Leçon 141.     Information et manipulation     

    Le mot manipulation a un sens d’emblée physique, puisqu’il s’agit de transformer une matière avec ses mains. L’orfèvre manipule l’or pour le fondre dans un bijou. On peut aussi parler de manipulation sur le vivant en altérant par exemple son ADN. Nous avons aussi le droit de parler de manipulation mentale, car il y a bien des raisons de penser qu’effectivement, il est possible de considérer l’esprit de l'homme comme une sorte de pâte à modeler, une chose manipulable à notre gré. Une manipulation correspond à une intention consciente et elle vise un résultat. Une manipulation mentale est un procédé permettant d’obtenir d’autrui, quand on n’a ni le pouvoir de lui ordonner, ni celui de le convaincre, un comportement spécifique. Lui faire faire ce que l’on désire qu’il fasse, mais qu’il n’aurait pas directement fait de lui-même, si on n’avait pas utilisé des moyens pour l'inciter dans la direction du comportement que l'on attend de lui.

    Le champ d’un tel concept est extrêmement large, en fait il couvre toute relation humaine, dans la mesure où elle se structure sous la forme dominant/dominé, car le propre du dominant consistera à s’assurer le maintient de son pouvoir, ce qui recoupe l’usage des moyens nécessaires, y compris la manipulation mentale. Il y a des manipulations psychologiques, de sujets qui usent en permanence de moyens de contrôle sur autrui. Il existe aussi des manipulations  sociales et en pareil cas, il est d'usage de parler de manœuvres obscures opérées sur l’information. La manipulation se traduit par la désinformation, la propagande, la mystification, l'endoctrinement de masse ou le conditionnement. Elle est présente dans le marketing, dans l'exercice du pouvoir politique et financier autant que dans l'empire du pouvoir religieux sur les esprits.

    La question est donc de savoir quand nous avons affaire à une manipulation mentale. Comment différencier une information  neutre d’une information manipulée ? Sous quelles conditions ...

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A. Phénoménologie d’une manipulation

    Pour manipuler quelqu’un, par l’intermédiaire de l’information, il faut nécessairement avoir à son égard une visée de pouvoir. La plupart des études sur la manipulation partent de l’objet et non du sujet, d’un champ spécifique, tel que le pouvoir politique, le marketing, les sectes etc. Il vaudrait mieux partir du sujet manipulateur pour en comprendre la structure, ce qui nous permettrait ensuite de le retrouver dans les domaines où il cherche à exercer son empire. Il faut dire que le manipulateur est en chacun de nous, il fait partie de la galerie de personnages virtuels que nous appelons la personnalité. Il y a en nous le truand, le saint, le philosophe, l’amoureux, l’esthète, l’artiste… et le manipulateur. Nous sommes suffisamment rusés dans nos relations habituelles pour tenter parfois de manipuler autrui. Ne serait-ce que pour assurer notre influence sur quelqu’un d’autre, sauver l’attachement qui nous lie à un proche ou jouer des coudes par autorité personnelle, pour régner là où nous ne souhaitons pas partager en quoi que ce soit un pouvoir durement acquis. L’ego est roublard. Nous n’avons pas besoin d’aller chercher très loin pour savoir qui veut manipuler.

     ---------------1) C’est moi. Moi, cela veut dire ce qui est à moi. Ce qui est mien. Ce sur quoi je réclame un empire. « Chaque moi voudrait être le tyran de tous les autres » dit Pascal dans les Pensées. Moi est une entité qui tient à son ordre. Maintenir l’ordre, c’est exercer son pouvoir. Comment maintenir un autre dans mon ordre à moi ? En le manipulant. Comment maintenir en ordre des autres ? En les manipulant. Je ne peux pas prendre autrui comme je me saisi d’un pot de fleurs pour le remettre en place. Une conscience, n’est pas une chose. Cela ne se manipule pas de la même manière. Si moi, je voulais manipuler le plus grand nombre, comment pourrais-je m’y prendre? La contrainte par force directe est peu efficace, elle demande trop de moyens et provoque invariablement une réaction hostile. Machiavel dans Le Prince dit qu’il vaut mieux utiliser la ruse du renard que la force du lion. Ce qui veut dire user de son influence. Nous disons, au sujet d’un personnage important que « A a usé de son influence pour obtenir x de la part de B». La compréhension de la manipulation suppose une phénoménologie de l’influence. Comment donc parvenir à mes fins, obtenir de B un mode de comportement spécifique x, sans utiliser les ordres ou tenter de le convaincre ? Ce serait exactement cela le manipuler. (texte)

    En tout premier lieu, il faudrait l’affecter au niveau émotionnel. La plupart des hommes sont faibles au niveau des émotions. Ils ne savent pas s’élever au-dessus de l’émotionnel. Dans l’optique de la manipulation, il n’est pas non plus bon qu’il puisse l’apprendre. Soulever en eux une émotion forte, c’est les pousser dans une direction. Il suffit de choisir laquelle ou par exemple de désigner un ennemi. La première des émotions capable d’exercer un empire extraordinaire sur les êtres humains est la peur. Il est évident que celui qui saurait avec habileté manipuler la peur, serait un grand manipulateur. Maintenir en permanence les hommes dans la peur, ce serait les rendre très influençables. En revanche, si les hommes pouvaient se libérer de la peur, on ne pourrait plus les manipuler. On ne peut rien faire non plus avec quelqu’un qui connaît et maîtrise ses émotions. Dans le domaine de la ruse, la peur ne doit pas être brutale, sinon elle est remarquée. Elle doit être constante

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    ... de l’émotionnel, les hommes sont aussi très influençables sous l’effet d’une sollicitation au plaisir. Il suffirait de multiplier à l’infini les divertissements pour faire naître des désirs et créer de toute pièces une motivation collective suffisante pour qu’ils soient sans cesse détournés de l’essentiel et attelés à toutes sortes de distractions futiles. Le di-vertissement les habitueraient à papillonner de plaisir en plaisir et éloignerait tout in-vestissement sérieux. Comme dans Le Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley. Là encore, les médias seraient extrêmement utiles. Il suffirait de les détourner de leur mission d’information pour les remplir de jeux variés et de spectacles. Si l’événementiel devenait purement ludique, le contrôle des populations serait assez facile. Il est simple de noyer la lucidité dans la légèreté et la dérision constante. Plus les hommes sont futiles et écervelés, plus ils sont faciles à manipuler. On parviendra à la même fin en utilisant massivement la suggestion sexuelle. Nourrir en permanence le fantasme, c’est inviter à rêver la vie au lieu de la vivre, il ne reste plus ensuite qu’à vendre du rêve sur mesure, ce qui constitue un créneau d’avenir tout à fait prometteur. Mettre dans les magazines ou dans les programmes de télévision 95% de divertissement serait très malin. La règle impérative serait ici d’éviter soigneusement tout ce qui serait susceptible d’éveiller l’intelligence. On ne peut manipuler les hommes que s’ils sont maintenus dans un degré de conscience très  faible. Primaire et en dessous de la ceinture ce serait parfait. Tout ce qui endort et abrutit est bon, ce qui éveille et renforce la lucidité doit être éliminé le plus possible.

    ... Désinformer tout d’abord. Retenir soigneusement toute information d’une importance capitale qui serait susceptible de mettre l’esprit sur le chemin de la vérité. L’information doit rester allusive, partielle, très fragmentaire, souvent erronée et distribuée à petite dose. Il faut que les hommes aient l’impression d’être informés, mais ce doit être une simple impression. On ne doit jamais révéler l’essentiel et ne diffuser que l’accessoire. Il faut si possible discréditer les sources sérieuses et entretenir une information officielle convenue. Donner le sentiment aux gens qu’ils sont informés et qu’ils ont même de la chance de l’être par rapport à la condition maudite des pays totalitaires où l’information ne circule pas. Leur donner cette fierté est important, mais cela ne veut pas dire être très rassurant. Il faut laisser planer l’inquiétude qui amène les gens à faire confiance dans un pouvoir qui les protège. Il faut travailler à façonner un sens commun que l’on répètera en boucle, de telle manière qu’il puisse dans l’esprit du public remplacer le bon sens. Ne jamais solliciter le bon sens, mais au contraire l'intoxiquer. Le mettre dans la confusion. Avec les moyens actuels de la retouche photo et vidéo, on pourra par truquage prouver en fabriquant des faux avec une facilité déroutante. Le comble, c’est que l’argument inverse peut aussi être utilisé : en présence d’un vrai document, on pourra toujours dire que c'est un faux et détruire sa crédibilité en tant que preuve. Pour jeter dans la confusion l’opinion : crédibiliser par le faux et décrédibiliser le vrai en invoquant systématiquement le trucage. Au journaliste qui serait dans le vrai dire : "mon pauvre, vous vous êtes fait manipuler"!! Quand les gens ne savent plus où est le vrai et où est le faux, ils finissent par seulement chercher le rassurant et sur ce registre, il est facile de donner le change.

    --------------- l’autre contraire et massivement surinformer. Un esprit bombardé d’informations en permanence en est étourdi. Il n’a pas de répit pour penser et il entre dans le nuage de l’inconnaissance. Si l’homme commun pouvait lire son journal habituel, entendre les flashs de la radio, les actualités de la télévision en ayant au cours de la journée dix fois la même chose, il aurait le sentiment d’être informé. Il serait rempli d’images et sa pensée aurait assimilé l’opinion commune. L’avantage de la surinformation, c’est aussi qu’elle produit le remarquable effet de l’écran de fumée : on peut agiter la pensée autour d’un événement, en faire des titres relancés en permanence, ce qui occulte ce qui se fait ailleurs et qui peut être justement bien plus important. Il suffit de donner dans le spectaculaire et l’attention collective est détournée. Créer des pseudo-événements. La surinformation crée la confusion mentale et c’est pourquoi on manipulera mieux avec des images choc, défilant aux informations télé, dans un ordre incohérent qu’avec un reportage qui laisse une latitude pour penser. Il faut habituer le public à se reporter toujours aux mêmes sources d’informations, celles qui diffusent l’opinion ; à condition, cela va sans dire, que ces sources soient elles-mêmes contrôlées. On y parviendra aisément, si on dispose de moyens financiers à la hauteur, dans la mesure où la presse dépend totalement de ressources publicitaires et n’existe pas sans.

    Entre désinformation et surinformation, le juste milieu serait dangereux et compromettrait la manipulation. L’information correcte  conduit droit au questionnement et au savoir. Elle donne des clés pour comprendre et s’orienter. Ce qu’il faudrait éviter. L’information correcte sait avouer ses limites et tendre vers l’impartialité, en se gardant de l’excès de l’émotionnel. Elle permet une communication effective. Chose à éviter bien sûr dans la manipulation. Il s’agit de donner l’illusion d’une communication, mais de garder un double langage. Le pouvoir de manipuler suppose une réserve de secret et par-dessus tout il a une haine viscérale de la transparence. (compléter)

Désinformer

Informer

Surinformer

Rétention d’information

Information

 

   

Mène à l’ignorance par confusion

Cache ce qui ne doit pas être révélé mais qui est essentiel

   

Enjeu de pouvoir

   

Stratégie du contrôle

   

"On nous cache quelque chose"

 

"On ne comprend plus rien"

 

 Est-il possible de se rendre compte que l'on est ou que l’on a été manipulé? C’est un paradoxe. Pour être manipulé, je dois être inconscient et obéir à une main invisible qui me conduit. Sitôt que je prends conscience d’être poussé dans une direction où je ne suis pas ma propre lumière, je cesse d’être manipulé. Je reprends les rênes de mes décisions. Je suis à nouveau conscient. Apparemment, c’est un changement d’état. Mais sommes-nous compromis et aveugle pendant la manipulation? Nous ne sommes tout de même pas stupides au point de ne pas sentir que l’on veut nous mener là où nous n’irions pas de notre propre chef. Là encore, il n’est pas nécessaire de se rapporter à un domaine spécifique, il suffit de laisser parler notre expérience. Dans l’ordre relationnel c’est une situation assez banale. Des manipulateurs, des manipulatrices, on en rencontre partout. Qu’ils se servent du jeu de l’ambition, de l’avidité ou de la séduction importe peu. Pourtant, la manipulation n’est tout de même pas une transe hypnotique complète. Elle se déroule dans l’état de veille, pas dans un demi-sommeil. Elle se déroule en présence d’un témoin intérieur et d’un observateur qui n’est jamais complètement occulté. (texte)

    C’est vrai que l’après-coup a un effet saisissant qui donne à croire que nous ne redevenons conscients que lorsque nous sommes, pour ainsi dire, sortis du tunnel. Les historiens se servent de cet argument pour dire que nous avons besoin du recul du temps pour prendre conscience de l’aliénation. Les hommes qui partaient joyeusement en Allemagne au travail obligatoire ne se rendaient pas compte qu’ils étaient manipulés par le pouvoir de Vichy. Ils ne l’ont compris qu’après-coup. La puissance de persuasion était telle qu’ils étaient aveuglés.

    Mais est-ce à dire que sous l’effet de la manipulation, pendant, nous ne puissions pas en être conscient ? Nous serions des animaux bien dociles si c’était vrai. Des veaux au regard éteint, marchant lentement dans un consentement résigné et impuissant. Ce qui rendrait incompréhensible le profond malaise de la conscience, sa souffrance intérieure, sa révolte sourde et à peine voilée. Un animal de bât ne dit rien quand on lui prend sa liberté. Un être humain sait intuitivement quand son libre-arbitre est violé. Il sait faire la différence entre la poussée de sa libre nécessité et une soumission sournoise qui lui est imposée. Il attend son heure et n’oublie pas vraiment. Il garde une amertume d’avoir été trompé, ce qu’il n’aurait jamais, si d’un bout à l’autre il avait été totalement inconscient. Son drame est justement de sentir au fond de sa chair, de sentir que « quelque part », comme on dit, qu’il a été manipulé. Le feu de la lucidité est sous la cendre, mais il n’est pas éteint.

B. Conditionnement et techniques de manipulation

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     © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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