : de mourir. Non pas d’une mort physique, mais plus essentiellement encore, de ne pas vivre sa vie, de mourir comme présence au monde, de mourir comme Présence à soi, de disparaître dans le flux de l’inconsistant et l’irréel d’une vie autre qui ne sera jamais mienne. « Une existence par le moyen des médias, où il s’agit de vivre non pas sa propre vie, mais celle d’un autre, qui raconte, s’agite, frappe, se dénude ou fait l’amour à votre place ». Cette mort phénoménologique se consomme quand deux processus parviennent à leur terme : la négation de l’intelligence (le regard abruti, éteint et inexpressif), la négation de la sensibilité (le regard blasé, ennuyé, complètement désensibilisé à force de surenchère dans le spectaculaire). Parvenu à ce terme, la mort a fait son ouvrage et le téléspectateur n’est plus qu’un œil torve rivé à une lucarne colorée. Il a perdu son âme.

C.  La Culture et l’Éveil

__________________________________________________________________________________________________________________

 

 

Vos commentaires

  © Philosophie et spiritualité, 2003, Serge Carfantan.
Accueil. Télécharger, Index thématique. Notion. Leçon suivante.


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.